Emploi et politiques sociales

Les causes lointaines de la crise de la machine-outil française

03 août 2009 • Georges Duréault

emploi_politiquessociales.jpg

Les données de cet article sont, pour l'essentiel, tirées du livre très documenté d'André Garanger, Petite Histoire d'une grande industrie.

Sans remonter au déluge, il est intéressant de regarder l'impact sur la machine-outil des deux guerres mondiales : la machine-outil est la « mère de toutes les machines » et, bien évidemment, parfaitement indispensable pour fabriquer avions, chars, armes et munitions.

Cet article fait partie de notre dossier sur la désindustrialisation de la France

Dès le début de la guerre de 14-18, l'industrie française de la machine-outil, déjà insuffisante pour l'énorme effort nécessaire d'équipement de l'armée, se trouvait en plus privée de ses usines du Nord et de la Somme, envahies ou sur la ligne de front. Les mers étaient libres, la France avait de l'or : d'énormes quantités de machines furent importées des États-Unis. Pendant ce temps, l'Allemagne ne pouvait compter que sur elle-même : le nombre de constructeurs allemands doubla entre 1915 et 1920. La Suisse, de son côté, tira bien son épingle du jeu, en voyant sa production décupler pendant cette période.

Très nombreuses furent les machines encore presque neuves à la fin des hostilités. Heureusement (si l'on peut dire !), les régions du Nord étaient complètement à reconstruire, ce qui permit la survie des constructeurs français… malheureusement très concurrencés par les « dommages de guerre » allemands, qui ont donné gratuitement un nombre important de machines neuves.

Résultat : au début des années vingt, le marché était saturé : ce fut la crise. Et, néanmoins, les importations allemandes « dommages de guerre » continuaient : il ne restait plus grand-chose pour les quelques
constructeurs français, lorsqu'arriva le krach de 1929.

La machine-outil et déjà la crise

Un petit aparté pour rappeler que l'industrie des biens d'équipement subit des crises plus fortes que les autres qui, dès les premières difficultés, revoient à la baisse leurs programmes d'investissements. Et
elle est très sollicitée quand arrive la reprise.

Pour en revenir au krach de 1929, il fut, heureusement, en partie compensé par les très gros achats de l'Union soviétique. L'Allemagne fut, avec les États-Unis, le principal bénéficiaire de ces commandes. Mais
pour l'Allemagne, la manne s'arrêta en 1933 : lors de l'arrivée des nazis au pouvoir, l'Union soviétique stoppa toutes ses commandes en Allemagne, au bénéfice, surtout, des États-Unis, puis de l'Angleterre et,
un peu seulement, de la France. Difficile de connaître les causes exactes de ce « un peu seulement ».

L'Allemagne connut, avec la fin des commandes soviétiques, un moment difficile vite corrigé par des lois améliorant considérablement le régime fiscal des machines achetées dans le pays, puis, très rapidement,
par l'énorme effort de réarmement.

Pendant cette période, l'industrie française en général ne se développait que lentement et la machine-outil plus lentement
encore : il était de bon ton d'acheter des machines américaines
pour fabriquer des automobiles et des anglaises pour fabriquer des
bateaux…

En revanche, c'est un ingénieur français, M. Salmon, qui a établi
les normes qui portent son nom, et ce sont les constructeurs français
qui ont établi la classification des machines et le vocabulaire des composants. Et, bien évidemment, les pouvoirs publics ont fait des enquêtes et des plans, qui n'ont servi à rien. Résultat : en 1939, on
en arrivait à la situation suivante (qui se passe de commentaires) :

Allemagne Etats-Unis Angleterre France
Nombre de constructeurs 600 300 à 400 200 100
Effectif total 80 000 60 000 28 000 8 500
Production en MF 10 000 12 000 3 300 750
Nombre de machines du parc 1 500 000 1 200 000 700 000 350 000
Age moyen 11 ans 15 ans 20 ans 25 ans

Puis vint la Seconde Guerre mondiale ; il suffit de dire que ce fut exactement la réplique de la première : énorme effort en Allemagne et importation en France de machines américaines, puis, après la
guerre, récupération au titre des dommages de guerre des machines bien usées que les Allemands avaient réquisitionnées en France. Et l'Allemagne relançait à tout va son industrie avec les dollars américains.

La situation à la sortie de la guerre

Seul épisode bénéfique (!), la guerre de Corée, pendant laquelle nous avons pu, à notre tour, exporter une assez grande quantité de machines aux États-Unis.

Résultat : en 1959 (chiffres en tonnes, c'était l'unité statistique à l'époque, ce qui évitait les problèmes de change, et n'était techniquement pas mauvais jusqu'à l'arrivée de la commande
numérique).

Effectifs Production Exportation Importation Consommation
France 19 500 50 500 10 400 22 100 62 200
Allemagne 88 000 252 000 115 000 21 000 158 000

On constate que le rapport de production, aujourd'hui de 1 à 11, était
déjà à l'époque de 1 à 5. Quant au rapport des consommations, révélateur de l'industrie mécanique au sens large du terme, qui est aujourd'hui de 1 à 5, il était à l'époque de 2 à 5 : les dégringolades
sont donc à peu de chose près, identiques.

Suite de ce dossier :

L'industrie de la machine-outil dans les années 70

Fermer

Newsletter

Inscrivez-vous à la lettre d'information hebdomadaire de la Fondation iFRAP.

Recevez chaque semaine notre lettre d'information pour vous tenir au courant de l'activité et des travaux de la Fondation iFRAP.