Emploi et politiques sociales

Crise des banlieues et violence des jeunes

Christian Jelen ou l'ennemi du politiquement correct

05 décembre 2005 • Nicolas Lecaussin

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On ne peut pas comprendre ce qui se passe actuellement dans de nombreuses banlieues françaises sans avoir lu les ouvrages d'enquête de Christian Jelen. Journaliste au Point, spécialiste des problèmes de société et d'immigration, Jelen a publié plusieurs ouvrages dont Les casseurs de la République (1997) et La guerre des rues. La violence des jeunes (1999), celui-ci étant son dernier livre posthume.


Ce qu'écrit Jelen n'est pas politiquement correct, même si depuis les élections de 2002, nos journalistes de service ont un peu changé de discours. Il a regardé les statistiques, s'en est procuré plusieurs, il est allé dans les banlieues, a fait des enquêtes, a rencontré des victimes et des fauteurs de troubles. Et ses conclusions vont souvent à l'encontre des idées reçues. Il a trouvé que ce ne sont pas les "jeunes" en général les auteurs des agressions et des violences, mais seulement une minorité d'environ 5% des quinze/vingt-neuf ans.

Les analyses des politiques de droite et de gauche ont souvent été démenties par les faits. Ils ont réduit les premières émeutes du début des années 1980 au dérapage de quelques "allumés". Lorsque l'affaire devient plus sérieuse, aux alentours des années 1990, ils croient aux seules vertus de la "prévention", du "développement social" et de l' "insertion". Faute de bon diagnostic, le nombre de quartiers qualifiés de dangereux est en constante augmentation. Ces élus ont eu peur de reconnaître que la délinquance est l'oeuvre d'une minorité de jeunes Français d'origine maghrébine et africaine, qu'il s'agit là d'un problème d'intégration et non pas d'une "faute" de la société.

Christian Jelen n'a pas peur des mots. Juif d'origine polonaise, il se considère comme un homme de gauche. Pour lui, montrer les faits est un devoir du journaliste enquêteur. Et ce sont justement ces faits que les politiques refusent de voir. Jelen montre, exemples à l'appui, que ce ne sont pas seulement les cadres de vie qui incitent à la violence. A Strasbourg où des voitures sont brûlées toutes les nuits avec un pic lors de la Saint Sylvestre, on ne trouve pas des barres en béton ou des tours abîmées. Au contraire, les espaces verts abondent, ainsi que les équipements socioculturels. Pourtant, les violences sont au-dessus de la moyenne nationale. A contrario, dans le Nord-Pas-de-Calais où de nombreuses banlieues sont hideuses, avec un taux de chômage deux fois plus élevé qu'à Strasbourg, les statistiques de la délinquance sont en dessous de la moyenne nationale. Et de nombreux autres exemples montrent que l'adéquation automatique entre violences et grands ensembles est excessive et fausse la réalité.

Jelen dénonce aussi les innombrables politiques publiques soldées par autant d'échecs. Depuis que Mitterrand a déclaré après les émeutes de Vaulx-en-Velin de 1990 "qu'il y a de bonnes raisons au pillage et au saccage" et a inauguré un plan de la ville, de multiples plans ont vu le jour : plan Delebarre, plan Tapie, plan Raoult en 1995, plan Sueur, plan Bartolone en 1998 et plan Borloo en 2004. Des milliards de francs et d'euros ont été déversés sur les " "zones urbaines sensibles". En pure perte, puisque la délinquance n'a cessé d'augmenter. Et Jelen montre, toujours des exemples à l'appui, que les équipements d'Etat, centres sportifs, maisons de la culture, services publics, transports, ne font pas du tout défaut dans les quartiers sensibles. Au contraire, ces quartiers en sont souvent mieux pourvus que d'autres. La violence ne découle pas d'un problème d'ennui mais d'une déculturation et d'un désintérêt pour la culture et le savoir.

Les "jeunes" s'ennuient parce qu'ils ne s'intéressent à rien et, comme ils ne risquent pas grand-chose, ils préfèrent casser ou brûler des voitures. Villepin continue cette politique. Encore un "plan social pour les banlieues", 15 nouvelles zones franches alors que l'on connaît l'échec de ces zones, un nouveau "machin administratif" , l'Agence pour l'égalité des chances alors qu'il existe déjà de nombreux organismes publics et para-publics qui font la même chose (comme la Haute Autorité de lutte contre les discriminations), l'ANPE mise à contribution alors que son échec au plan national est connu de tous et, enfin, 100 millions d'euros distribués aux associations sans aucun plan, évaluation ou étude des besoins. Par ailleurs, l'argent des associations en France représente environ 45 Mds d'euros par an sans savoir exactement où va l'argent…

Ces jeunes sont devenus, sous le mitterrandisme, des victimes de la société. Pas seulement pour les politiques, mais aussi pour les médias, les sociologues, les philosophes ou bien les journalistes. Une mention spéciale devrait être accordée aux sociologues et aux idéologues de l'Education nationale qui ont longtemps nié la réalité dans les banlieues et ont proposé, grâce à leur savoir inénarrable, des solutions de "dialogue et de réconciliation". Avec les résultats que l'on connaît.

Enfin, on parle beaucoup ces jours-ci de la fameuse "tolérance zéro" appliquée par le maire de New York, Rudy Giuliani, dans les années 1990, pour rétablir l'ordre dans cette ville. On sait très bien aujourd'hui que cette politique est un véritable succès car New York est devenue une des villes les plus sûres aux Etats-Unis. Mais ce qu'on a oublié c'est qu'à la fin des années 1990, des dizaines de députés-maires – de droite et de gauche – ont fait de nombreux voyages à New York justement pour s'inspirer de cette politique. Qu'est-ce qu'ils ont appris ? Ont-ils utilisé la méthode Giuliani dans leurs villes ? On peut en douter vu ce qui se passe ces jours-ci. Par contre, ce qu'on sait c'est que l'argent des contribuables a bien été dépensé pour des ballades à New York.

La situation dans les banlieues françaises ? Encore un échec de l'Etat.

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