Emploi et politiques sociales

Jean-Claude SEYS - Président de MAAF Assurances et de MMA

"La Sécu ne se réforme pas. Il faut créer à côté"

30 avril 2004 • Agnès Verdier-Molinié

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Diplômé d'HEC et de l'INSEAD, né le 13 novembre 1938, Jean-Claude SEYS entre en 1969 comme rédacteur à la Caisse Nationale du Crédit Agricole (CNCA). A partir de 1985 il est directeur Général Adjoint de la CNCA, premier non fonctionnaire, non Inspecteur des Finances à accéder à cette fonction. En 1986, il préside la Banque Louis Dreyfus. Il prend en 1990 la Direction Générale d'un groupe de banque-assurance d'origine mutualiste : MAAF Assurances. La situation de la MAAF est alors presque à la faillite. En septembre 1992, Jean-Claude SEYS est élu Président Directeur Général de MAAF Assurances. Depuis 1995 il affiche le plus fort taux de croissance des sociétés d'assurances dommages. En septembre 1998, une crise à la tête du Groupe des Mutuelles du Mans Assurances conduit les Conseils d'Administration du Groupe à rechercher un nouveau Président Directeur Général et élit Jean-Claude SEYS. Aujourd'hui, Président des deux mutuelles d'assurances, Jean-Claude SEYS a créé COVEA, société de réassurance mutuelle regroupant les groupes MAAF et MMA en vue de leur permettre la réalisation d'économies d'échelle.

Agnès Verdier : Le gouvernement nous annonce une grande réforme de l'assurance maladie dont les contours demeurent extrêmement flous excepté sur les notions récurrentes de qualité et d'égalité. Cela vous semble-t-il de bon augure ?

Jean-Claude Seys : Le langage politique tombe le plus souvent dans le politiquement correct de l'égalité des soins, tout simplement pour éviter la réforme. En serinant à l'envi que la santé en France est égalitaire, les politiques tuent toutes les réformes possibles. Il n'y a pourtant pas en France une santé à une seule vitesse, contrairement à ce qu'on prétend vouloir avancer. La médecine n'est même pas à deux vitesses, elle est à "multi-vitesses" ! Combien de personnes en France peuvent se payer une transplantation cardiaque à Houston à 500.000 euros ? Entre Houston et la CMU il y a une infinité de niveaux. Qui peut dire qu'il n'y a pas de différence entre un spécialiste à 100 euros la visite et un dispensaire à 20 ? En le reconnaissant on limiterait les effets de la dérive du système. Malheureusement, nombreux sont ceux qui ont intérêt à ce que le sujet de la santé ne soit pas compris. En règle générale ils ont surtout intérêt à parler des statistiques globales qui cachent la réalité très nuancée. Résultat, on utilise de mauvaises références et une partie du diagnostic demeure dans l'ombre.

Le Haut Conseil a fait, malgré ces blocages, un très bon diagnostic ; les experts ont évolué dans leur conception du système et les professions médicales ont enfin pris conscience que tout a une limite. Après le diagnostic nous devons trouver notre nouveau modèle. Tous les pays développés rencontrent des problèmes avec leur système d'assurance maladie et personne n'a encore trouvé à ce jour LE modèle idéal. Dans les exemples étrangers il n'y a pas de solution "calquable" à la France. Il faut faire notre propre cocktail. Dans cette optique, avoir des idées de réformes ne suffit pas. La réforme de notre système de santé est un sujet trop grave et trop important pour être résolu sans efforts. A court terme, pour retrouver un équilibre comptable, une seule solution est possible : rembourser moins et demander plus à l'impôt. A long terme, pour mettre en place un système qui ne soit plus déficitaire, de nombreuses mesures sont à tester puis à mettre en œuvre, selon le résultat des expérimentations.

AV : Selon vous, quel est le premier volet fondamental sur lequel il faudrait faire jouer ces expérimentations ?

JCS : La régulation des prix. Les Français n'ont pas conscience de ce qu'ils paient et coûtent pour leur santé. Aucune régulation n'existe alors que nous en avons urgemment besoin. Nul ne peut avoir un comportement responsable s'il ne sait ni ce qu'il coûte ni d'ailleurs ce qu'il a payé et cotisé. Rendre les Français et les professionnels de santé conscients et les pénaliser s'ils refusent de l'être devrait être une priorité. La vertu essentielle d'une économie de marché est que, quand on trouve un bien utile, on le paie plus cher et que quand on le trouve inutile, on le paie peu cher. En France, nous organisons la désertification de certaines régions en matière de prestataires de soins parce que nous n'avons pas de système de prix et que nous voulons en rester à une égalité qui n'est que d'apparence -ce n'est un secret pour personne qu'aucun médecin généraliste ne peut exercer en secteur I à Paris-. Le système soviétique a échoué parce que des usines fabriquaient par milliers des lustres ou autres produits que personne n'achetait. La santé française est dans la même situation : il n'y a pas de prix d'économie de marché, les médecins n'ont pas de notion de rapport qualité/prix et trop d'entre eux choisissent les mêmes régions pour s'installer. Une variation des honoraires suivant les régions, des primes ou des avantages fiscaux pour que des médecins aillent s'installer dans les zones désertées peuvent être des solutions à ces problèmes.

AV : Dès que l'on évoque la concurrence entre les caisses, tout les acteurs de la réforme, des ministres aux infirmiers, crient à la privatisation. Malgré ce consensus pour une réforme constructive, ne devrait-on pas envisager, en parallèle de la régulation des prix, une concurrence entre caisses privées et publiques qui pourraient rembourser au premier euro ?

JCS : Dans les négociations, les différents intervenants ont beaucoup de mal à s'entendre sur les termes, ou font semblant de ne pas s'entendre. Notamment sur la notion de privatisation. Qu'entend-on exactement par privatisation ? Mystère. Typiquement, quand on ne sait pas résoudre un problème on crée, par exemple, une haute autorité. On crée une structure et une procédure. Le problème n'est pas pour autant réglé mais on donne l'impression d'agir. Une structure telle que la "Haute autorité" annoncée par le ministre ne résoudra jamais le problème du déficit du système de santé. Les pouvoirs publics et les responsables répondent à la démarche suivante : "je ne connais pas le problème et je vais nommer quelqu'un qui connaît la solution du problème". Avec ce genre de logique toujours répétée, la gouvernance de l'assurance maladie est aujourd'hui totalement insuffisante. La concurrence, vers laquelle nous tendrons irrésistiblement comme tous les pays développés, est un sujet délicat à aborder. Le mécanisme sécurité sociale / complémentaire est idiot. Le rôle actuel des complémentaires repose sur un certain savoir-faire limité aux opérations de soustraction. Entre la sécurité sociale et les complémentaires, le marché est aujourd'hui partagé d'une certaine façon qui peut changer. Notre profession -les complémentaires- est pour l'instant trop éclatée pour faire des propositions recevables à court terme par le ministère et les professionnels de santé en termes de concurrence des caisses au premier euro. Pris un à un, les assureurs sont trop petits pour avoir des accords avec les médecins. MAAF Assurances seule ne représente que 700.000 bénéficiaires soit 1% des clients de chaque médecin Français. Ce n'est pas suffisant pour proposer des contrats intéressants aux médecins. Nous ne sommes pas en mesure de faire des propositions crédibles. Que voulez-vous qu'on leur promette ? Rien.

AV : Que comptez-vous faire ?

JCS : Nous espérons nous organiser. La seule solution des assureurs français pour pouvoir traiter avec les médecins est de se fédérer pour avoir au moins 10 à 15% du marché. Un tel accord entre les assureurs permettrait de signer des protocoles avec les médecins régissant leur comportement vis-à-vis des patients. Cela implique une sorte de médecin référent. Le système de régulation, indispensable pour la mise en concurrence des caisses, peut être mis en place avec le concours de ces médecins référents. Ce médecin référent, généraliste, serait gardien du dossier médical et responsable vis-à-vis de l'assureur des consultations de son client auprès des spécialistes. Spécialistes qui ne comprendraient pas, bien entendu, les pédiatres, gynécologues etc. Ce sujet est complexe, il faut donc absolument lancer des expérimentations afin d'étudier les diverses solutions de mise en concurrence possibles.

AV : En marge de la réforme structurelle, quelles mesures d'accompagnement pourrait-on envisager ?

JCS :
Il y a un certain nombre de mesures à prendre. Accélérer la prévention fait partie de ces mesures. Nous avons eu dernièrement une bonne campagne antitabac. Continuer dans cette voie est primordial pour éventuellement arriver à dire : "vous choisissez de fumer mais vous prenez en charge les conséquences de cette décision". La pollution (allergies), le tabac, l'alcool et l'obésité représentent un pourcentage énorme des dépenses de santé. La prévention a fait des progrès sur le tabac, les accidents auto et la consommation d'antibiotiques, mais les médicaments représentent encore en France 20% des dépenses de l'assurance maladie alors que, à l'étranger, elles sont en moyenne de 10%. Pour œuvrer à la prévention, nous pourrions fort bien utiliser la médecine du travail qui ne sert plus à rien. Mise en place au XIXème siècle, la médecine du travail visait des "patients" qui travaillaient dans l'univers dangereux de la mine, à la merci des coups de grisou, et n'avaient pas accès à la médecine. Aujourd'hui, les Français travaillent dans des bureaux climatisés. Ces médecins du travail pourraient avoir un rôle dans la prévention contre l'alcoolisme, la drogue, le tabac.

AV : Croyez-vous que le plan que l'on va nous dévoiler dans quelques jours maintenant puisse donner le jour à une réforme de notre système de santé pérenne et durable ?

JCS : Non. Il faut tellement de courage et passer par tellement de difficultés insurmontables ! En France, pays le plus sclérosé qui soit aujourd'hui dans le monde développé, on ne peut arriver à améliorer les systèmes que dans les situations catastrophiques. Il peut encore se passer quelque temps avant que le système se soit complètement délité. Si nous ne faisons pas de réforme, la situation va se dégrader de telle manière dans les hôpitaux, que plus personne n'ira. De surcroît, il y aura de plus en plus de médecins en prison. Tant que nous ne serons pas obligés de réformer, nous ne le ferons pas. D'ici là, on aura augmenté et ré-augmenté les impôts, et réduit les remboursements. Un truc comme la "sécu", ça ne se réforme pas, il faut créer à côté. L'idée de concurrence peut être possible et utile au moment où le vieux modèle se craquera. Alors, la réforme deviendra possible. La seule possibilité qu'ont vraiment les assureurs aujourd'hui est d'attendre que craque le modèle. Pourquoi envisager de mettre un moteur sur une diligence ? La solution serait plutôt de créer un véhicule adapté. La force de l'apparence finira par faiblir devant l'action.

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