Emploi et politiques sociales

L'expérience taïwanaise de la gestion de crise face à la bureaucratie de l'OMS

04 avril 2006 • Nicolas Lecaussin

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À l'heure de la globalisation, l'apparition de nouveaux foyers infectieux est capable de frapper l'humanité toute entière comme nous l'a rappelé le dernier épisode du SRAS. L'épidémie a débuté en novembre 2002 dans la province de Guangdong en Chine. Très vite, elle a pris de l'ampleur pour frapper plus de 8000 personnes dans près de 30 pays, provoquant 916 décès et la mise en quarantaine de la population touchée. Fort heureusement, l'épidémie du SRAS a pu être jugulée à temps et elle s'est révélée toute proportion gardée moins contagieuse que d'autres maladies infectieuses telles que la rougeole, la variole ou la varicelle.

Ceci étant, dans les zones asiatiques fortement touchées comme la Chine, Hong Kong ou Taïwan, le passage meurtrier du SRAS est resté gravé dans la mémoire collective. A Taïwan, le mythe d'un modèle de santé publique efficace a été mis à rude épreuve. Avec la soudaine multiplication des cas de SRAS en mars 2003, l'ensemble de la société a cédé à la panique, phénomène aggravé par son isolement politique qui rend extrêmement difficile toute aide de l'OMS [1].

Face à la menace constante de nouvelles maladies infectieuses, il est impératif de confronter les expériences nationales afin d'élaborer une stratégie efficace. A cet égard, l'expérience taïwanaise mérite une attention toute particulière.

I. Repères d'une crise sanitaire à Taïwan

En raison de sa proximité avec la Chine, Taïwan a suivi avec une vigilance accrue, dès la fin 2002, l'apparition d'une nouvelle maladie de pneumonie atypique jusqu'alors inconnue en Chine. Les premiers cas de cette pathologie, importée de Chine, sont apparus à Taïwan à partir de février 2003 ; ils ont été signalés par les autorités sanitaires thaïlandaises à l'OMS en mars 2003. C'est à cette période que l'OMS a émis deux alertes mondiales successives faisant état de cette nouvelle maladie infectieuse. Malgré la réaction des autorités taïwanaises pour mettre en place rapidement des mesures sanitaires dans les aéroports, la situation a dérapé fin avril 2003 avec l'apparition de plusieurs cas de SRAS à l'hôpital Hopin à Taipei et sa mise en quarantaine. Par la suite, les cas de contamination se sont multipliés dans les trois grandes agglomérations de Taïwan en raison des difficultés à isoler les patients porteurs du virus. De mars à juillet 2003, Taïwan a été inclus dans la liste des zones dites « à risques » établie par l'OMS. Le bilan post SRAS est lourd : 150 000 personnes mises en quarantaine, 346 cas détectés et 73 morts (taux de mortalité 21 %). Entre le premier cas de SRAS signalé par le gouvernement de Taïwan et l'intervention de l'OMS, deux mois se sont écoulés… Face à la demande d'assistance du gouvernement taïwanais, l'OMS a dans un premier temps opposé une fin de non recevoir en arguant que Taïwan faisait partie de la Chine et que toute aide de l'organisation devait passer par Pékin. Pour cette même raison, ce n'est qu'à partir de mai 2003 que l'OMS se décide enfin à envoyer des missions d'experts à Taïwan.

II. Constats et enseignements

A Taïwan, la crise sanitaire du SRAS a duré environ 5 mois et elle a provoqué un grand désarroi dans la société taïwanaise. Des mesures draconiennes telles que la prise de la température au quotidien et le port de masques ont été appliquées dans tous les établissements privés et publics. Le sujet a focalisé l'attention de la presse des mois durant. Sur le plan économique, la perte – estimée à près de 22,5 millions d'euros – a touché l'ensemble des activités, en particulier le commerce et le tourisme.

En 2003, des colloques ont été organisés à Taipei pour tenter de dresser un bilan et tirer les leçons de cette crise. Les failles du système de santé taïwanais ont été montrées du doigt. Certains experts ont souligné que la politique de santé publique de Taïwan privilégie depuis les années 1980 l'investissement dans la prestation de soins au détriment de la prévention. D'autres pensent que la gestion des établissements hospitaliers est guidée par le profit et néglige l'investissement dans des équipements favorisant la lutte contre les maladies infectieuses. Enfin, les spécialistes ont également mis en avant la formation insuffisante du personnel soignant mais aussi le manque de civisme de certains citoyens infectés qui furent à l'origine de la propagation du SRAS dans les grands hôpitaux. Sur le plan international, si la crise du SRAS a conforté l'OMS dans son rôle de coordination et d'alerte en cas de nouvelles maladies, elle a également montré que des failles existent dans cette coopération à vocation universelle. Notamment, l'exclusion de Taïwan de ce forum sanitaire mondial l'empêche d'être informé à temps des dernières évolutions de maladies telles que le SRAS et de confronter ses professionnels médicaux aux autres expériences nationales.

Trois ans après la crise du SRAS, la réapparition de cette maladie n'est plus à l'ordre du jour tandis qu'apparaissent d'autres maladies épidémiques, notamment la grippe aviaire. Comme tous les pays, Taïwan suit de très près la progression de ce virus et prépare, autant que faire se peut, son système de santé à faire face à cette nouvelle menace. Quant à la coopération avec l'OMS, Taïwan continue d'en être exclu et reste ainsi privé de l'assistance que pourrait lui apporter cette organisation. Pourtant, pour que la lutte contre les maladies infectieuses soit pleinement efficace à l'échelle mondiale, il apparaît urgent que la communauté internationale se penche sur le cas de Taïwan et sa représentation au sein des instances sanitaires mondiales telles que l'OMS.

Propos de Peter WS CHANG, Docteur en médecine, Directeur-Général.
Bureau de la Coopération Internationale. Ministère de la Santé, Taïwan.

[1] L'iFRAP a déjà mis en cause la bureaucratie de l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) qui considère la France comme « la championne du monde de la santé ». Le classement fait par l'OMS tient compte de questionnaires envoyés dans les pays respectifs et remplis par le personnel de l'organisation (voir Société Civile n°6).

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