Emploi et politiques sociales

En France, la part du capital dans la valeur ajoutée, variable d'ajustement des salaires

24 janvier 2019 • Bertrand Nouel

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Une étude de la Direction du Trésor vient confirmer les craintes pesant sur l’évolution de l’économie des pays avancés, et particulièrement de la France. La baisse constante de la productivité des facteurs de production entraîne celle du surplus distribuable des entreprises, et ce surplus est entièrement, et même au-delà, consacré à la part de la rémunération du travail : en moyenne sur 20 ans, 115 milliards par an, alors que la part du capital est négative de 16 milliards. C’est donc la rémunération du capital qui, du point de vue microéconomique, est sacrifiée, et on ne saurait aller au-delà (la part du capital inclut les amortissements, les investissements, les impôts directs et les profits, distribués ou non). Sauf à trouver les moyens de rehausser les gains de productivité, exercice bien difficile, voilà la raison pour laquelle on ne peut que se tourner vers l’Etat pour améliorer le pouvoir d’achat, ce qui ne devrait pas être sa responsabilité.

Trésor-Eco, un organisme d’études de la Direction du Trésor, vient de publier son numéro 234 consacré à "l’évolution de la part du travail dans les pays avancés". En 2009, il avait déjà publié un numéro 59 sur le même sujet, intitulé "Surplus distribuable et partage de la valeur ajoutée en France". La présente étude s’étend jusqu’en 2016.

Rappel de notions

Cette étude est macroéconomique, et concerne les résultats de l’économie française dans son ensemble. Les termes utilisés sont les suivants :

La valeur ajoutée signifie le PIB, c’est-à-dire le chiffre d’affaires après soustraction des consommations intermédiaires, soit encore l’addition de la rémunération du capital (excédent brut d'exploitation et revenu mixte hors rémunération du travail non salarié), la rémunération des salariés et des indépendants (rémunération du travail non salarié) et la fiscalité indirecte.

La part du travail dans la valeur ajoutée signifie la rémunération des travailleurs salariés et indépendants.

La part de la rémunération du capital est l’EBE, ou bénéfice brut d’exploitation après rémunération du travail, et avant donc amortissement. Elle permet d’effectuer les investissements, de payer les impôts directs et de rémunérer les apporteurs de capitaux (intérêts ou dividendes). Il ne faut donc pas confondre cette part avec les seuls dividendes distribués.

Les impôts indirects sont calculés à part dans l’étude.

Le surplus distribuable correspond à la part de la croissance du PIB, en termes réels, surtout due aux gains de productivité et disponible pour améliorer la rémunération horaire des travailleurs et la rémunération de chaque unité de capital.

La PGF est la productivité générale des facteurs, dont les gains sont à l’origine du surplus distribuable avec la variation des prélèvements opérés par le reste du monde (prix de l’énergie).

La baisse générale de la productivité

La première constatation est la baisse constante de la productivité depuis 1979 : (France, en points de PIB)

  Surplus distribuable Gains de productivité
1979/1988 1,6 1,7
1989/1998 0,9 1
1999/2008 0,7 0,8
2009/2015 0,4 0,3

Source Trésor-Eco ; pour la dernière période, les chiffres sont ceux de la moyenne des 7 pays : France, Allemagne, Italie, Espagne, Etats-Unis, Royaume-Uni, Japon.

Cette baisse de la productivité a engendré celle du surplus distribuable, qui s’est elle-même traduite dans la part de la rémunération du travail et de celle du capital.

La diversité des réactions des pays dans la répartition du surplus distribuable

L’originalité de la France tient à ce que la totalité du surplus distribuable a été absorbé par la part du travail, contrairement aux autres pays étudiés par Trésor–éco. En effet, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie, en Espagne et au Japon, la part de la rémunération du travail a diminué entre 1994 et 2015, entre 2 et 8,5 points selon les pays. La raison en est une hausse de l’intensité capitalistique (« effet volume ») et une croissance du salaire réel (« effet salaire »), le surplus distribuable ayant été davantage absorbé par la rémunération du capital, au détriment de celle du travail.

 A l’inverse, au Royaume-Uni la part du travail progresse très nettement, de 4,6% du PIB, en raison du dynamisme des salaires, de la baisse du taux de chômage et de la hausse de l’emploi grâce à l’immigration. En France, l’évolution de la part du travail est très légèrement positive (0,6%) : «  la hausse de l'intensité capitalistique a été compensée par une progression des salaires réels supérieure au surplus total (effet volume négatif, mais effet salaire positif), permettant à la part du travail dans la valeur ajoutée de se maintenir à un niveau quasi-stable voire en légère progression ».

Comparaison internationale sur la période 1995-2015, en points de PIB (effet fiscalité omis)

  Surplus distribuable Part du surplus captée par...
  en moyenne annuelle le travail le capital
France 0,6 (96 Mds €) 0,7 (115 Mds €) -0,1 (-16 Mds €)
Allemagne 0,8 0,6 0,1
Italie 0,0 0,1 -0,3
Espagne 0,1 0,2 -0,2
Royaume-Uni 0,8 0,9 -0,2
Etats-Unis 1,0 0,9 0,3
Japon 0,7 0,3 0,3

Source Trésor-éco

Lecture. En Allemagne, le surplus a été absorbé, en moyenne sur la période, pour 0,6 par le travail, pour 0,1 par le capital et pour 0,1 par la fiscalité (non représentée ici). Mais l’évolution en valeur a été positive pour la rémunération du capital (de 1,6 %), et négative pour la part du travail (de – 2,9 %). En France, cette évolution a au contraire été négative pour la rémunération du capital (de - 0,4%) mais positive pour celle du travail (de 0,6% comme indiqué ci-dessus).

L’évolution opposée de la France à partir de 2010

Voici maintenant, pour la France seule, la courbe d’évolution année par année des trois mêmes indicateurs.

Sur les 17 années examinées, la part du travail a été 6 fois inférieure au surplus distribuable et 11 fois supérieure, alors que la part du capital a été 16 fois inférieure. On remarque le décrochage des années 2008 et surtout 2009, où la part du travail a été 1 point, puis 2,9 points supérieure au surplus (négatif) distribuable, tandis que la part du capital perdait successivement 0,6 et 4,8 points par rapport à la part du travail.

Mais la part du capital ne s’est pas redressée par la suite et a continué à être inférieure à celle du travail, de 3,3 points au total jusqu’en 2016, la seule année où s’est produite une inversion est 2015. Ceci à la différence des autres pays. En effet, alors que dans ces autres pays, Royaume-Uni compris, la part du travail dans la valeur ajoutée (à ne pas confondre avec la part dans le surplus distribuable) est partout négative sur ces 6 années, elle est légèrement positive en France, avec pour corollaire une évolution légèrement négative de la part du capital. Cette dernière est au contraire très positive dans les autres pays, à l’exception de l’Espagne et de l’Italie.

Voici ce que conclut Trésor-éco : « La part du travail dans la valeur ajoutée a globalement reculé avant crise dans la plupart des grands pays avancés (sauf au Royaume-Uni). Elle s'est redressée temporairement en 2008-2009 (sauf aux États-Unis), en raison d'un effet de ciseau entre des salaires en progression et un surplus total en repli (effet salaire positif), qui compense la hausse de l'intensité capitalistique (effet volume négatif lié à la hausse du chômage). À partir de 2010, la part du travail dans la valeur ajoutée reprend son recul amorcé avant crise, dans l'ensemble des grands pays avancés à l'exception de la France où elle est quasi-stable. L'emploi se redresse relativement au capital en Allemagne, au Royaume-Uni, aux États-Unis, au Japon (effet volume positif) mais la croissance des salaires demeure partout réduite au regard du surplus total (effet salaire négatif) à l'exception de la France ».

Conclusion générale

Le phénomène de base est celui de la baisse régulière des gains de productivité sur la période étudiée. Les pays examinés ont réagi de façon différente à partir de 2010. En effet, si pendant la période 1996-2007, la part du travail s’est plutôt généralement affaissée, elle s’est partout redressée considérablement avec la crise, avec en contrepartie une part du capital partout négative. Mais à compter de 2010, la France évolue de façon très différente des autres pays, puisque la part du capital est en léger recul.

Cette constatation permet de réfuter les accusations, à la vérité rituelles, proférées par certains organismes à l’encontre des grandes entreprises françaises, et particulièrement du CAC 40. C’est ainsi que ATTAC, dans sa très récente étude sur « les grandes entreprises françaises », s’en prend au partage des richesses prétendument imposé par elles, qui donnerait « priorité aux actionnaires et aux dirigeants », en traitant de « variables d’ajustement, l’emploi, les salaires et l’investissement », « souvent sacrifiés pour favoriser la rémunération des actionnaires et des dirigeants ». ATTAC fustige aussi « le  niveau exorbitant des dividendes », estimés à 90 milliards pour 2017, meilleure année depuis 10 ans. Tout cela n’est que de l’enfumage.

Sur le partage des richesses, l’étude de Trésor-éco montre que c’est tout le contraire. Rappelons que l’EBE est la résultante des dépenses effectuées en amont, qui comprennent la rémunération du travail : c’est la part du capital qui est la variable d’ajustement, et l’évolution depuis 2008 est particulièrement éloquente au sujet de la priorité donnée précisément aux salaires. Quant aux dividendes (qui ne sont que la partie distribuée, environ 60%, écrit ATTAC, des profits), qu’est-ce qui permet d’affirmer qu’ils seraient « exorbitants » ? Quelle est la référence ? Que 2017 soit la meilleure année depuis dix ans (96 milliards en 2007), en euros courants, n’est guère une performance, et on est encore loin de rattraper en valeur l’évolution antérieure à la crise. N’oublions pas non plus qu’entretemps l’intensité capitalistique des entreprises a augmenté et qu’il est indispensable d’attirer et rémunérer les capitaux, dont la plus grande partie vient de pays extérieurs – comme sont extérieurs à la France la majorité des effectifs, du chiffre d’affaires et des profits de ces entreprises. Au total la France est le pays qui mérite le moins les critiques qui lui sont adressées.

Les chiffres de Trésor-éco sur lesquels nous nous sommes appuyés sont macroéconomiques, et ne permettent pas de distinguer les entreprises du CAC 40. Néanmoins il suffit de remarquer que les salaires et donc la part du travail dans ces  dernières sont en règle générale bien supérieurs à ceux des PME et surtout des TPE, qui ne distribuent pas ou très peu de dividendes. On ne saurait donc dire que les salaires sont sacrifiés dans les entreprises du CAC 40, et ce sont au contraire les petites entreprises qui souffrent, et sacrifient leurs marges pour maintenir en augmentation la part du travail.

Comme le rappelle l'organisme Xerfi, "le socle de la situation financière des sociétés non financières s'est dégradé par rapport à l'avant-crise", et "les entreprises ne peuvent pas distribuer plus à leurs salariés sous peine de mettre en péril leur pérennité". Pour améliorer la part accordée au travail, sauf à modifier la distribution des salaires à l'intérieur des entreprises, on fait appel à l'Etat, et c'est ce qui se pratique maintenant au risque grave de donner l'illusion que c'est l'Etat qui endosse la responsabilité du pouvoir d'achat des Français. Le remède économique ne peut sinon être qu'améliorer la productivité des facteurs de production, pour revenir en arrière sur la cause première des problèmes. 

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