Emploi et politiques sociales

Introduction par Jean-Michel FOURGOUS

Colloque "Existe-t-il encore un modèle social français ?"

02 mai 2006 • l'équipe de la Fondation iFRAP

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« Nulle société ne peut jouir de prospérité et de bonheur si la plus grande partie est pauvre et malheureuse. »

Cette formule n'est pas l'œuvre d'un leader historique de la gauche, elle date de deux siècles et nous vient d'Adam Smith qui est l'un des pères fondateurs de la pensée libérale. Elle montre qu'une nation moderne doit se fixer comme objectif de construire une société juste, humaine et démocratique où chaque citoyen a sa chance et peut trouver sa place.

Le monde compte trois modèles : le modèle ultralibéral, que l'on trouve généralement dans les anciens pays communistes, et notamment en Asie ; le modèle libéral, qui est celui des États-Unis ; le modèle sociolibéral européen qui est un modèle standard et qui sera probablement déterminant en matière de réformes et d'évolutions.

La France a souvent la notoriété d'être championne du monde des bonnes intentions, surtout sur le plan social. Malheureusement, les bonnes intentions ne suffisent pas pour gouverner, il faut des résultats. Il y a, dans notre pays, une instrumentalisation du mot social ; la France est le pays qui en parle le plus dans le monde, mais pour quel résultat ?

Par souci social, on veut assurer la sécurité de l'emploi – En fait, les Français sont les travailleurs les plus angoissés d'Europe, craignant l'économie libérale. Nous avons un marché de l'emploi très rigide dont les premières victimes sont les jeunes et les non-qualifiés ;

Par souci social, on veut généreusement partager le travail – Non seulement les 35 heures ne créent pas d'emplois, mais elles excluent de fait les salariés les moins productifs ;

Par souci social, on veut partager le capital – En augmentant lourdement les impôts, nombreux sont les entrepreneurs et les investisseurs qui partent à l'étranger, ce qui est une menace pour l'emploi des plus fragiles ;

Par souci social, on veut lutter contre les inégalités – Pousser jusqu'au bout la logique de l'État providence crée un système où les revenus du travail diffèrent peu des revenus de l'assistance, ce qui est finalement profondément injuste.

Enfin, en France, on revendique l'égalité comme principe absolu, mais il faut bien se rendre compte que notre pays fonctionne avec des corporatismes, des passe-droits, des privilèges, des subventions, des avantages. Tout ceci détériore le lien social et provoque l'individualisme, contraire aux grands principes sur l'égalité et la justice que les hommes politiques présentent toujours de façon très incantatoire en France. On annonce des retraites généreuses sans se donner les moyens modernes de les financer et de les redistribuer équitablement.

Ces exemples montrent que, faute de se référer à la réalité, les meilleurs principes du monde peuvent conduire à des catastrophes.

L'instrumentalisation du terme « social » est vraiment inquiétante ; je l'ai dit, la France est le pays qui parle le plus de social, pourtant, ses performances sociales ne sont pas du tout à la hauteur. Comme le montre une évaluation internationale et indépendante, la France est placée en dix-septième position pour l'indice de développement humain qui mélange le critère de niveau de vie avec les indicateurs sociaux.

Nous pouvons nous interroger sur ce qui nous permet de donner des leçons au monde entier sur notre modèle social et sur notre exemplarité sociale. Le social est devenu le référent absolu de tout en France. Par exemple, lors de la Constitution européenne, alors qu'une constitution doit être avant tout démocratique et permettre un bon fonctionnement des institutions, le débat était centré sur la question : « la Constitution européenne est-elle sociale ? »

En France, certains masquent leur manque de propositions derrière la rhétorique sociale : en 2004, c'était « la casse sociale », en 2005, « l'Europe sociale ». Il faudrait maintenant passer d'une solidarité déclarative, d'une solidarité passive à une solidarité active. Le social, c'est d'abord la croissance et l'emploi.

Après de longues discussions avec Bercy, le groupe de députés du groupe, Génération entreprise, que je copréside avec Olivier Dassault, a fait passer un amendement pour activer une partie de l'argent qui dormait dans l'assurance-vie et le placer dans des activités productives. Ce n'est qu'un exemple de solidarité active.

Quelle est l'image de l'entreprise dans la société française ?

Lors des événements liés au CPE, le maire d'Élancourt que je suis a reçu une délégation de huit lycéens. Lorsque je leur ai demandé quels étaient leurs projets professionnels, six m'ont répondu vouloir travailler dans le secteur public, le septième voulait être intermittent du spectacle et le dernier, psychologue. Aucun d'entre eux n'imaginait travailler dans l'entreprise ; la production de richesse se trouvant dans l'entreprise, comment vont-ils pouvoir financer la société française ?

Toujours au moment du CPE, Arnaud Montebourg, bien connu des médias, parlait de la « reconstitution du droit de répudier les esclaves ». Comparer le CPE à la reconstitution du droit de répudier les esclaves revient à comparer les relations entre les entreprises et les salariés à celles du maître avec ses esclaves. Laurent Fabius disait, « le CPE va exploiter la misère des jeunes ». Par ailleurs, nous avons pu lire sur certaines pancartes, « je ne veux pas être de la chair à patrons ».

On parlait de patrons qui méprisent, qui précarisent, qui jettent les jeunes comme des Kleenex ; tous ceux qui ont une expérience en entreprise savent que tout cela est bien éloigné de la réalité. Quelle est la responsabilité d'hommes politiques qui, dans un moment comme celui que l'on vit en France avec la mondialisation, laissent passer des messages pareils, alors que nous nous battons pour la réconciliation entre l'État et l'entreprise ? Il n'est pas acceptable d'entendre ce discours et cette division entre le modèle économique et le modèle social.

Il est urgent de réécrire le rôle social de l'entreprise dans la société française.

L'entreprise est le premier financeur du modèle social. Plus de 50 % de la valeur ajoutée alimentent les comptes sociaux et plus de 50 % du chiffre d'affaires des entreprises partent vers le fiscal et le social pour financer les hôpitaux, les crèches, les écoles, les routes, les retraites, les fonctionnaires... Contrairement à ce qu'en disent certains quelque peu extrémistes, les salariés de l'entreprise ne travaillent pas pour le « grand capital », mais d'abord et avant tout pour la collectivité.

Avec l'école, l'entreprise est un lieu d'ascension sociale. La création d'entreprise est un formidable tremplin social, notamment pour ceux qui n'ont pas de diplôme ; les deux tiers des chefs d'entreprises n'ont pas fait d'études supérieures et plus de 80 % sont d'anciens salariés.

L'intelligence, faut-il le rappeler, se développe dans l'entreprise ; l'entreprise est apprenante. L'entreprise est le premier lieu d'intégration sociale. L'emploi est une condition de bonne intégration des étrangers dans la société française. Avec un taux de chômage de 5 %, la France connaîtrait moins de racisme et moins de violence dans les banlieues.

Il faut rééquilibrer les rôles de l'État et de l'entreprise.

En 1993, la Finlande connaissait un déficit record (7 % du PIB) avec des prélèvements à hauteur de 70 % du PIB, une croissance atone et un taux de chômage à 16 %. Douze ans plus tard, la Finlande est en hypercroissance, avec un excédent budgétaire et un taux de chômage divisé par deux. Le gouvernement finlandais a décidé de réformer profondément son pays, ce qui lui a réussi, tout comme cela a réussi à la Grande-Bretagne, à l'Irlande, à l'Espagne, à la Suède et au Danemark. Pourquoi pas en France ?

Bien des choses sont possibles en France, à condition de reconnaître le rôle social de l'entreprise et de cesser de l'instrumentaliser, voire de la diaboliser. Le budget de l'État n'est pas branché sur Lourdes, seule la compétitivité de nos entreprises garantit notre protection sociale.

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Cet article fait partie du colloque Existe-t-il encore un modèle social français ?

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