Emploi et politiques sociales

La croissance française toujours minée par le commerce extérieur

02 février 2017 • Bertrand Nouel

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Le chiffre du PIB français pour 2016 n’incite pas à des commentaires bien variés dans la communauté des économistes. Des indicateurs que les optimistes coloreront de vert mais, d’un vert bien pâle, et une incertitude sur l’avenir qui va beaucoup dépendre de la conjoncture internationale. La réaction la plus frappante est peut-être celle du gouvernement : un communiqué de victoire émanant, comme d’habitude, de Michel Sapin, assorti immédiatement d’une restriction désabusée, comme un reflet de l’hypothèse de stagnation, séculaire ou pas, dont le candidat Benoît Hamon a fait son leitmotiv pendant sa campagne des primaires : « L’année se termine sur une note positive…c’est le signe d’une reprise qui s’installe durablement et, surtout, qui prend de l’ampleur », commente le ministre, mais pour ajouter lors d’une interview radiophonique, « la quête de 2% ou 3% de croissance, ça n’a plus de sens aujourd’hui …si cela devait arriver ce serait dans des conditions ni forcément créatrices d’emplois ni très respectueuses de la planète ». Oh ! Nous trouvons cette affirmation très choquante, traduisant un découragement identique, de fin de règne, à celui de François Mitterrand s’exclamant jadis que contre le chômage « on avait tout essayé ». Pas du tout, on n’a simplement pas agi suffisamment, alors que nos voisins européens connaissent quant à eux des croissances autour de 2%.

Ne pas mettre Paris dans une bouteille !

La croissance aura donc été de 1,1% cette année. On attendait 1,5%, encore très récemment, mais les deux trimestres centraux, malgré un bon dernier trimestre à 0,4% auront plombé les résultats. On trouvera s’il on y tient des motifs de se rassurer en accusant des phénomènes que certains voudront qualifier de « ponctuels » : une conjoncture climatique désastreuse pour l’agriculture, l’effet des attentats sur le tourisme, la paralysie de l’économie pendant les grèves provoquées par le vote de la loi travail. Certes, certes, mais il faut prendre les choses comme elles arrivent, sans vouloir mettre Paris dans une bouteille. Et l’on nous pardonnera de penser que les remous causés par la loi travail n’ont pas cessé au point de laisser la place à un long fleuve tranquille, sans compter ce que devrait nous apporter la conjoncture politique de 2017…

Par ailleurs, la fameuse conjonction des planètes ne s’éloigne-t-elle pas ? Oublions la baisse, toute relative, de l’euro, dont les effets vont dans les deux sens, renchérissant aussi les importations. La baisse des cours du pétrole est quant à elle bien derrière nous, et quant aux taux d’intérêt, combien de temps serons-nous protégés par la politique européenne, toute entière animée par la volonté de sauver une Italie, devenue l’homme malade de l’Europe ? Pourrons-nous une nouvelle fois nous abriter derrière des phénomènes qualifiés de ponctuels ?

Enfin et bien entendu les risques politiques sont nombreux cette année. L’élection américaine et le Brexit vont-ils inciter les entreprises à la prudence ?

Inflation et taux d’intérêt, quels effets ?

L’INSEE annonce qu’en janvier, sur douze mois, l’inflation atteint 1,4%, contre 0,6% en décembre. C’est le pouvoir d’achat des ménages qui est en cause, et il faut espérer que ces derniers n’augmentent pas leur propension à épargner. Bercy estime que l’impact d’une hausse de 20 dollars du baril est négatif de 0,1 point sur le PIB la première année et 0,2 points les deux années suivantes. L’énergie pèse pour 9,5% dans l’indice ndes prix, et selon Eurostat, la contribution de cette composante énergie est passée de -5,4% en janvier 2016 à +8,1% en janvier 2017.

Quant aux taux d’intérêts, toujours selon Bercy, une hausse de 100 points de base des taux à court terme amputerait la croissance de 0,2% la première année et 0,3% la deuxième.

Des signes positifs, il y en a incontestablement

Ce sont ceux, relevés par l’INSEE dans ses commentaires : une année 2016 qui se termine honorablement pour les créations d’emplois, pour celles des entreprises, le moral de ces dernières qui se redresse incontestablement avec celui des ménages, le taux de marge des entreprises qui a–enfin – retrouvé son niveau d’avant la crise (31,4%), loin encore toutefois du taux de marge des entreprises allemandes (41%).

La formation brute de capital fixe (FBCF) des entreprises a augmenté de 4,3% en 2016 après 2,7% en 2015, et celle des ménages de 1,5% après avoir diminué de 0,8% en 2015. Le pouvoir d’achat des ménages (revenu disponible brut) a un acquis de 1,9% en 2016. La consommation des ménages aura donc augmenté de 1,8% en 2016, contre 1,5% en 2015. Retour de la confiance sur tous les fronts pourrait-on dire.

Disons-le tout de suite, le gouvernement a sa part de responsabilité dans les succès de cette reprise : le CICE et le pacte de responsabilité ont enfin porté leurs fruits. Il est évidemment dommage qu’il ait fallu autant de temps, alors que dès la fin de 2012 l’orientation avait été donnée, pour que les réformes se mettent en place, et ce de façon « usine à gaz », à tel point que la pérennisation du CICE pose des problèmes budgétaires considérables et crée pour les opposants de gauche l’opportunité d’imaginer de remettre tout en cause. Mais alors pourquoi, quand on s’appelle Michel Sapin, bouder son plaisir, et arrêter l’élan en refusant de voir que les réformes en cause devraient n’être que la première pierre d’une politique de rétablissement de l’économie française, qui devrait permettre d’afficher des taux de croissance de 2 à 3%, n’en déplaise au ministre ? Cette fois, c’est bien la politique…

Le commerce extérieur et la compétitivité française

Sur l’année 2016, le déficit du commerce extérieur aura coûté 0,9% de croissance, ce qui signifie que sans ce déficit la croissance aurait atteint 2%. Même si les résultats du quatrième trimestre paraissent se redresser, sur l’ensemble de l’année, les exportations marquent un coup d’arrêt spectaculaire, n’augmentant que de 0,9% après 6% en 2015. Les importations ont elles aussi ralenti, mais bien moins (+ 3,6% après +6,4%). Résultat, le solde extérieur vient peser négativement de 0,9% contre seulement 0,3% l’année précédente.

C’est un vieux serpent de mer. Et c’est à lui qu’il faut couper le cou, quelles que soient les difficultés que peuvent entraîner la nécessité de repenser la France dans un contexte international, avec tout ce que cela implique quant à la redéfinition du modèle français. Raison pour laquelle le gouvernement actuel s’est arrêté au milieu du gué, en notant que les gouvernements précédents, soucieux de maintenir la paix sociale, n’ont pas fait mieux.

Une étude très détaillée de COE-Rexecode ne manque pas d’attirer l’attention[1]. En sous-titre, « les parts de marché à l’exportation reculent, la compétitivité-coût s’améliore ». L’étude commence par préciser que les parts de marché des exportations françaises ont encore baissé à 13,4% après 13,6% en 2015…et 17% en 2000. Au niveau de 2000, les exportations de biens et services seraient de 170 milliards supérieures à ce qu’elles sont aujourd’hui. Ces chiffres sont corrélés à ceux du recul de la valeur ajoutée manufacturière[2], dont la part dans la valeur ajoutée de la zone euro est passée de 17,3% en 2000 à 13,4% en 2016. Même la balance des échanges de services est devenue déficitaire en 2016 pour la première fois depuis 13 ans.

De son côté, la compétitivité-coût s’est nettement améliorée depuis 2012, et en 2016, le coût salarial unitaire n’a augmenté que de 0,9% contre 1,3% en Europe (1,9% en Allemagne).

Que s’est-il passé ? Entre 2000 et 2007, la hausse des prix français à l’exportation a été deux fois plus forte que dans le reste de la zone euro, et trois fois plus forte qu’en Allemagne. COE Rexecode note la coïncidence de la période du recul le plus fort des parts de marché avec celle de l’instauration des 35 heures et une évolution particulièrement rapide des coûts salariaux unitaires. Entre 2007 et 2011, la hausse est modérée, comparable ou inférieure à celle du restant de la zone euro. Depuis, le CICE et le pacte de compétitivité comptent pour moitié d’après la note dans les progrès de la France ne termes de compétitivité et de gains de productivité. Mais, par rapport à l’Allemagne, « Un écart substantiel accumulé depuis 2000 demeure entre les deux pays, écart que le CICE et les réductions de cotisations familiales n’ont réduit que de 23 % ».

En résumé, alors que les produits français sont, selon les cas, considérés comme chers ou de qualité insuffisante (la demande adressée à la France est toujours en baisse), ce sont les années 2000 à 2007 qui ont tellement « plombé » la compétitivité française que le retard accumulé, s’il s’est stabilisé, ou même s’il a légèrement diminué, n’a pas été rattrapé. Constat sévère, s’il en était encore besoin, pour les 35 heures.

L’évolution récente irait au contraire dans le bon sens. Il semble que dans un premier temps, à savoir actuellement, les entreprises françaises aient surtout reconstitué leurs marges, comme nous l’avons noté, et ce grâce à l’action conjuguée des réformes engagées et de la « conjonction favorable des planètes ».

Mais désormais la remontée de cours du pétrole et des taux d’intérêt vont jouer en sens inverse. Il ne faut surtout pas relâcher les efforts, mais au contraire les accentuer.

Il est de bon ton, comme France Stratégie en lance le message, que COE Rexecode reprend, de prêcher la modération salariale pour les temps qui viennent. Pas sûr hélas que ce message soit motivant à la veille des échéances électorales. Nous sommes au milieu du gué, et seule l’amélioration de la compétitivité nous fera passer sur l’autre rive. A ce sujet, il n’y a pas que la modération salariale qui le permette : Ce sont aussi toutes les charges qui pèsent sur la production et le chiffre d’affaires des entreprises, dont on n’entend pas parler dans les programmes des candidats. De peur de trop mettre en cause le modèle social français…


[1] Document de travail No 61, La compétitivité française en 2016 (janvier 2017).

[2] L’emploi salarié dans l’industrie manufacturière est en baisse continue depuis 2001, ainsi que le montre le tableau suivant extrait de la publication de l’INSEE, l’industrie en France, édition 2009 :

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