Emploi et politiques sociales

La place de la France dans le monde en création d'entreprises et d'emplois

Colloque "Une comparaison France - Royaume-Uni. Le retard français : 7 millions d'emplois."

25 février 2004 • l'équipe de la Fondation iFRAP

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Olivier Torres est maître de conférences à l'université de Montpellier III et chercheur associé à l'Ecole de Management de Lyon (EM LYON) où il dirige l'équipe GEM France. Il est normalien, agrégé en économie et docteur en gestion. Il a publié plusieurs articles dans le domaine de l'entreprenariat, la gestion des PME. Il est l'auteur de "Les PME" (Ed. Flammarion) et de "PME, nouvelles approches" (Ed. Economica). Isabel Servais est déléguée générale adjointe de Vouloir Entreprendre, association créée en 2002 pour encourager la diffusion de l'esprit d'entreprendre sur les campus rhône-alpins, par la mise en ouvre d'actions pédagogiques. Elle est par ailleurs associée au projet GEM depuis 1998 par son travail de chercheur dans l'entrepreneuriat, au sein du groupe EM LYON.

Nous sommes effectivement des chercheurs. L'enquête GEM qui relève de la sphère académique est entièrement supportée par des fonds privés de différentes écoles et différentes universités qui se sont réunies pour essayer de mesurer ce que l'on appelle le "dynamisme entrepreneurial" à l'échelle internationale. On parle de plus en plus d'entrepreneuriat, ce dont nous nous réjouissons, et il nous a semblé intéressant d'essayer de mesurer ce phénomène entrepreneurial à l'échelle de plusieurs pays.

Nous étions au départ (1999) 10 pays, pour arriver à 31 pays en 2003. Cette étude est essentiellement pilotée par le Babson College aux Etats-Unis et par la London Business School en Grande-Bretagne. Il existe une institution académique par pays et, depuis 1999, c'est l'EM Lyon qui représente la France.

Au cours de l'enquête GEM, dont le rapport n'est pas encore publié, près de 70.000 adultes ont été interrogés à travers les 31 pays, et plus de 1300 experts ont fait l'objet d'une investigation très précise.

L'objet de recherche

L'objet de la recherche consiste à établir une mesure comparative d'entrepreneuriat, étant entendu qu'il est non seulement intéressant de savoir ce qui se passe à l'échelle de notre pays, mais également d'avoir davantage de compréhension du phénomène en comparant les performances des divers pays, de façon à pouvoir relativiser nos propres performances par rapport à celles de nos voisins les plus proches et les plus lointains.

Le principal indicateur est le TEA (Total Entrepreneurial Activity), c'est-à-dire le taux d'activité entrepreneurial du pays.

Les résultats français 2003

1) Décomposition du taux français

Première décomposition, les types d'entreprises :

- les entreprises naissantes, c'est-à-dire des entreprises qui n'ont pas encore fait l'objet d'une domiciliation, mais dont on a mesuré la phase de création au cours de laquelle les gens déclarent être dans une action qui vise à créer une entreprise. En 2003, les résultats sont significativement en baisse par rapport à ce qui avait été constaté en 2002 puisque le taux est passé de 2,4% en 2002 à 0,89% en 2003 ;

- les entreprises nouvelles, c'est-à-dire les entreprises qui ont fait l'objet d'une création, avec une stabilité entre 2002 et 2003.

Deuxième forme de décomposition : l'entrepreneuriat d'opportunité et l'entrepreneuriat de nécessité. Le discours ambiant valorise plutôt le créateur, mais il faut distinguer deux types de créateurs qui, en matière de création d'emplois, ne débouchent pas sur les mêmes résultats :

- l'entrepreneuriat de nécessité qui, très souvent, relève d'une forme d'auto-emploi, ce que les Américains appellent le self-employment, c'est-à-dire qu'une personne n'a finalement pas d'autre choix que de créer son propre emploi ; c'est presque un "entrepreneuriat de survie". Ce type de ressort peut être parfois extrêmement fort, ce qui explique pourquoi certains pays en voie de développement arrivent parfois en tête des classements mondiaux, comme la Chine, certains pays africains ou d'Amérique du sud. C'est un type d'entrepreneuriat qu'il ne faut pas négliger ;

- l'entrepreneuriat par opportunité et qui relève d'une intention stratégique. Des gens d'une quarantaine ou d'une cinquantaine d'années, qui ont déjà travaillé dans une grande entreprise, voire une multinationale, ont décidé, parce qu'ils ont cerné une opportunité de marché, de créer une structure. Le projet est mûri, il repose généralement sur un capital plus important et sur un capital relationnel, ce qui est parfois aussi important que le capital financier.

Par comparaison avec l'année 2002, nous constatons en 2003 un affaiblissement assez important de l'entrepreneuriat d'opportunité et une légère augmentation de l'entrepreneuriat de nécessité.

2) Taux d'activité sur la France

Sur les trois dernières années :

- 2001 accuse un score élevé à 7,24% ; On peut qualifier cette année-là de "fièvre Internet", avec un grand nombre de personnes qui étaient dans des préoccupations d'emploi. D'ailleurs, les entreprises naissantes donnaient des scores assez importants ;

- 2002 voit un tassement (3,20%)

- 2003, le tassement se poursuit avec un score à 1,63%.

L'évolution dans le temps est un indicateur qui permet de préciser une tendance. L'intérêt de GEM ne se réduit pas à cette évolution dans le temps, mais il permet de tenir compte d'autres indicateurs qui relèvent là aussi de l'entrepreneuriat.

3) Business Angels

Dans l'enquête GEM, le Business Angels correspond au capital de proximité ou au "love money", c'est-à-dire l'argent apporté par des proches (CCC). Il peut s'agir de sommes relativement modiques comme de sommes assez importantes.

Le pourcentage de personnes qui déclarent avoir apporté de l'argent pour créer une entreprise qui ne relève pas de leur propre personne, mais de leurs amis ou de leurs proches, se réduit assez régulièrement depuis l'an 2000 :

2000 1,8% (moyenne globale 2,68%) 2001 1,8% (moyenne globale 3,10%) 2002 1,2% (moyenne globale 2,94% 2003 0,69% (moyenne globale 3,48%)

En observant la moyenne globale, c'est-à-dire en considérant tous les autres pays qui ont participé à l'enquête, on se rend compte que non seulement la France est en retrait par rapport aux performances, mais que ces performances tendent à se réduire, notamment dans notre pays. Les interprétations que l'on peut en faire peuvent faire l'objet d'une réflexion.

Au niveau du positionnement mondial, sur les 31 pays, la France est 29e, devant la Croatie et le Japon. Il est vrai que le Japon a cette particularité - un peu comme la France - de ne pas être en pointe dans le domaine des Business Angels et du financement des entreprises en voie de création.

Les résultats européens 2003

Il est à noter que tous les pays européens ne sont pas inclus dans l'enquête GEM. La France arrive en dernière position et l'Islande et l'Irlande sont en tête.

A l'exception de la Grèce et de l'Espagne, qui sont des pays d'Europe du sud, les pays du nord de l'Europe sont plutôt en tête, par contre on peut noter un clivage nord sud à l'échelle européenne. A noter que pour la Grèce, l'indicateur se situe surtout dans l'entrepreneuriat de nécessité.

Les résultats internationaux 2003

Pour la première fois en 2003, La France est dernière. Les années précédentes, la France était avant-dernière ou antépénultième, "couverte" par le Japon et la Belgique.

Il est à noter que l'Ouganda qui rentre dans l'étude pour la première fois arrive en tête. Cela relève du fait que tous les pays qui sont plutôt en tête (Ouganda, Venezuela, Argentine, Chili, Chine) ont un fort entrepreneuriat de nécessité, et c'est par ce biais qu'ils obtiennent des indicateurs de dynamisme entrepreneurial.

D'après les enquêtes que nous menons depuis cinq ou six ans, nous avons constaté que la France a cette particularité de cumuler un taux de création d'entreprises de nécessité faible et un taux de création par opportunité relativement faible. C'est sans doute un élément essentiel qu'il est possible de retirer de cette enquête GEM.

Interprétations

L'enquête GEM est en fait une double enquête. Les résultats qui viennent d'être présentés relèvent d'un échantillon de 2000 personnes interrogées chaque année par Nielsen, qui nous permet de mesurer cet indicateur.

La deuxième enquête qui est plus qualitative consiste à interroger plusieurs experts qui commentent les résultats obtenus et qui donnent leur avis sur l'évolution du dynamisme entrepreneurial en France.

Les experts et les thématiques

Parmi les experts, notons la présence de Dominique ANDREANI qui est la directrice de la pépinière à l'international qui a été créée par la CCI de Montpellier. Cette structure, pour l'instant unique en France, a pour objectif de créer des groupements de PME à l'export dont les résultats, depuis quatre ans, sont tout à fait remarquables. Cette structure fera "école ".

Les neufs thèmes qui sont soumis aux experts relèvent des thématiques inhérentes à l'entrepreneuriat :

- financement,
- système fiscal et administratif,
- aides et politiques publiques,
- éducation et formation,
- recherche et technologies,
- conseils et expertises,
- infrastructures de communication et de transport,
- flexibilité du marché,
- normes sociales et culturelles.

En posant la question : Quelles sont les thématiques qui aident le mieux à comprendre les spécificités du contexte français ? On distingue deux types d'éléments : les forces et les faiblesses.

Analyse des faiblesses

1) Une attitude défavorable vis-à-vis du risque

Un élément revient fortement depuis cinq ans dans les propos de pratiquement tous les experts, c'est cette attitude défavorable de la société française vis-à-vis du risque que l'on retrouve à tous les niveaux (niveau bancaire, niveau individuel.) Lorsqu'un individu a le choix entre être salarié ou entrepreneur, très souvent il va occuper une position salariée (théorie du choix occupationnel) parce qu'il refuse de prendre des risques. La culture vis-à-vis du risque est un élément déterminant de la culture entrepreneuriale. Il est très difficile de changer cette attitude dans les politiques publiques et c'est un élément important.

2) Un cadre législatif et administratif contraignant

On peut effectivement considérer que dans certains pays, la création d'entreprise est peut-être facilitée et relève de moins de barrières administratives.

Analyse des forces

3) Qualité et diversité des programmes d'aide

On entend souvent parler de la création d'un guichet unique qui, pour certains, serait une sorte de solution. Toutefois, je ne suis pas convaincu que ce soit une solution en matière d'entrepreneuriat qui est une activité fortement décentralisée, c'est une activité de proximité. La création de structures uniques pourrait atténuer cette diversité qui est propre au dynamisme entrepreneurial.

Les experts disent fréquemment que le fait qu'il y ait plusieurs structures différentes, qu'il y ait cette forme d'hétérogénéité qui donne l'impression à certains que c'est une jungle, est quand même une force qui permet à tout le tissu entrepreneurial d'en bénéficier.

4) L'attitude générale de l'État vis-à-vis du sujet

La loi Dutreil revient fréquemment, elle est plutôt bien passée au niveau des experts et beaucoup reconnaissent que l'État français se préoccupe de plus en plus de cette question (point positif de l'enquête).

Conclusions des experts

En négatif : Un point important, ce sont les normes sociales et culturelles :

- l'attitude vis-à-vis du risque,
- le sens des responsabilités,
- le système de protection jugé décourageant

En positif : les aides publiques :

- la volonté affichée tant au niveau local que national de faire de la création d'entreprise une priorité

Les perspectives actuelles de GEM sont de régionaliser l'étude. Comparer les indicateurs d'entrepreneuriat à l'échelle de plusieurs pays a du sens, mais il serait certainement intéressant de régionaliser l'enquête et de comparer, au-delà uniquement du taux de création d'entreprise, les régions françaises, ce qui permettrait de tenir compte de la dimension locale qui est inhérente à l'entrepreneuriat qui est un acte de proximité.

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Cet article fait partie du colloque Une comparaison France - Royaume-Uni. Le retard français : 7 millions d'emplois.

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