Emploi et politiques sociales

François, Ingénieur Informaticien, passe à l'EDF

31 décembre 2001 • Pierre de Nomazy

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Ingénieur, Conseiller d'entreprise, Pierre de Nomazy vient de publier "Les mangeurs d'emplois" aux Editions etc.@. Dans ce livre, il trace toute une galerie de portraits de salariés de différentes entreprises du privé et du public. Durant sa carrière, il a été frappé par les différences de rémunération des salariés des PME heureux de leur sort, de ceux des Services Publics toujours en grève. Nous publions quelques portraits de ce livre passionnant et tellement réel. Dans ce numéro, l'histoire de François qui découvre, à l'EDF, un monde à part…

Grand, agité, l'esprit vif et jovial, François n'a pas mis longtemps avant de choisir son métier. Un peu maladroit, il s'est orienté vers un domaine où ses maladresses auraient le moins de conséquences et de visibilité possible. Il a décidé de devenir informaticien et donc de se contenter de taper sur un clavier, outil particulièrement stable et dont les éventuels déplacements de touche peuvent être instantanément "gommés" en appuyant sur la touche "efface".

Ingénieur diplômé en informatique, après son service militaire, François est embauché sans problème par un grand cabinet de classe internationale. Pendant plus de trois ans il travaille d'arrache-pied à un projet de maintenance de centrale nucléaire donc pour l'EDF. D'arrache-pied, cela veut dire 9 à 10 heures par jour, cinq jours par semaine (on peut faire beaucoup mieux dans les grands cabinets d'audit) et quelques nuits par an de "charrettes" pour finir à temps les logiciels promis à dates soumises à pénalité de retard. Disons 2200 heures de jour et une cinquantaine d'heures de nuit, ce qui fait 2250 heures de travail par an.

Lors de sa quatrième année de travail, son bulletin de salaire nous indique qu'il a gagné 200.000 F brut soit 161.000 F net. Il a donc perçu environ 72 F net de l'heure de travail, en incluant les heures de nuit. François va coûter à son employeur privé outre son salaire brut, 45,5% de charges patronales portées sur son bulletin de salaire soit 91.000 F. Ajoutons les taxes sur les salaires, la quote-part de la taxe professionnelle établie sur les salaires soit environ 10%. Nous obtenons un coût total direct de François de : 200.000 + 91.000 + 20.000 = 311.000 F

Ainsi, notre ingénieur informaticien aura coûté en 1995, 138 F de l'heure à son employeur. Pas mécontent de son sort mais ayant envie de bouger (en fait de se rapprocher de sa femme car entre-temps il s'est marié), François chercha tout naturellement un autre poste d'informaticien dans une autre structure. Il se tourne donc vers le client à qui ses logiciels étaient destinés. Le voilà frappant à la porte de l'EDF. En raison de ses états de service dans le nucléaire, François est retenu. Mais l'EDF n'est pas une société de droit commun. Elle l'embauchera sur parole tout en ayant préalablement contacté sans vergogne son employeur : François a dû donner sa démission après que l'EDF ait discuté avec son patron de son cas et sans avoir la moindre lettre d'embauche !

A son arrivée, le DRH a tenu à le rassurer : "François, les premiers temps vont être difficiles pour vous, mais il faudra vous y faire. Ici, une personne sur trois ne fait pas grand chose. Ca va vous faire l'effet d'un grand vide. Les pauses café sont immenses et l'on cancane beaucoup en particulier sur les nouveaux !" Eh bien, le DRH avait raison. Alors que les sous-traitants travaillent dur, que le personnel en régie, fort nombreux d'ailleurs, s'applique, François se demande comment s'occuper. Il tourne en rond et déprime, particulièrement étonné des moyens immédiatement mis à disposition à toute idée de projet.

Ses horaires théoriques sont de 38 heures par semaine (c'était avant les 35 heures), mais il peut choisir 40 heures par semaine en contrepartie de 12 jours de congé par an. François bénéficie en outre de 104 jours de week-end comme tout le monde, de 27 jours de congés payés et de 11 jours fériés. Il lui reste 211 jours de travail à 8 heures soit 1 688 heures au lieu de 2 250 auparavant. Un quart de temps de travail en moins par rapport à son ancien Cabinet ; et ce, non compris la panoplie des congés spéciaux !

Pour sa première année il va gagner 207.000 F brut ou 168.000 F net. Soit 4,3% de plus par an. Mais il a été embauché comme débutant - à l'EDF on n'embauche que des débutants, tout étant fait pour favoriser la promotion interne -. Or par le seul jeu des augmentations automatiques, il gagnerait environ 10% de plus s'il avait été embauché à l'EDF dès la sortie de l'école. Nous en sommes donc à 15% de salaire en plus pour 25% de travail en moins et bien entendu la garantie de l'emploi. Lorsque François parle de son entrée à l'EDF, il en parle avec autant d'émerveillement que son jeune neveu découvrant Disneyland. Après un an de labeur, il découvre encore des "droits acquis" !

- un Comité d'Entreprise qui lui propose une panoplie de loisirs pour trois sous et tant d'autres avantages. Car ici le C.E. prélève non pas 1% de la masse salariale comme c'est la règle, mais 1% du C.A. soit en fait 8% des salaires bruts. Vous pouvez ainsi bénéficier de vacances particulièrement bon marché ce qui est d'autant plus appréciable quand on a autant de vacances.
- une forte indemnité logement ou un logement pas cher dans bien des cas.
- des prêts logement à 4,5%
- la quasi gratuité du gaz et de l'électricité pour sa résidence principale et secondaire.
- une retraite en or qui peut être prise dès 55 ans et parfois 50 ans pour le personnel en service "actif" ou "insalubre", avec 90% de son dernier salaire net et tous les avantages acquis.

Le statut du personnel est privilégié et le système d'augmentation automatique à l'ancienneté une mécanique bien huilée qui fait qu'en période de soi-disant non augmentation générale, le pouvoir d'achat est plus que préservé. Le statut du personnel est curieusement muet sur un avantage essentiel, celui de la quasi gratuité du gaz et de l'électricité. En devenant Agent, François a eu la surprise de la visite à son domicile d'une équipe de l'EDF. On est venu lui enlever son compteur de simple usager pour lui en installer un réservé au personnel ! Tout est gratuit ou presque ; il y aura droit aussi pour une résidence secondaire. En tout et pour tout, il réglera 6 centimes du KW/H soit le dixième du vulgum pecus. En estimant à 10.000 F par an sa consommation d'énergie (il ne va pas se priver), c'est en fait un avantage de 20.000 F par an de salaire brut qu'il a sur le François salarié du privé. Car aux 20% de charges salariales, il faut aussi ajouter les impôts directs calculés sur sa tranche supérieure d'imposition. Quant à l'EDF, si elle devait augmenter son employé de 20.000 F en remplacement de cet avantage, elle devrait, elle, payer à l'Etat et aux différents organismes sociaux encore à peu près 10.000 F. A combien peut-on valoriser ces avantages pour et ce sans parler de la retraite ? En tout cas à 40.000 F de salaire brut soit 20%. Ainsi en choisissant l'EDF, François va disposer de 35% de revenu en plus en travaillant 25% de moins. Son heure passée au travail aura été valorisée de près de 70% ! Belle promotion en contrepartie non de la perte mais de la garantie de l'emploi.

Combien coûte à l'EDF l'heure de travail de François ? L'EDF supporte des charges patronales nettement supérieures aux autres, ce qui n'est pas surprenant. Le coefficient est de 68,5% au lieu de 43% pour les petites sociétés "capitalistes". Ces 25% traduisent bien les avantages sociaux de tous ordres dont bénéficient les agents d'EDF et dont le Comité d'Entreprise est l'illustration. A ceci, nous ajoutons les taxes sur salaire (formation, taxe d'apprentissage, part de la taxe professionnelle sur les salaires etc.), soit environ 10%. L'ingénieur débutant à l'EDF coûte donc : 230.000 F + 78,5% de 230.000 F = 410.000 F

Tout compris, l'heure de travail de François passe de 138 F comme ingénieur informaticien dans un grand cabinet, à 241 F à l'EDF, auxquels il faut ajouter quelque 12 F d'exonération fiscale supportée par le contribuable. Autant dire qu'un ingénieur à l'EDF coûte deux ingénieurs du privé.

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