Emploi et politiques sociales

Hôpital : une obligation morale d'efficacité

Partie II. l'absentéisme

30 octobre 2004 • Agnès Verdier-Molinié

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Un grand classique des reportages sur les hôpitaux consiste à présenter une infirmière surmenée (ou un aide-soignant, un kiné ou une femme de ménage), seule pour tout un service, ses deux autres collègues étant l'un en RTT, l'autre en congé maladie. Caricature ?

L'absentéisme dans la Fonction Publique est un sujet à éviter. Il a coûté sa place de ministre à Claude Allègre, coupable d'avoir soulevé la question à l'Education Nationale. Sur ce thème, les enquêtes sont très rares, ou du moins les publications, beaucoup de rapports reposant dans les coffres des ministères. Dans les hôpitaux, c'est un sujet encore plus tabou. Le rapprochement entre la compassion entourant ces établissements et une analyse objective de leurs coûts choque encore. Les chiffres devraient exister puisque chaque hôpital doit publier un bilan social annuel comprenant un chapitre sur l'absentéisme. La Direction des Hôpitaux (DHOS) au ministère de la santé en tire une synthèse annuelle [1], publiée avec deux ans de retard. En septembre 2004, les chiffres de 2002 ne sont toujours pas disponibles : "en cours de consolidation" nous a indiqué le ministère ! (ou en cours de manipulation ?) On croit rêver alors que des entreprises mondiales comme Renault publient leurs comptes dès le printemps suivant la clôture de leurs comptes. Les chiffres du ministère ne couvrent curieusement que le quart des établissements de plus de 300 salariés, et seulement la moitié des personnels. Les résultats sont regroupés par classe d'hôpitaux, ne permettant de connaître les écarts ni entre établissements similaires, ni entre régions.

Un absentéisme MASSIF

Les chiffres de la DHOS sont ceux que les hôpitaux veulent bien lui transmettre. Chaque hôpital, du directeur aux syndicats, ayant tout intérêt à apparaître comme bon élève, une vue externe serait tout à fait nécessaire. Les rapports de l'ANAES (Agence Nationale d'Audit des Etablissements de Santé) qui audite chaque hôpital restent très vagues sur ce sujet, se contentant de recommander aux directeurs de mesurer l'absentéisme. Les Agences Régionales de l'Hospitalisation, pourtant en charge de répartir les budgets des hôpitaux dans chaque région, ne publient rien.

Annonay

"L'absentéisme dont souffre vraisemblablement l'hôpital explique en partie la fermeture de 20 lits. Cependant, aucune mesure précise de cet absentéisme n'a été réalisée, faute d'un contrôle fiable des présences."

Cour des Comptes de Rhône-Alpes

Heureusement certaines Cours Régionales des Comptes sont plus directes et leurs rapports décrivent de fréquents problèmes d'absentéisme. Le rapport ci-contre concernant l'hôpital d'Annonay est étonnant par sa franchise, mais décrit sans doute une situation assez courante. Ce problème ne concerne pas que de "petits" hôpitaux puisque l'Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) a dénoncé un "absentéisme massif" dans les Hôpitaux de Marseille, 3ème plus grand ensemble hospitalier, avec 15.000 salariés. Rien sur l'Assistance Publique de Paris, sans doute parce que personne ne peut extraire de statistiques de cette forteresse.

Exemples de constats des Chambres Régionales ou de l'IGAS
Auch de 2000 à 2002, le nombre de jours de congés maladie passe de 15 à 19 jours / salarié
Avignon de 1996 à 2000, le nombre de jours de congés maladie passe de 14 à 20 jours / salarié
Cornil-Limousin En 2001, le nombre de congés maladie est supérieur de 58% à la moyenne nationale
Crèvecoeur-Picardie En 2001, l'absentéisme est de 37 jours / salarié
Grenoble De 1995 à 2000, l'augmentation des congés maladie correspond à 67 équivalents plein temps
Lyon Un absentéisme en progression
Millau Les congés maladie correspondent à 52 équivalents plein temps
Marseille 1994-2001 : un absentéisme massif
Vesoul de 1998 à 2001, le nombre de jours de congés maladie par salarié a augmenté de 25%

Les chiffres officiels de la DHOS indiquent un absentéisme dû aux congés maladie de 20 jours par an (y compris 4 jours de congés maternité qui devraient être logiquement exclus de ces statistiques). Dans le secteur privé, un tel taux n'est constaté que dans des entreprises employant une main d'ouvre très peu qualifiée, très peu motivée et dans des zones où le chômage est minime. Dans les entreprises employant des personnels qualifiés le nombre de jours de congés maladie est trois fois moindre.

Journées de congés maladie
y compris congés maternité
1998 18,1
1999 18,4
2000 19,4
2001 20,4
Source : Ministère de la santé

Le plus inquiétant est que l'absentéisme dans les hôpitaux publics ne cesse de croître.

Absentéisme dans les cliniques

Dans les cliniques, l'absentéisme est de 6% soit environ deux fois moins important que dans les hôpitaux (Compte de résultat 2003, MG Mutuelle Générale)

En moyenne, les hôpitaux emploient pourtant plus de personnel par malade et par acte que les cliniques.

Les 35 heures et les 45.000 personnels supplémentaires n'ont pas résolu ce problème, bien au contraire. "L'étude menée par la Direction de la recherche ; des études, de l'évaluation et des statistiques (DREES) du ministère de la santé montre que l'absentéisme a augmenté dans six établissements parmi les dix qui ont fait l'objet de l'enquête [2]."

A l'hôpital, les plannings de vacances sont difficiles à faire :

- 6 semaines de congés payés

- 4 à 6 semaines de RTT
- 1 semaine de formation
- 1 semaine de délégation syndicale
- 4 semaines de congés DOM/TOM
- 4 semaines de congés maladie

Pourquoi

La justification classique de cette dégradation se résume à "parce que ce travail est très difficile et de plus en plus pénible au chevet des malades". Cela peut sembler plausible, sauf que le taux d'absentéisme des personnels non médicaux (technique et administratif) est aussi anormalement élevé. Les chiffres montrent d'ailleurs que dans un hôpital comme celui d'Avignon (pour lequel la Cour des Comptes a enquêté), la productivité est inférieure à la moyenne nationale, alors que le taux d'absence y est supérieur. Difficile d'invoquer la surcharge de travail aussi à l'hôpital de Millau, où la Cour des Comptes a constaté que la productivité était faible et le temps de travail inférieur aux 35 heures bien avant la célèbre loi, grâce à divers arrangements locaux illégaux (coût pour la Sécurité Sociale : 52 emplois plein temps). A Marseille, la cause de l'absentéisme massif ne devait pas être la surcharge de travail puisque l'IGAS avait constaté dans son enquête de 2002 "une activité pas brillante" et "des coûts élevés".

Moins de malades, plus de personnels

Le nombre d'admissions dans les hôpitaux est stable et le nombre de journées d'hospitalisation a baissé en France de 13% depuis 10 ans. Le nombre de salariés a augmenté, lui, de 30% de 1980 à 2000 [3], sans compter les dizaines de milliers d'emplois jeunes et d'emplois aidés (CES, CEC) utilisés dans les hôpitaux, et avant même les 45.000 embauches dues aux 35 heures.

Cet absentéisme tout à fait anormal pour des métiers qualifiés et motivants a trois grandes causes :

- la mauvaise organisation des hôpitaux, où les outils et les méthodes sont dépassés. De nombreux hôpitaux ont souvent été décrits comme les seules entreprises où l'administration, les médecins et les autres personnels médicaux mènent une guerre de tranchée sans arbitre.

- les inégalités entre hôpitaux, où les personnels des services surchargés tombent malades parce qu'ils ont trop de travail, et ceux des services en sous-activité parce qu'ils ne se sentent pas très utiles.

- l'absence de management des carrières des personnels fonctionnaires, qu'il est quasiment impossible de récompenser, de faire s'améliorer ou de sanctionner.

Les étudiants de l'ENA connaissent la solution

"La gestion des ressources humaines à l'hôpital doit permettre de concilier deux attentes : celle des établissements qui souhaitent disposer d'outils leur permettant d'assurer la mobilisation de tous les personnels au service de l'activité et des projets de l'établissement ; celle des personnels, dont une part importante du malaise est liée au caractère démotivant de la politique des ressources humaines actuelle. La rémunération, l'évaluation et l'individualisation des carrières constituent, à ce titre, trois leviers d'action prioritaires." [4]

Mais pourquoi les énarques n'appliquent-ils donc pas leurs bonnes idées une fois au pouvoir ?

A lire également :

-Partie I.

[1] Données sociales hospitalières, Ministère de la Santé

[2] Rapport d'information de la mission parlementaire sur les 35 heures

[3] INSEE, économie et statistiques, N°369

[4] Rapport du séminaire de l'ENA "Les politiques de santé", juillet 2003, promotion Léopold Sénar Senghor, 2002-2004

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