Emploi et politiques sociales

France/Angleterre

Il manque 7 millions d'emplois privés pour s'approcher du plein emploi

17 décembre 2008 • Julien Lamon

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À l'heure où le gouvernement met en place des réformes allant dans le sens de l'augmentation du temps de travail, en instaurant par exemple la défiscalisation des heures supplémentaires, le statut d'auto-entrepreneur ou le RSA, une comparaison avec nos voisins anglais met en lumière l'écart qui nous sépare encore du plein emploi.

Tout d'abord, revenons en détails à la structure des populations françaises et anglaises (voir graphique ci-dessous). En 2007, la France comptait 63,4 millions d'habitants, contre 60,7 millions au Royaume-Uni.

Dans ces deux pays, la structure de la population est sensiblement différente en ce qui concerne la force de travail. En effet, la population en âge de travailler – c'est-à- dire les personnes dont l'âge se situe entre 15 et 64 ans – représentent environ 76 % des habitants de nos deux pays. Ainsi, le Royaume-Uni possède un déficit de 2 millions de travailleurs potentiels par comparaison avec la France. Pourtant, cet écart est loin d'être le cas en ce qui concerne la réalité du marché du travail.


En effet, la population active exerçant un emploi en Grande-Bretagne en 2007 était de 31,536 millions de personnes contre 25,593 millions en France. Mais la différence ne s'arrête pas au nombre d'emplois, il faut distinguer secteur public et secteur privé (ou marchand). La France est grande championne de l'emploi public, puisque malgré une augmentation du nombre d'agents publics au Royaume-Uni pendant les cinq premières années des années 2000, ce dernier n'emploie que 5,7 millions d'agents publics contre 6,8 millions en France.

Soustraction faite des emplois publics, la France a donc un déficit de 7 millions d'emplois privés. Cet écart explique en grande partie l'atonie de notre économie car, contrairement à nos voisins, les salariés français travaillent surtout pour les personnes inactives.

Un actif français travaille surtout pour les autres

Les « petits boulots »

On lit souvent que les Anglais ont certes plus d'emplois mais que ce sont des « petits boulots », à temps partiel le plus souvent et sous-payés.

Il est vrai qu'un plus grand nombre d'Anglais travaillent à temps très partiel. Mais le travail à temps partiel est bien plus subi en France qu'en Angleterre. En effet, en France, 27,2 % des travailleurs à temps partiel considèrent que leur situation est involontaire, contre 8,2 % au Royaume-Uni (Source : OCDE, 2007).

Si l'on s'intéresse au nombre total d'heures travaillées dans nos deux pays, on obtient 48 milliards d'heures en Grande-Bretagne contre 39 milliards d'heures environ en France. Il existe donc un déficit d'au moins 9 milliards d'heures travaillées en France. L'écart pourrait se réduire en France avec le secteur des services à la personne qui génère le même type d'emplois. Mais au vu de l'écart entre nos deux pays, ce sera nettement insuffisant.

Le faible nombre de personnes ayant un emploi se traduit évidemment par une charge plus écrasante en France pour les salariés.

Avec plus d'habitants mais moins de personnes au travail, on comprend que le salarié français va devoir prendre à sa charge plus de transferts sociaux (retraites, minima sociaux…). On mesure le poids supporté par les actifs grâce à un indicateur, le ratio de dépendance.

Cet indicateur exprime le nombre de personnes inactives et de chômeurs que « fait vivre » par son travail un actif. Comme le montre la comparaison France-Angleterre (tableau 1), un actif français supporte en moyenne 1,5 personne supplémentaire alors que la charge est légèrement inférieure à 1 pour l'actif anglais. En moyenne, le travail d'un Français contribue au pouvoir d'achat de 2,5 personnes, y compris lui-même.

En créant un nouvel indicateur, ou ratio de dépendance au secteur privé, on élargit la définition de dépendance en incluant les agents publics, qui vivent de la dépense publique donc du travail du secteur privé. La comparaison France-Angleterre est alors encore plus éloquente : 1 salarié du privé français fait vivre, en plus de lui-même, 2,4 personnes, contre seulement 1,3 outre-Manche ! Alors que nos dépenses publiques atteignent déjà 53 % du PIB et que le vieillissement de la population française va inexorablement accroître le nombre de personnes inactives, on comprend que la charge des inactifs et des fonctionnaires va peser de plus en plus sur le pouvoir d'achat des Français, sans aucune marge de manœuvre de la part des pouvoirs publics !

1 - Ratios de dépendance en France et en Angleterre
Pays France Grande-Bretagne
Ratio de dépendance 1,49 0,93
Ratio de dépendance au secteur privé 2,39 1,35
Lecture : en plus de lui-même, un salarié français du secteur privé fait vivre grâce à son travail 2,4 personnes en moyenne en comptant les agents de la fonction publique. Source : Insee, calculs iFRAP.

Quel manque à gagner pour la France ?

Imaginons que notre classe politique adopte les mesures qui ont fait la réussite de notre voisin (flexibilisation du travail, favoriser l'investissement dans la création d'entreprises, augmentation du temps de travail…). Imaginons a minima que l'on rattrape, dans un premier temps, le nombre d'heures de travail qui nous manquent, soit 9 milliards d'heures par an à l'échelle du pays (lire notre encadré).

Ces 9 milliards d'heures correspondent, selon la durée moyenne française de travail, à environ 6 millions d'emplois. En prenant comme hypothèse que la productivité horaire reste constante, nous pouvons estimer le surplus de PIB qui serait ainsi généré. Toutes choses égales par ailleurs, un surplus de 9 milliards d'heures dans le secteur privé, à la productivité horaire de 40 à 50 euros (obtenue en divisant le PIB hors administrations par le nombre d'heures travaillées dans le secteur privé, voir tableau 2 ci-dessous), rapporterait la somme de 360 à 450 milliards d'euros par an.

Cette somme permettrait de générer plus de 150 milliards d'euros de rentrées fiscales chaque année, soit plus de trois fois le déficit budgétaire ! Le gouvernement disposerait alors de la marge budgétaire nécessaire pour réformer le fonctionnement de notre État et résorber la dette. Augmenter le travail dans le secteur privé, diminuer l'inactivité, voilà la priorité.

2 - PIB et dépenses des administrations en monnaies nationales et en PPA* (en millions d'unités monétaires)
Pays France Grande-Bretagne
PIB total (en monnaie nationale) 1 718 1 234
Part du secteur administratif (en monnaie nationale) 408 269
PIB total (en parité en pouvoir d'achat*) 1 861 1 901
Part du secteur administratif (en parité en pouvoir d'achat*) 442 415
Heures travaillées par an en moyenne 1 457 1 656
* La PPA, ou parité de pouvoir d'achat, exprime, par rapport à une unité monétaire de référence (le dollar pour les comparaisons internationales), la valeur de la monnaie du pays en fonction du pouvoir d'achat de biens et services. Ce taux permet d'effacer les différences de prix des biens et services entre les pays. Source : OCDE 2005.

Commentaires

  • Par D. Tocanne • Posté le 08/01/2009 à 09:28 Je crois indispensable d'insister comme vous le faites sur le manque d'emplois privés ou marchands en France, ce que à ma connaissance vous êtes les seuls à faire. Je n'ai pas entendu en effet parler de ce sujet dans les medias, ou via des études universitaires et encore moins par des rapports publics. Par exemple, sauf erreur de ma part, ce sujet n'a pas été évoqué dans des émissions comme C dans l'air ou dans des débats économiques radio ou TV.

    Cela dit, le sujet rejoint évidemment la question de fond: pourquoi un tel déficit de création d'entreprises et donc d'emploi marchand dans le pays? j'ai effectué une étude sur le département de l'Aisne, publié dans Société civile de décembre dernier, qui donne quelques éléments de réponse (à une échelle moyenne, ni micro ni macro) mais il me semble qu'il faudrait aller beaucoup plus loin. Dans cette perspective, les études menées par B. Zimmern sur le ''trou'' de financement des gazelles sont fondamentales.

    Il faut donc continuer à travailler le sujet pour formuler des propositions. La contribution de l'IFRAP y est majeure, peut-être même unique.

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