Emploi et politiques sociales

Administration française : la bureaucratie des soldes

30 juin 2003 • Philippe François

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Londres est connu comme le paradis des soldes. Malgré une langue étrangère, des prix en Livre Sterling et des tailles en inches, les Français sont nombreux à s'y rendre. Savent-ils que les soldes à l'anglaise se déroulent dans la plus grande anarchie, sans le contrôle de l'Etat ?
Par contre, en France...

La période des soldes est difficile pour les commerçants. Faire le point sur ses stocks, planifier sa trésorerie, anticiper la concurrence, décider des nouveaux prix, changer les étiquettes, mettre en avant la marchandise, recruter des vendeurs, ouvrir en soirée ou le dimanche. On sait moins que de nombreux fonctionnaires entrent aussi en action à cette occasion.

Branle-bas de combat à la DGCCRF [1]

A Bercy, comme chaque année, l'agitation a repris plusieurs mois avant la date de début des soldes de juillet, pratiquement dès la fin des soldes de janvier. Trois thèmes sont gravement soupesés par les services :

- la date de début des soldes de juillet

- leur durée

- le jour de leur début : un samedi ou un jour de semaine ?

D'abord tirer les leçons du passé. Les représentants des commerçants sont consultés. Chaque année c'est la même chose. Trop longues pour la moitié des intéressés, trop courtes pour les autres. Trop tardives pour les uns, trop précoces pour les autres. La météo n'a pas été favorable. Les commerçants du nord penchent plutôt dans un sens, ceux du midi dans un autre. Ceux situés en zones frontalières dans un troisième, les étrangers refusant de suivre nos règlements. Les zones touristiques font valoir leurs besoins spécifiques. Leurs soldes risquent de commencer le jour d'arrivée des touristes. Désolé, le logiciel du ministère ne permet pas de distinguer La Baule de Saint-Nazaire. Le ministère commande une enquête d'opinion. Un groupe de travail est mis en place pour traiter une cinquantaine de départements litigieux : le Gard doit-il s'aligner sur les Bouches-du-Rhône ou sur l'Hérault ?

On demande l'avis du ministre : trop long vaut mieux que trop court. Finalement la Direction du Ministère prépare une présentation complète pour les conférences de presse du Ministre. Décider l'opposé de ce que faisait le ministre précédent est déjà une bonne façon de montrer qu'on existe. Le cabinet du ministre la fait modifier, et le verdict tombe : une double page de dates précises, indiscutables.

Tous les intéressés sont mécontents. On a déjà dépensé beaucoup d'argent mais c'est dans ces détails que l'Etat, montrant ses muscles, croit témoigner de son autorité.

100 départements en action

Dès que les Préfets ont reçu les fameuses dates, l'action se démultiplie dans chaque département. Bercy a bien décidé des dates de début des soldes, mais n'a fait que des recommandations pour la durée, déconcentration oblige. Les consultations, enquêtes, sondages, négociations reprennent tout azimut : 4, 5 ou 6 semaines ?

Ensuite, les contrôles. Les marchandises soldées devront avoir été proposées à la vente au prix indiqué, stockées et payées au moins un mois avant la date des soldes. C'est maintenant qu'il faut aller le constater dans 100.000 entreprises. Dès le début des soldes, les contrôleurs ne savent plus où donner de la tête. Les étiquettes sont-elles conformes, les rabais véritables ? Aucune nouvelle marchandise ne doit rentrer. Il faut surveiller les affiches des vitrines, les prospectus, les publicités dans la presse. Interdit d'afficher des -30%, -50% s'il y a plus d'articles soldés à -30% qu'à -50%. Surtout isoler les "soldés" des "pas soldés", et les "soldés" des "en promotion". Sinon contravention.

Nombre de fonctionnaires
DGCCRF (Paris) 15
Direction, Cabinet des Ministres
(Finances, Commerce)
10
DGCCRF, Préfectures (100 Départements) 250
Estimation du coût des soldes en nombre
de fonctionnaires

Jour et nuit, et même le week-end, ces commerçants dynamiques s'adaptent à l'évolution de leur environnement : les - 20 % deviennent - 30 %, et que faire des « Coups de Balais », « 2 pour 3 », « déstockage massif », « dernière démarque » ? La DGCCRF se targue de 5.437 contrôles et de 216 procès verbaux. Même s'ils allaient à leur terme, ces chiffres montrent l'inefficacité du système. Les seuls à pouvoir contrebalancer le dynamisme et l'imagination des commerçants sont bien sûr les consommateurs, beaucoup plus avisés que ce qu'imaginent nos fonctionnaires.

Allo, Maman !

"Il convient donc d'ouvrir l'oeil, au moment de l'achat", "Tenez compte du rapport qualité / prix" , "Evitez d'acheter des appareils trop anciens".

Pour donner des conseils aussi simplistes dans sa nouvelle brochure, la DGCCRF doit prendre les Français pour des demeurés qui ont besoin, et la chance, d'être maternés. Il existe des commerçants malhonnêtes et des consommateurs irresponsables, mais la protection de la DGCCRF dans ce domaine est illusoire.

Tous responsables

Dans la théorie, "Les soldes ont pour but d'écouler une partie d'une collection restée invendue", se référant à un monde simple où la collection d'hiver suivrait la collection d'été dans un rythme immuable. Mais dans la nouvelle génération de magasins (C&A, GAP, ETAM, H&M…) les collections durent … 2 semaines. Et tout au long de l'année, on voit partout des Promotions, des 3 J, des Quinzaines Commerciales, des Prix Foire, des ventes privées, des magasins d'Usine, des Foires au Vin, des Voyages Soldés en boutique et sur Internet dont les consommateurs maîtrisent parfaitement les avantages et les inconvénients. Même la SNCF solde chaque mois des milliers de billets de TGV sans aucun contrôle.

Comme à l'étranger, les commerçants, libérés, devront réapprendre à exercer toutes leurs responsabilités, et s'entendre par rue, par région ou par spécialité, s'ils le souhaitent. Les commerçants qui regretteraient le temps des directives étatiques se seraient trompés de vocation. Les consommateurs aussi devront réapprendre à ne plus s'abriter derrière une protection, très illusoire, et à prendre leurs responsabilités.

Supprimer les portillons [2]

Après tous les autres pays européens, la France a supprimé le contrôle des prix en 1986, et la question du prix de la baguette de pain a cessé d'occuper le gouvernement et des bataillons de f o n c t i o n n a i r e s . Supprimer le contrôle étatique sur les soldes supprimera quelques centaines des 3905 fonctionnaires de la DGCCRF et l'un des nombreux portillons censés nous protéger mais qui paralysent la société française.

[1] Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes

[2] Pendant des décennies, les portillons du métro parisien étaient convaincus d'être indispensables pour réguler le flot des voyageurs. Leurs puissants vérins les gonflaient d'orgueil. En 1980, un stagiaire, sans doute, a proposé de les supprimer. Ils ont constaté avec tristesse qu'ils coûtaient cher, prenaient de la place, créaient des bouchons et beaucoup de frustration chez les voyageurs.

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