Emploi et politiques sociales

La raffinerie Total des Flandres en panne sèche de dialogue social

03 mars 2010 • Bertrand Nouel

arton11543.jpg

Une raffinerie à l'arrêt sans que l'on sache officiellement pourquoi, des salariés désorientés, payés à ne rien faire mais néanmoins en grève, une menace de pénurie nationale de carburant, une sortie pas évidente du conflit, comment cela est-il possible, et pourquoi ?

Pas moins de six acteurs dans ce conflit, chacun jouant sa partition.

D'abord Total, qui fait face à une diminution de la consommation de carburant et la surcapacité de ses raffineries.
Les douze raffineries françaises perdent actuellement 150 millions d'euros par mois.
Dès avant la grève actuelle, la raffinerie des Flandres était sans activité, sans que l'on sache si cet arrêt correspondait à la maintenance ou à une décision de fermeture, en vue de laquelle aucune procédure n'a été engagée.
Les salariés, (et certains sous-traitants), sont payés à ne rien faire, bien qu'étant en grève.

Ensuite, les employés de la raffinerie qui, quant à eux, ne peuvent se satisfaire d'une telle situation et de l'incertitude délétère dans laquelle ils sont plongés, et sont certains que Total veut fermer.
L'annonce devrait être faite le 8 mars.

Ils savent qu'ils ne seront pas licenciés, mais ils sont très sceptiques quant à l'emploi de substitution qu'on pourra leur proposer.
La région est sinistrée depuis la disparition de la sidérurgie et ils s'inquiètent de la création d'un nouveau désert industriel.
Ils sont aussi imperméables au changement, comme l'explique un délégué syndical : « La mobilité c'est pour les Anglo-Saxons. Nous, on a des racines, nous ne sommes pas que des consommateurs ».

Le troisième acteur, c'est la CGT, qui instrumentalise le conflit au niveau local, avec une menace de blocage de toute la France, pour marquer son territoire vis-à-vis des autres syndicats et affirmer sa puissance en faisant plier l'Etat au niveau national, et pour finir par sacrifier la raffinerie des Flandres au dernier moment sur l'autel de la négociation.

La centrale syndicale parvient en effet à obtenir de Total un engagement inouï de ne fermer ni céder pendant cinq années aucune des raffineries … à l'exception de la raffinerie des Flandres.

Nous avons en quatrième le gouvernement, pris au piège de la menace de pénurie au plus mauvais moment (départ des Français en vacances et élections régionales prochaines), contraint de marquer lui aussi son territoire vis-à-vis de l'entreprise française la plus emblématique parce que la plus riche, la plus internationale et celle dont la réputation est la plus sulfureuse (cf. l'Erika).

Le cinquième acteur est évidemment l'opinion publique, et le dernier, bien que muet, c'est la loi.

En effet, compte tenu du droit prétorien développé par la Cour de cassation, il est maintenant devenu quasiment impossible pour une entreprise, sauf accord, de procéder à des licenciements économiques en l'absence de pertes.
Même si le secteur dit « aval » de Total (raffinage et distribution) réalise des pertes au niveau mondial, la plus récente jurisprudence, appliquée notamment à Chartres dans le cas de Philips, montre que la justification de la réorganisation est de moins en moins appréciée secteur par secteur mais doit s'effectuer au niveau mondial, tous secteurs confondus.

Autrement dit il y a un risque qu'un tribunal, compte tenu des profits mondiaux de Total, secteur « amont » compris, refuse toute adaptation au niveau national, même dans le secteur déficitaire.
Total est en réalité contrainte de rechercher l'accord des syndicats.

Et voilà pourquoi on se trouve dans une aussi pitoyable situation, avec une entreprise incapable de faire prévaloir la logique économique qui s'impose, et des salariés frustrés payés à ne rien faire.
La CGT a gagné, c'est un fait, en réussissant à faire plier gouvernement et entreprise.
Mais la surenchère syndicale a fait prendre par Total un engagement aberrant sur cinq années, une éternité par les temps qui courent, alors au surplus que la France s'engage dans la lutte contre l'énergie polluante (au fait, a-t-on entendu le silence assourdissant de nos courageux écologistes ?).

Les employés de la raffinerie des Flandres s'illusionnent quand ils croient pouvoir faire redémarrer leur raffinerie avec une menace de blocage national, au motif de refuser une mobilité qui ne devrait certainement pas être réservée aux Anglo-Saxons.
Mais employés et syndicats se battent avec leurs armes et on pouvait s'y attendre.

Ce sont nos édiles et nos élites qui sont le plus à montrer du doigt.

En premier, le patron de Total.
Il est certainement l'excellent stratège d'une multinationale considérable, mais on lui demande aussi d'être le patron des hommes, en l'occurrence plus de cent mille employés, et particulièrement de ceux qui travaillent dans le pays du siège de l'entreprise.
De New-York où il se trouvait quand la grève a éclaté, il a exprimé son étonnement que les entreprises françaises ne puissent pas, sous-entendu comme à l'étranger, procéder aux réorganisations qui s'imposent pour s'adapter.

C'est son étonnement qui nous surprend ! Comment peut-il ne pas savoir ? Ou plutôt, car il sait, ne pas intégrer cet aspect des choses dans sa stratégie, au point d'en arriver à payer employés et sous-traitants à ne rien faire, différer toute décision, revenir d'urgence à Paris pour se faire sermonner par l'Elysée, et finir par concéder un engagement sur cinq années qu'il considère lui-même comme proprement extraordinaire ?

Quant au gouvernement, le revoilà pris dans les filets de l'interventionnisme brouillon.
Car enfin, demande-t-on au député UMP Frédéric Lefebvre, souvent présenté comme un porte-parole officieux du Président de la République, de déclarer comme il l'a fait qu'il était solidaire de la CGT, et quel message l'Etat envoie-t-il aux Français, si ce n'est que le maintien d'activités déficitaires passe avant l'équilibre des entreprises, pourtant seul en mesure d'assurer à terme la création d'emplois ?? Demande-t-on par ailleurs à l'Etat de jouer à l'arbitre permanent entre les entreprises et les syndicats, au prix d'une déstabilisation des premières et d'une capitulation devant les seconds ? L'ouverture d'Etats Généraux sur l'énergie est peut-être une bonne chose – en admettant qu'il ne s'agisse pas d'un nouveau Comité Théodule - mais en tout état de cause l'initiative est tardive, et consiste à éteindre un incendie après l'avoir allumé.

Au lieu d'envoyer des messages contradictoires, nos édiles feraient mieux de s'attaquer sérieusement à leur devoir de pédagogie.
Il s'agit de faire comprendre que la flexibilité est nécessaire et que le maintien d'activités sans justification économique n'est en aucun cas la solution.
Il s'agit aussi de modifier la loi pour assurer cette flexibilité.

Commentaires

  • Par Ponthieu • Posté le 05/03/2010 à 11:10 Faute d'un Etat fort (et pas seulement tatillon et omniprésent) nous navigons entre les autorités supranationales de l'Europe et les corporatismes syndicaux. Avec ses 800000 élus de tous niveaux, la France est incapable de se donner une orientation à dix ans.

    Sarkozy a bien essayé, et a été élu pour le faire, mais l'inertie des 5 ou 6 millions de fonctionnaires et apparentés, disposant de moyens de blocage de la vie nationale fait capoter tout ce qui risque de changer leurs droits acquis...
  • Par ZITA17 • Posté le 04/03/2010 à 16:22 Bien d'accord avec vous sur votre analyse. Il me semble l'avoir déjà indiqué, il n'existe plus de dialogue social depuis longtemps. Il faudrait remettre tout à plat de façon à avoir non seulement un équilibre entre patronat et salariés mais redéfinir les règles du syndicalisme en France. Aujourd'hui les salariés ne croient plus en leur délégués et ceux qui ne sont pas syndiqués se regroupent parfois au risque de créer plus de mal que de bien ; on l'a vu à plusieurs reprises. Bien que je sois assez libérale, je trouve que les délocalisations dans des pays à main d'oeuvre peu chère sont destructrices pour notre pays, d'autant que les gains sont parfois loin d'être à la hauteur des prévisions. En tant qu'ex juriste j'ai vécue ce genre de choses et je m'aperçois que certaines entreprises reviennent sur leurs décisions plusieurs années après. Est-ce qu'un jour en France patronat et syndicats sauront se réunir en tenant compte de l'intérêt général et permettre que les salariés puissent s'épanouir dans leur travail, gage de prospérité réciproque ?...
  • Par JRBIG • Posté le 04/03/2010 à 11:21 Ce n'est pas un arrêt pour maintenance, mais pour raisons économiques , depuis mi septembre 2009: La raffinerie en fonctionnement ne paye plus ses frais fixes.

    Raisons:

    1) la décroissance continue de la consommation de pétrole en France et dans l'UE, avec ses incitations aux économies d'énergie (quotas CO2, bonus-malus automobiles, agrocarburant sous peine de surtaxation (TGAP)) et taxation discriminatoire par rapport aux énergies concurrentes (gaz, nucléaire) et développement subventionné d'énergies concurrentes non rentables (éolien, photovoltaïque.

    2) La crise elle même qui diminue la demande en carburants. Le raffinage français encore plus que l'européen est excédentaire en essence et déficitaire en gazole (situation aggavée par une TIPP supérieure pour l'essence). Il n'est bénéficiaire que s'il exporte son essence à bon prix vers les USA, ce qui n'est plus le cas.

    Pire encore, l'industrie américaine laisse maintenant des excédents importants de gazole qui sont exportés à bas prix vers l'Europe.

    3) La raffinerie de Dunkerque est en queue de peloton: moins bien équipée que ses concurrentes, donc plus sensible aux handicaps décrits ci dessus. Elle est de plus coincée entre les proches pôles de Seine Maritime et du NW Europe (Anvers, Rotterdam).
    On peut approuver la plupart des mesures d'économies d'énergies prises par la France et l'UE, en exceptant cependant le soutien à des énergies dispendieuses financées par la dette(agrocarburants, éolien, solaire) et à des taxations pénalisantes (future taxe carbone). Mais il faut évidemment en tirer les conséquences pour notre raffinage sans jouer la politique de l'autruche.

Fermer

Newsletter

Inscrivez-vous à la lettre d'information hebdomadaire de la Fondation iFRAP.

Recevez chaque semaine notre lettre d'information pour vous tenir au courant de l'activité et des travaux de la Fondation iFRAP.