Emploi et politiques sociales

Du micro-crédit aux prophéties, Jacques Attali a tout faux

09 décembre 2006 • Nicolas Lecaussin

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L'ancien conseiller de François Mitterrand reconverti dans le micro-crédit est aussi un prophète estimé par les médias. Pourtant, en regardant de plus près les comptes de sa "banque au service des pauvres" et ses prophéties faites dans le passé, une seule conclusion s'impose : tromperie sur marchandise.

Ségolène Royal, c'est moi. Le téléphone et l'ordinateur portables, c'est moi. La microfinance, c'est moi. Action Contre la Faim, c'est moi. Le baladeur MP3, c'est moi. La bibliothèque numérique, c'est moi. Le décodage du génome humain, c'est moi. Après tout, pourquoi pas. Léonard de Vinci a bien peint la Joconde et dessiné l'hélicoptère. Et il est exact que Jacques Attali avait proposé que la France se dote d'une bibliothèque virtuelle au lieu de la Très Grande Bibliothèque, coûteuse à construire et ruineuse à gérer. Il n'est pas impossible non plus qu'il ait introduit Ségolène Royal à l'Elysée comme conseillère de François Mitterrand. Pour les autres domaines, sa contribution est très mineure. Si le programme de recherche EUREKA a bien accéléré la mise au point du codage MP3, il a complètement échoué dans son véritable objectif, celui de favoriser le développement d'une industrie européenne du baladeur numérique.

Personne ne peut nier que Jacques Attali soit un intellectuel extraordinaire (la liste de ses diplômes devrait figurer au livre des records), un bourreau de travail (il ne dort que 4 heures par nuit), prolifique à l'écrit (38 livres) et prolixe à l'oral. Jacques Attali aime se présenter comme un visionnaire capable de voir bien au-delà de l'horizon. Sur le nombre de ses oracles, certains se sont réalisés, mais pas les avions commerciaux volant à 5000 km/h, ni le déclin des Etats-Unis dans les années 1990-2000.

Sur ce qu'il a effectivement réalisé, la situation est moins claire. De son passage à la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD) créée à Londres, on a surtout retenu les dépenses somptuaires qui l'ont forcé à démissionner. Les résultats de ses investissements personnels dans les start-up high tech à travers A&A ventures et Hyper Company ne sont pas publiés. Interrogé, il parle de "petits" investissements plus motivés par la curiosité intellectuelle que par la volonté de réussite. Toujours ce détachement apparent des basses contingences matérielles. Après une levée de fonds de 10 M€, le livre électronique Cytale s'est soldé par un fiasco complet. CarBoulevard aussi. Keeboo ou Citations du monde sont actives. Reste maintenant son champ d'action dans le microcrédit.

Le micro-crédit à la sauce Attali : accorder un prêt coûte plus cher que le prêt

Au Pakistan où est né ce concept, prêter 50 € à un petit commerçant ou à un agriculteur peut lui permettre de créer une activité utile et durable. C'est étonnant mais cela fonctionne sans subvention à terme, à condition que le prêt soit accordé par des personnes très proches du terrain, capables d'évaluer instantanément le projet et la personne. Facile de comprendre que si le projet devait être évalué, le prêt accordé et le remboursement suivi par le ministère, les frais de gestion seraient très supérieurs au montant du prêt.

Transposer ce concept dans les pays développés n'est pas évident. Les sommes en question sont très différentes. Le contrôle social de proximité sur l'emprunteur, si important dans le projet initial, est quasi inexistant. Et les autres filets de protection sociale sont très développés. En France, des organismes de micro-crédit se sont créés mais vivent largement de subventions publiques et de contributions d'entreprises privées.

L'association Planet Finance créée par Jacques Attali en 1999 visait initialement à mettre en relation des donateurs avec des organismes de micro-crédit à travers le monde. Surfant sur la vague des start-up technologiques, le concept était très orienté "relations virtuelles" et "technologie Internet".

Planet Finance était censé évaluer la "qualité" des Institutions de Micro Finance (IMF) pour pouvoir les recommander à des donateurs, un service de "rating" comme il en existe pour noter la fiabilité des grandes entreprise et des pays. D'évaluateur à conseilleur, il n'y avait qu'un pas et, Planet Finance propose aussi ses conseils, “comment créer un organisme de micro-crédit” ou “comment améliorer le fonctionnement d'un organisme de micro-crédit par des formations à l'informatique ou à la collecte des dons”. Depuis la crise des banlieues, Planet Finance est subventionnée pour favoriser le développement du micro-crédit dans ces "Zones Urbaines Sensibles". A l'occasion du Tsunami, elle a lancé un appel aux dons pour la reconstruction des régions dévastées. Des rôles éloignés de ses objectifs mais sans doute une façon de ne pas rester à l'écart de ces vagues de financement. Encore plus récemment, Planet Finance s'est lancée dans la micro finance "rentable" à travers MicroCred. Soit en créant sur place des institutions commerciales de micro-finance, soit en s'associant avec ou en conseillant des institutions ou des banques locales qui souhaitent ouvrir des agences spécialisées dans le micro-crédit. Cette année, son activité de "rating" a été filialisée dans une Société indépendante.

Planet Finance : 3% seulement du budget arrivent dans la poche des demandeurs

En 2005, Planet Finance est devenue une nébuleuse complexe avec 120 membres permanents sur 4 continents. Elle intervient dans des domaines de plus en plus nombreux :

- Assistance technique aux organismes de micro-crédit et formation (Planet Finance)

- Evaluation de la qualité des organismes de micro-crédit (Planet Rating)

- Financement de jeunes organismes de micro-crédit (MicroFund)

- Création d'organismes de microcrédit commerciaux (MicroCred)

2004 Dépenses en €
Assistance technique 4.654.537 69%
Financement 228.322 3%
Rating 298.261 4%
Réserves 642.483 9%
Communication 403.037 6%
Fonctionnement 609.352 9%
Total 6.835.992 100%
2005 Ressources
Donations privées 2.671.811 29%
Ressources publiques 1.293.242 19%
Dons en nature 1.175.184 17%
Ventes de service 1.559.978 23%
Autres 135.778 2%
Total 6.835.992 100%

L'utilité de Planet Finance est difficile à mesurer, vivant largement de dons et de subventions obtenus grâce au prodigieux carnet d'adresse de Jacques Attali. Le rapport 2005 témoigne du succès de la collecte d'argent et recense pas moins d'une centaine d'organisations publiques et privées. Ce qui est certain c'est que 3% au plus des 6,8 millions € de son budget annuel arrivent dans la poche du paysan qui a besoin de 50€. Et on peut se demander quel est le coût pour Planet Finance d'un prêt de 5000€ accordé à une Institution de Micro Finance au Pérou ou de 10 000 € au Bénin ?

Les rapports de Planet Finance entretiennent une certaine confusion entre ce que Planet Finance réalise elle-même et ce que son intervention aurait permis de démultiplier, et entre les subventions et les investissements rentables. C'est typique pour ce que Planet appelle son "partenariat" avec l'organisme suisse responAbility. Cette filiale de banques suisses est spécialisée dans les investissements "responsables ou sociaux" mais rentables dont le principe est "ne faites pas la charité mais des affaires". Une vue très différente de celle de Planet Finance.

Planet Finance illustre bien le "génie" de Jacques Attali pour utiliser deux concepts au moment où ils sont devenus à la mode, la micro-finance et Internet. Au final, ils n'ont absolument rien à voir l'un avec l'autre, mais l'idée était sexy pour attirer des subventions. Les IMF utilisent un peu de traitement de texte, de messagerie et une petite comptabilité, toutes disponibles dans le monde entier. Inutile de se former depuis Paris. Quant au rôle d'évaluation des IMF, il est très rapidement apparu que ce travail n'avait rien de virtuel, et devait se faire sur le tas dans le pays concerné, pas par Internet.

Même dans les riches multinationales, il est toujours inquiétant de voir proliférer les superstructures et les intermédiaires. Mais pour des organismes dont la qualité première devrait être la proximité, c'est pire. Jacques Attali se plaît à dire que Planet Finance constitue une expérience très proche de celle qu'il a menée à la BERD. C'est vrai. Dans les deux cas, il s'agit de dépenser l'argent des autres pour des objectifs a priori généreux mais vagues, et dont les résultats sont impossibles à évaluer. A l'Est, la libéralisation de l'économie, les investissements directs des entreprises privées en Hongrie, Lituanie ou Slovaquie ont certainement été plus utiles que les prêts de la BERD. Quant à la Russie, avec son pétrole et son gaz, ce n'est pas d'argent qu'elle manque mais de projets.

Il serait utile que la Cour des Comptes réalise un audit de Planet Finance dont la diversification ressemble plus à une fuite en avant qu'à un développement utile et sain. Notre estimation n'est pas que cette association donne lieu à des détournements de fonds, mais qu'elle organise une vaste circulation d'argent à travers le monde pour des résultats minimes.

Attali, le prophète qui s'est toujours trompé

"Jacques Attali est le prophète qui nous donne quelque chance de nous en sortir" soutient Jean-Pierre Elkabbach, journaliste, président d'Europe 1 et de La Chaîne parlementaire dans une publicité (voir Le Point du 16 novembre 2006) pour son nouveau livre, Une brève histoire de l'avenir, Fayard, 2006. Donc celui qui, en tant que conseiller de François Mitterrand en 1981, a largement contribué à la catastrophe économique de la France, ensuite, en 1984, vu les dégâts, a décidé un virage vers le nini, opération qui n'a fait qu'enrayer le désastre des nationalisations mais pas redresser la France, celui qui (ancien maître des nationalisations), parachuté à la tête de la BERD par Mitterrand pour enseigner le capitalisme aux pays sortis du totalitarisme communiste, est obligé de démissionner pour dépenses injustifiées (dans la plus pure tradition mitterrandienne), gaspillages de l'argent de la Banque (c'est-à-dire l'argent destiné aux pays pauvres de l'ancien bloc soviétique)à titre personnel (repas fastueux, déplacements en jet privé et le fameux marbre de Carrare (dont les mauvaises langues disent qu'il se trouverait dans sa maison du Sud de la France), serait ni plus ni moins qu'un prophète ! Mais regardons de plus près en quoi consistent ses prophéties.

Dans son livre Une brève histoire de l'avenir, Attali prophétise :"D'abord, dans vingt à trente ans au plus, un repli des Etats-Unis sur eux-mêmes ; puis un univers polycentrique, avec une dizaine de nations dominantes ; puis, vers 2050, un monde sans Etats, marché mondial chaotique et flamboyant, que je nomme l'hyperempire, suivi par un conflit puis, si l'humanité survit, par une démocratie mondiale" (Entretien accordé à l'Express le 26 octobre 2006). Rien que ça ! "Le marché sera trop fort, personne ne pourra lui résister, continue Attali ; il instaurera l' "hyperempire". La démocratie ne saura se mettre assez vite à la taille du marché : c'est bien ce que l'on a vu avec l'échec de la Constitution européenne. (…) Jérusalem est aujourd'hui le lieu de tous les conflits. S'il y a un gouvernement mondial demain, et il y en aura un, il pourrait se tenir là… ". Décidément, le védrinisme et l'utilisation du préfixe "hyper" (pourquoi pas "super" ?) a influencé aussi Monsieur Attali.

"Les prévisions sont difficiles,
surtout quand elles concernent l'avenir".
Pierre Dac

"Pour avoir fait passer les réformes économiques avant les réformes politiques, la Chine connaîtra un développement plus lent. On peut même s'attendre à une longue période de crise et de récession". Jacques Attali dans Lignes d'horizon, 1990.

Depuis 1990, la croissance annuelle en Chine se situe entre 9 et 11%.

Mais pour savoir quelles seraient les chances de voir s'accomplir les prophéties "attalesques", faisons un retour en arrière. Il est utile de (re)découvrir les anciens écrits des« prophètes » et mesurer leur véritable capacité de prédire l'avenir.

En 1974, Jacques Attali publie en collaboration avec Marc Guillaume un essai intitulé L'anti-économique (PUF) qui se veut "un livre d'initiation à une discipline indispensable pour la compréhension du monde contemporain". l'anti-économique est une "critique de l'enseignement actuel de l'économie" (en 1973) qui ne tiendrait pas compte des "contradictions mouvantes dans toutes les sociétés qu'elles soient capitalistes ou socialistes : l'aggravation des conditions de la vie dans les villes, la persistance des inégalités dans la répartition des richesses et des pouvoirs, les gaspillages et l'aliénation provoqués par une société de consommation massive et de développement des organisations, les destructions du patrimoine naturel." Difficile de comprendre ce que c'est que l' " anti-économique" mais facile de rendre compte de la tromperie des auteurs. Si leur constat est bien valable pour les pays socialistes, la fin des années 1960 et le début des années 1970 représentent la fin d'un cycle de création de richesses et d'amélioration des conditions de vie sans précédent dans l'histoire de l'humanité. En trente ans depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, l'Occident et les pays capitalistes étaient devenus les plus riches endroits sur Terre avec des niveaux de vie et de confort jamais atteints nulle part. Mais en réalité, la cible des auteurs est la science économique en général : "Finalement il faut conclure que les machines de la macroéconomie sont des machines politiques. (…) Toute la science économique est d'abord politique", soutiennent les auteurs à la fin de la troisième partie du livre.

Le meilleur modèle ? Celui de la Chine communiste

Malgré leur scepticisme à l'égard des modèles économiques, l'ouvrage est rempli de schémas, graphiques et tableaux pour la plupart complètement incompréhensibles.ls sont, bien évidemment, contre la croissance économique, "facteur d'inégalités et de pauvreté". "La croissance économique des pays riches crée les conditions d'une dépendance croissante des pays pauvres". "Mais, se posent lucidement la question nos auteurs, indépendamment de savoir si la croissance est souhaitable, il faut se demander si elle est encore longtemps possible ?". Le progrès technique est "incertain" et "désordonné" et "seule la stratégie économique chinoise est le modèler à suivre. "Par son évidente réussite elle (l'expérience chinoise) inspire, au moins au niveau du discours, beaucoup de propositions dans les pays développés". Celle-ci est basée sur "la propriété collective des moyens de production, sur l'égalitarisme économique ; sur la décentralisation géographique volontariste (maintenir 85% de la
population à la campagne, en y installant les usines et les services) ; sur la remise en cause politique permanente (chaque cadre doit passer six mois dans une “école politique” où il reprend contact avec le travail manuel et la théorie politique)". Malheureusement, regrettent Attali et son comparse,"il est illusoire d'imaginer pouvoir en prendre (en Occident) quelques éléments de contexte politique… Toute réorientation dans ces nations (les nôtres) exige une rééducation et des progrès dans la connaissance de la croissance, dont nous sommes loin de disposer". Ouf, nous l'avons échappé de justesse. Rappelons à nos lecteurs que le livre de Jacques Attali est paru en 1974, lorsque ce "modèle chinois" avait déjà provoqué des dizaines de millions de morts suite à la famine de 1959-61, aux dizaines de laogai (goulag chinois) et à la révolution culturelle commencée en 1966 et qui durera jusqu'en 1976.

Face aux échecs du capitalisme et du "socialisme bureaucratique", les solutions passent par "l'autogestion utopique ou le capitalisme des travailleurs". "La théorie économique de l'utopie sera après tout, dans dix ou vingt ans, la pratique quotidienne des étudiants d'aujourd'hui". Et le comble c'est que cet ouvrage ait été réédité en 1990 et que les auteurs n'aient pas jugé bon d'y faire la moindre correction !

Cette "économie de l'utopie", Jacques Attali aura l'occasion de l'expérimenter sur les Français à l'occasion de l'élection de Mitterrand en 1981. Auparavant il l'avait théorisée dans un autre livre "prophétique" intitulé La nouvelle économie française, Editions Robert Laffont, 1977. "Quand commencera le XXIe siècle, la France sera devenue une filiale des Etats-Unis d'Amérique ou la matrice d'une nouvelle forme de progrès." écrit Jacques Attali dans l'introduction de ce livre où il s'inquiète, une fois de plus, de la "crise du capitalisme mondial". Or, il n'est pas difficile de constater qu'aucune de ces deux prophéties ne s'est accomplie : la France d'aujourd'hui n'est devenue ni un satellite des Etats-Unis, ni un modèle de progrès pour le reste du monde. C'est même le contraire qui arrive, elle est dans une relation conflictuelle avec l'Amérique et en phase de déclin économique par rapport aux autres pays qui se sont orientés, depuis les années 1980, vers "la matrice d'autres formes de progrès" complètement différentes de celles préconisées par M. Attali.

Enfin, un dernier exemple de prophétie "attalesque" tirée de l'ouvrage Lignes d'horizon, Fayard, 1990. "Les signes d'un déclin relatif de l'Amérique sont en effet convergents et irréfutables. (…) On ne voit pas ce qui pourrait, dans les dix ans à venir, inverser cette tendance : rien n'annonce en Amérique – à moins de quelque sursaut psychologique improbable – ni un redémarrage de l'effort d'investissement industriel, ni une hausse de l'épargne, ni la mise au point de produits nouveaux, ni une volonté commerciale conquérante". La réalité est connue : à partir de 1992, les Etats-Unis allaient connaître l'une de plus belles périodes de prospérité économique de leur histoire, période qui d'ailleurs ne cesse de se prolonger.

Mépris du lecteur, persistance dans l'escroquerie intellectuelle, tromperie sur marchandise, tout est bon pour faire vendre un livre. Comment peut-on encore accorder crédit à quelqu'un qui a décrédibilisé la France en Europe et à un auteur qui s'est toujours trompé ?

Commentaires

  • Par Philippe François • Posté le 11/10/2014 à 16:59 Voici le contact founi sur internet:
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  • Par Monika06 • Posté le 11/10/2014 à 16:59 Bonjour , j aurai voulu savoie a qui faut t il s adresser pour un pret merci .

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