Emploi et politiques sociales

Le modèle "Google" à la française

21 juin 2006 • Julien Lamon

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Que faire pour concurrencer l'entreprise Google, détrônant désormais Microsoft au titre de ce que le journal Marianne nomme avec angoisse le « sommet du monopole néolibéral » de l'accès à l'information ? Les politiques français, armés de leur patriotisme économique, se lancent dans la bataille du numérique et multiplient les annonces et projets censés donner à la France une position de leader dans ce domaine.


Google, l'entreprise de la Silicon Valley n'en finit plus d'élargir la gamme des services gratuits, accessibles en quelques clics, aux internautes du monde entier : Google local et Google earth (cartographie et vue satellite de la Terre), Google book search (projet de bibliothèque en ligne grâce à la numérisation d'ouvrages), Google Wifi à San Francisco (fourniture d'un accès « gratuit » à l'internet sans fil), Google scholar (moteur de recherche universitaire), bientôt un rôle dans la cartographie du génome humain… Et la liste de projets est encore longue. Mais les entreprises françaises et européennes savent faire vibrer la fibre patriotique de nos dirigeants, agitant l'épouvantail Google pour obtenir des subsides publics et ainsi financer de merveilleux projets concurrents. Attardons-nous sur les plus emblématiques d'entre eux.

Quand Quaero veut détrôner Google

La recherche sur internet est le cœur de métier de Google, au premier rang mondial avec, en France, plus de 80% (50% aux Etats-Unis) des requêtes effectuées sur internet grâce à son moteur de recherche, loin devant ceux de Yahoo et Microsoft. Cette situation de quasi monopole, résultant du choix libre et non contraint des internautes français ne satisfait pas nos dirigeants. Pour contrecarrer les ambitions de l'entreprise américaine, notre Agence de l'innovation industrielle (splendide « machin » créé par Jacques Chirac), chargée de « susciter, promouvoir et soutenir de grands programmes d'innovation industrielle » va donc soutenir le projet Quaero. Derrière ce patronyme latin (ndlr : je cherche), se cache le futur Google européen, moteur de recherche nouvelle génération qui devrait être fonctionnel pour 2010.

Ce projet de 250 millions d'euros, financé à hauteur de 90 millions d'euros par la France est une véritable usine à gaz pilotée par Thomson et son sillage de sociétés habituées de la gouvernance partagée public-privé (France télécom, Thalès…). L'ensemble des spécialistes restent pour le moment dubitatifs devant l'éventuel succès d'un tel projet. Google détient une longueur d'avance certaine dans ce domaine, accroissant son parc informatique régulièrement, ce qui lui permet par exemple de revendiquer plus de 8 milliards de pages internet indexées. Comment rivaliser avec aussi peu de capitaux, alors que Microsoft investit de son côté près de 2 milliards de dollars dans un projet analogue ? Avec plus de 6 milliards de dollars de chiffre d'affaires et près de 1,2 milliard de dollars de bénéfice pour l'année 2005, Google n'a rien à craindre d'un tel projet. On peut donc légitimement se demander à qui bénéficieront ces deniers publics gaspillés.

Vers une bibliothèque virtuelle européenne ?

Jean-Noël Jeanneney, actuel président de la Bibliothèque nationale de France (BnF) en a fait grand bruit dans son dernier livre [1] : la nécessité pour les pouvoirs publics de numériser les ouvrages des bibliothèques nationales pour faire face àl'offensive de Google dans ce domaine. L'enjeu annoncé, prendre de vitesse l'entreprise californienne et numériser, en vitesse de croisière, entre 120.000 et 130.000 ouvrages par an à l'échelle de l'Europe. Un écrin administratif du nom de Bibliothèque numérique européenne devrait piloter ce chantier d'envergure.

Selon Agnès Saal, directrice de la BnF, l'actuelle bibliothèque numérique française, Gallica, devrait être le « pilier » de ce projet européen. Le conseil d'administration de la BnF devrait prendre les décisions et assurer la coordination de ce projet, qui demandera de 9 à 10 millions d'euros par an. En parallèle, Google a, à ses frais, numérisé plusieurs centaines de milliers d'ouvrages sur un objectif annoncé de 15 millions de livres. La compagnie a par ailleurs noué des partenariats avec plus de 10.000 éditeurs privés et 6 grandes bibliothèques publiques et universitaires, dont celle du Congrès américain, d'Oxford ou encore de Harvard. Alors que les institutions universitaires et les pouvoirs publics américains voient dans le projet de Google une formidable opportunité de diffuser à tous et gratuitement l'information contenue dans leurs ouvrages, les pouvoirs publics français préfèrent financer, aux frais du contribuable, des projets concurrents.

La guerre économique est ainsi préférée au partenariat, contrairement à nos homologues américains. Quel avenir pour cette bibliothèque numérique européenne ? On peut déjà gager que ce « machin » fera un heureux dans la personne de monsieur Jeanneney, qui convoite bien évidemment le poste de président de cette future bibliothèque numérique européenne.

N'utilisez pas Google earth et Google maps, passez par le géoportail national !

Gallica existe maintenant depuis 10 ans (créé en même temps que la BnF) et propose l'accès à un catalogue de 80 000 ouvrages, pour un budget de 1 million d'euros par an. Malheureusement, le travail de numérisation déjà effectué est quasiment obsolète, puisque 75% des ouvrages sont en mode image, interdisant toute recherche par mot clef dans leur contenu. Ils devront donc être convertis en mode texte, par un processus de reconnaissance optique de caractères.

Le géoportail est une énorme infrastructure numérique entièrement développée par l'Institut géographique national, maître d'œuvre pour le compte du BRGM (Bureau de recherche géographique et minière), établissement public industriel et commercial chargé de « comprendre les phénomènes géologiques, développer des méthodologies et des techniques nouvelles, produire et diffuser des données ». Le coût du développement n'est pas encore fixé mais devrait atteindre plusieurs millions d'euros, entièrement financés par l'institut sur ses fonds propres. Les services vendus par le portail devront couvrir à terme les coûts d'exploitation et le retour sur investissement. Rappelons néanmoins que cet institut est financé à 55% par des fonds publics (64 millions d'euros en 2004) et que ses dépenses de personnel représentent 72% de son budget (42% pour la compagnie Google). Côté technique, ce géoportail semble prometteur. L'internaute pourra ainsi parcourir la France grâce à des photos aériennes d'une grande précision (1 pixel pour 50 cm2). De plus, dès l'automne, l'ensemble du relief français sera modélisé en 3 dimensions, permettant une immersion plus vraie que nature dans les paysages français. Les connaisseurs de Google ne trouveront donc rien de bien nouveau, si ce n'est une meilleure couverture de la France (on pourra compter les arbres de son voisin, même au fin fond du Limousin) dans ce projet français. Quelles sont donc les raisons conduisant l'administration française à développer cet outil performant mais coûteux ?

Tout d'abord, des contraintes juridiques françaises et européennes poussant les administrations à rendre les informations cartographiques disponibles à l'ensemble des citoyens européens. Le géoportail ne serait donc pas un concurrent de Google, mais un outil répondant à une « mission de service public ». En effet, alors que Google vend du référencement publicitaire aux entreprises, afin de financer les services qu'il propose gratuitement à l'utilisateur final, c'est d'abord aux services de l'Etat que géoportail s'ouvrira. De nombreux partenariats sont déjà prévus avec une pléthore d'administrations, de ministères et de collectivités locales qui pourront afficher des informations grâce à cet outil. Connaissant la réactivité et l'efficacité des administrations, il faudra de nombreuses commissions, missions d'études et enveloppes budgétaires pour conduire poussivement ce géoportail à se rendre utile.

En attendant, les outils développés par Google séduisent de plus en plus d'internautes et d'entreprises, en permettant par exemple l'affichage de commerces, d'administrations ou encore de restaurants sur les plans fournis par Google maps. La simplicité et l'ouverture de ce programme permettent d'ailleurs aux internautes de développer des outils complémentaires, comme la superposition de données (criminalité, prix du foncier…) sur les fonds de cartes.

La réussite de l'entreprise Google, projet de deux informaticiens un peu fantasques, devenu en moins de dix ans l'un des symboles de la réussite de l'économie du numérique, ne laisse personne indifférent. En France, le spectre du monopole est brandi pour demander aux pouvoirs publics de concurrencer l'entreprise californienne. Certes, toute position monopolistique peut conduire à des abus. Mais c'est oublier que ce type de monopole repose, dans notre économie de marché, sur la satisfaction du consommateur. Ce monopole est un équilibre fragile, condamnant l'entreprise à rester concurrentielle et performante. En effet, les services de Google tiennent leur légitimité du service qu'ils rendent aux utilisateurs, et tant mieux si la publicité permet leur gratuité pour le consommateur. Les monopoles de nos administrations, eux, n'ont nul besoin de rester compétitifs et de se soucier de satisfaire les citoyens pour survivre, puisque leurs services, faussement gratuits, sont financés par l'impôt.

[1] Jean-Noël Jeanneney, Quand Google défie l'Europe : plaidoyer pour un sursaut, Mille et une Nuits, Paris, 2005.

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