Emploi et politiques sociales

Faire rentrer en France les entrepreneurs et les fonds partis à l'étranger

Colloque Cinq ans pour créer des emplois

28 octobre 2002 • l'équipe de la Fondation iFRAP

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Merci de nous recevoir dans ce haut lieu de la démocratie, et je dois dire qu'il est bon de se retrouver à Paris, en France dans cette ambiance que j'ai toujours connue et appréciée. Je vais donc vous parler de mon expérience personnelle - je parlerai souvent à la première personne - ne m'en veuillez pas.

Je suis issu d'un milieu modeste, élevé dans le goût du savoir et de l'indépendance. Parcours scolaire plutôt réussi depuis l'école républicaine, le lycée, grande école d'ingénieurs : Ecole centrale de Lyon, enfin les premiers postes de salarié qui ne durent que 18 mois, le temps d'économiser un peu pour créer ma première entreprise : vente de matériel informatique. Depuis cette date j'ai toujours vécu de ce que me rapportaient mes activités, entreprises, qui peu à peu se sont étoffées, avec des hauts et des bas, avec des bas toujours plus hauts que les bas précédents et de même pour les hauts. J'ai toujours pensé que toute mon énergie devait être consacrée à mon activité professionnelle, que rien ne devait lui manquer, afin d'assurer la réussite de mes choix et de mes investissements.

Pour l'argent, j'ai agi de même, considérant que tout mon argent, directement ou indirectement devait aller à mes sociétés. J'ai donc vécu bien, mais sans excès, avec l'idée bien arrêtée que la meilleure rentabilité du moindre franc économisé, se réalisait dans mes entreprises.

Dans les années 1980 les Business Angels, du moins en France, n'existaient pratiquement pas, l'autofinancement restait la règle. J'ai créé quelques entreprises, pratiquement toujours autour de la high tech, de la communication, vente de matériel microinformatique, brevets dans la robotique, et puis télécommunications, minitel, Internet, tout cela en France.
Je voudrais illustrer la façon dont agit le capital en tant qu'outil de travail, je dirais même le capital excédentaire : dès 1995 j'ai investi dans l'internet naissant, en perdant les premières mises, mais en continuant néanmoins. L'internet n'était pas rentable, et d'ailleurs il l'est à peine aujourd'hui, il fallait donc disposer de capitaux à dépenser sans espoir de retour immédiat pour se positionner sur ce marché. C'est ce que j'ai fait, sans état d'âme pendant des années, avant que le "capital risque" ne prenne le relais. Cette entreprise, elle s'appelait alors iBazar, employait en 2001, 270 personnes dans 8 pays, sur 2 continents, et fut vendue à un groupe américain : eBay.

Après la vente, je pense que vous commencez à percevoir les problèmes qui ont pu se poser : l'ISF se profilait, son montant ne laissait aucune illusion : dans un environnement économique dégradé il fallait préserver le capital familial, futur outil de travail pour créer ou reprendre des entreprises. Comprenez bien que la perspective fatale, planifiée, d'un appauvrissement et donc de la destruction de mon outil de travail ne pouvait me laisser inactif.
Ma famille et moi-même avons quitté la France dans l'été 2001,et mon 2d fils est né à Bruxelles. Mesdames, Messieurs, le message que je veux vous porter aujourd'hui en mon nom et en celui de mes amis de Bruxelles, c'est que ce départ ne s'est pas fait de gaieté de cour, il s'est fait dans la résignation, dans une part de ressentiment aussi. Il a fallu quitter ses proches, bien sûr son environnement de travail, la France en tant que territoire d'entreprise. Un sentiment de malentendu, de gâchis. Mais voilà, les chiffres sont têtus, et au-delà du montant exorbitant de l'ISF, on voit se profiler malheureusement une France qui nous rejette, qui, osons le dire tout simplement, ne nous aime pas. C'est donc aussi que nous étions tout juste tolérés avant de céder totalement ou partiellement nos entreprises, et que sans doute le malentendu est plus profond encore, existentiel.
Mesdames et Messieurs, bien entendu tout le monde a compris qu'à ce stade, la politique prend le relais de la raison et même du cour.

C'est que les exilés fiscaux, on les compte par milliers, par milliers seulement oserais-je dire, et cela reste peu à l'échelle de la France. Mais il faut aussi parler des managers français expatriés aux Etats-Unis, ou à Londres ou ailleurs dans le monde, parce qu'ils y trouvent des conditions de travail objectivement meilleures globalement et fiscalement, ils se comptent en dizaines de milliers.
On commence à pointer des chiffres alarmants et cette situation perdure depuis des années sans perspective de rémission.
Le fossé entre la France et ses expatriés se creuse et ce que nous à Bruxelles ressentons avec force, tous les expatriés le ressentent un peu : une incompréhension majeure.

Revenons à l'ISF.

L'ISF est certainement ce jour un impôt populaire en France, mais ce constat s'oppose à un autre, tout aussi populaire : le désir qu'ont un très grand nombre de Français de s'installer à leur compte : artisans, commerçants, entrepreneurs individuels. Ils sont des millions. Un salarié sur 3. Et c'est à ce peuple là qu'il faut parler, à qui il faut rendre espoir, alors que la natalité des entreprises est au plus bas. Et nous faisons partie de ce dialogue. On ne pourra pas flatter ni encourager le goût d'entreprendre des Français, tout en bannissant de fait du territoire ceux qui au final réussiront. Faillite ou interdiction de séjour. Ne créons pas une prime à l'échec.

Mesdames et Messieurs, l'ISF tel qu'il fonctionne actuellement en France est un archaïsme qu'il convient de réformer au plus vite. Est-ce que cela sera suffisant pour que les exilés reviennent ? Je ne le dis pas pour moi, ou pour ceux que je connais à Bruxelles, mais pour mes enfants, pour qu'ils aient le choix de leur vie, et aussi bien sûr pour tous ceux qui sont sur le point de partir, ou pour tous ceux qui ne savent pas encore qu'ils devront le faire dans les prochaines années. Vous savez, quand on voit même des gens de 30 ans venir grossir nos rangs, quel constat d'échec.

En cette année politique marquée du sursaut républicain, je dirais que vous ne devez pas oublier que nous sommes des vôtres et que s'il faut de tout pour faire un monde, il faut aussi tout le monde pour faire une République. Tout le monde et nous aussi. Je vous remercie.

Cet article fait partie du colloque Cinq ans pour créer des emplois.

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