Emploi et politiques sociales

Les Echos • Entreprises intermédiaires : on se trompe de diagnostic

18 janvier 2011 • Bernard Zimmern

Bernard Zimmern, Président de la Fondation iFRAP, a publié cette tribune dans le journal Les Echos.

La Banque de France vient de constater que, deux ans après que le gouvernement a déclaré les ETI, entreprises de taille intermédiaire entre 250 et 2.000 salariés, prioritaires, leur nombre a diminué de 30 %, au lieu de croître. Et, pourtant, nous avons eu entre-temps les états généraux de l'industrie demandés et animés par Christian Estrosi, où tout ce que la France recèle d'entreprises en mal de privilèges ou subventions est venu exposer ses demandes. Cela n'a pas marché. Comme ne marchent pas les suggestions du nouveau ministre de l'Industrie, Eric Besson, de protéger davantage l'industrie européenne, l'Allemagne et la Grande-Bretagne s'y opposant. Et si le gouvernement français se trompait de diagnostic ?

Depuis 2009, c'est la mantra des cercles gouvernementaux : le problème de la création d'entreprises en France serait résolu (580.193 entreprises créées en 2009). Témoins les centaines de milliers de créations supplémentaires constatées par l'Insee. La seule difficulté de l'économie française serait que nos entreprises ne grossissent pas, qu'elles restent au stade de la PME sans devenir des ETI qui, au sein du Mittelstand, font la force de l'économie allemande et de ses exportations.

Société Civile

Sur ce sujet, lire aussi notre dossier de décembre 2010, par Bernard Zimmern et Nadia Bensaci :


Société Civile n°108 | Emplois, la France a décroché

Pourtant, le bon sens aurait dû dicter à nos dirigeants que, lorsqu'on plafonne le chiffre d'affaires à 80.000 euros pour une activité commerciale ou de fabrication et 32.000 pour une activité de services (depuis janvier 2010, l'Insee a enregistré 337.768 demandes de création sous le régime de l'autoentrepreneur), on a très peu de chances de créer les industries de demain. Celles qui viendront prendre la place de nos industries automobiles, qui ont délocalisé, ou d'Alstom, EADS ou Areva qui vont se trouver rapidement en pleine concurrence. Si l'autoentrepreneur est une réussite sociétale qui a permis à beaucoup plus de Français d'entrer dans le monde de l'entrepreneuriat, il a aussi complètement faussé la perspective en faisant croire que nous étions dans la même classe que nos collègues européens, allemands ou anglais. Ce n'est pas le cas et les chiffres victorieux de l'Insee cachent en fait une réalité exactement contraire. Les entreprises créées avec le bois dont sont faites les ETI naissent autour d'un projet de produit ou de service capable d'inonder le marché hexagonal, européen et international ; il implique que, dès le début, l'initiateur ait les moyens financiers d'embaucher au moins un sinon plusieurs collaborateurs. Ce n'est pas un projet qui se borne à employer le créateur, le sortir du chômage.

Face aux centaines de milliers de créations d'entreprises affichées par l'Insee, celles qui se créent avec au moins 1 salarié sont restées, elles, dramatiquement stables depuis plus de dix ans et, surtout, à un niveau inférieur de plus de moitié à ceux de l'Allemagne ou de la Grande-Bretagne. Ce ratio reste vrai pour les entreprises créées avec plus de 5 salariés, ou plus de 10, montrant que c'est un problème général qui affecte toutes les créations d'entreprises. Nos entreprises naissent faméliques, avec en moyenne seulement 2,7 salariés, contre 4,5 en Allemagne et 6,6 aux Etats-Unis.

Cela signifie que le nombre total d'emplois créés par les entreprises nées avec un projet représente environ 105.000 en France, 314.000 en Allemagne, 736.000 à population comparable à celle de la France aux Etats-Unis. D'où un retard en emplois marchands que l'on retrouve dans les chiffres de notre chômage, l'un des plus élevés d'Europe de façon permanente, ou un taux d'emploi de la population active, misérable, qui laisse sur le carreau les deux tiers de nos jeunes de 15 à 25 ans - contre un tiers seulement en Grande-Bretagne.

Non, le problème de la création d'entreprises capables de former l'infrastructure de notre économie et de remplacer nos grandes entreprises vieillissantes n'est pas réglé. Non seulement, nous n'en créons pas assez, mais, en les privant de capitaux au départ, nous les forçons à embaucher deux fois moins de salariés que leurs futurs concurrents. Nous les faisons naître rachitiques et nous sommes étonnés qu'elles ne puissent devenir des ETI ?

Notre problème n'est pas de faire grossir des ETI, mais de créer des entreprises qui puissent le devenir. Tant que nous n'aurons pas pris conscience de notre erreur de diagnostic, il ne sert à rien de s'interroger sur les causes et sur toutes les erreurs fiscales qui orientent l'épargne française partout sauf là où elle serait indispensable.