Emploi et politiques sociales

Le micro-crédit est-il une voie d'avenir pour la France ?

30 septembre 2005 • Sandrine Gorreri

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En cette année du micro-crédit décrétée par l'ONU, l'iFRAP a voulu revenir sur ce mode de financement des chômeurs créateurs d'entreprise, né au Bengladesh, et popularisé en France par l'ADIE.

Le micro-crédit est né au Bangladesh où Mohamud Yunus crée en 1976 la Grameen Bank, banque rurale, destinée à accorder de petits prêts à des paysans pauvres. L'expérience se révèle très concluante puisque trente ans plus tard, la Grameen Bank compte 4,8 millions d'emprunteurs pour 5 milliards de dollars de prêts. Le principe du microcrédit tel qu'il a été développé par M. Yunus est de faire des prêts de très petits montants à des personnes qui n'auraient jamais eu accès aux filières bancaires traditionnelles. La banque ne réclame pas de caution pour les prêts mais l'emprunteur doit faire partie d'un groupe de 5 personnes. Seul l'emprunteur reste responsable du remboursement du prêt mais le groupe est là pour le responsabiliser. Le taux de remboursement atteint les 99% et les intérêts pratiqués varient de 0 à 20% (0% pour les populations les plus démunies, les beggar loans).

La Grameen Bank peut afficher sans complexe ses résultats : dans un pays marqué par la misère, les prêts ont permis à 55% des emprunteurs et leurs familles de passer le seuil de pauvreté, les autres s'en approchant. La banque finance aujourd'hui 100% de ses prêts par les dépôts qu'elle reçoit, dont les deux tiers proviennent des emprunteurs eux-mêmes. Les emprunteurs sont aussi les actionnaires de la banque à 94%, 6% seulement étant détenus par le gouvernement bangladeshi. En 1995, la Grameen Bank estimant disposer de suffisamment de ressources pour poursuivre ses activités et réalisant régulièrement des profits, a décidé de ne plus accepter de donations.

En France, c'est l'ADIE – association pour le droit à l'initiative économique – fondée en 1989 par Maria Nowak qui a introduit le concept de micro-crédit. S'inspirant de la Grameen Bank, cette économiste qui a travaillé à la Banque Mondiale et l'AFD, l'Agence Française de Développement, a introduit ce mode de financement réservé jusque là aux pays en voie de développement, avec pour objectif de sortir les chômeurs et les exclus d'une logique d'assistanat en les aidant à créer leur entreprise. Année du micro-crédit oblige, la presse a largement relayé le développement de l'association qui a atteint en 2004, 5587 prêts solidaires auprès de 4680 entreprises soit un encours de 16,2 millions d'euros (prêt moyen de 2700 euros). L'association annonce 6% d'impayés. Depuis sa création l'association aura aidé 20.000 entreprises et créé 23.000 emplois. Pour ces entrepreneurs, il s'agit le plus souvent de recréer leur propre emploi avec un taux de pérennité de 64% sur 2 ans et 54% sur 3 ans, un résultat proche de la moyenne nationale.

Un micro-crédit à la française très différent du modèle de la Grameen

Mais en bien des points, la version française est différente du modèle de M. Yunus : Tout d'abord, l'association ne prête pas à proprement parler mais fait prêter par d'autres. A cause de la réglementation bancaire française, l'ADIE se porte garante sur des prêts accordés par des banques avec qui elle a signé des conventions, tout particulièrement des établissements mutualistes et coopératifs. L'association a cependant obtenu récemment de pouvoir emprunter directement auprès des banques pour pouvoir faire désormais des prêts en direct, espérant pouvoir intéresser ainsi de nouveaux établissements bancaires. L'ADIE a donc surtout développé une activité de garantie, bénéficiant pour cela de contre-garanties accordées par l'IDES, Institut de développement de l'économie sociale, organisme public et le FEI, fonds européen d'investissement. Et dans le cadre du plan de cohésion sociale, le ministre de l'Emploi, Jean-Louis Borloo, vient d'annoncer la création d'un nouveau fonds de garantie pour les emprunteurs de 73 millions d'euros sur 5 ans qui devrait "doper les prêts sociaux".

Autre différence importante cette fois dans le fonctionnement du prêt solidaire : là où la Grameen Bank exige des taux d'intérêt élevés, l'ADIE ne demande que 5,20 % augmenté d'une contribution de solidarité de 2,4 % maximum. Mais la Grameen ne demande pas de caution solidaire alors que l'ADIE réclame un engagement de l'entourage du créateur de 50% du prêt.

Le financement de l'association surtout diffère du modèle bangladeshi : le soutien des pouvoirs publics est indispensable au fonctionnement de l'association. D'abord par les subventions qu'elle reçoit pour accompagner les chômeurs créateurs. L'association bénéficie selon les comptes 2003 de près de 15 millions d'euros de subventions et donations (Europe, Etat, régions, départements, entreprises, etc.), pour un budget de 16,5 millions d'euros dont 9 millions consacrés aux charges de personnel. L'ADIE a également obtenu récemment la reconnaissance d'utilité publique qui doit lui permettre de recevoir des legs et d'augmenter sensiblement la part des donations dans son budget. Pour l'accompagnement des créateurs d'entreprises, l'association bénéficie du financement par les pouvoirs publics des frais d'expertise au titre de la prime EDEN. Enfin, l'association a embauché une partie de son personnel sous contrats aidés et en emplois-jeunes, pour lesquels elle perçoit également des financements. Au total, un rapport de presque 1 euro de subvention pour 1 euro de prêt ! Et si le rapport d'activité 2003 annonce que le coût d'accompagnement est de 2 000 euros par entreprise, il ne mentionne pas qu'il est quasi exclusivement financé sur fonds publics, et comparable au montant moyen du prêt (2571 euros en 2003).

Un modèle de développement qui ne va pas sans poser de questions sur ses limites

Et cette forte dépendance aux subventions publiques devrait s'accroître car l'ADIE indique qu'elle veut tourner davantage son activité vers un public encore plus précarisé et développer son activité d'accompagnement vers les créateurs aidés. Le soutien des pouvoirs publics est-il sans limite ? En tout cas on peut s'interroger sur ce modèle économique lorsque l'association annonce que la demande pour le micro-crédit est estimée à 30 000 projets par an. Bien sûr, l'engagement des pouvoirs publics peut paraître tout à fait justifié au regard des actions sociales d'insertion que remplit l'ADIE et avec elle un certain nombre d'associations qu'il est convenu aujourd'hui de présenter comme le secteur de l' "économie solidaire". Cette économie issue de la génération 68 qui veut soutenir la création d'entreprises et d'emplois, hors des circuits classiques de financement. Mais au final, cette sorte de 3e voie économique n'a pas prouvé son autonomie et se révèle être un prolongement de l'action sociale menée par les pouvoirs publics. Ainsi, la version française du micro-crédit a bâti son développement non pas sur ses résultats mais sur sa capacité à attirer les subventions et apparaît beaucoup moins risquée que le concept créé au Bengladesh car elle bénéficie en France de nombreuses garanties publiques.

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