Éducation et culture

Universités : Lettre ouverte d'un chercheur

31 mars 2009 • l'équipe de la Fondation iFRAP

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L'analyse ci-dessous, sous forme de pamphlet que j'avais mis sur le site de "Sauvons la Recherche" il y a quatre ans, m'avait valu des DIZAINES de messages d'approbation, unanimes. (Sauf deux qui critiquaient mon évaluation exagérément pessimiste du pourcentage d'enseignants-chercheurs activement engagés dans une recherche de pointe, et à qui je donne très volontiers acte : il n'y a pas de doute que ce pourcentage est très nettement plus élevé, heureusement.)

Cette analyse reste très largement d'actualité. La loi LRU, à part donner des pouvoirs très étendus et avec a priori peu de garde-fous aux présidents d'université, n'a pas changé fondamentalement la donne, qui est celle des dérives que peut présenter toute démocratie, dérives dont l'Histoire nous fournit de trop nombreux exemples.

Il n'y a qu'une solution raisonnable pour faire pièce aux comportements vicieux mentionnés dans mon analyse et promouvoir l'intérêt supérieur du pays et celui de l'ensemble des personnels et des étudiants : que les collègues, les acteurs de base ayant une vision commune sur ces grands objectifs et ayant une déontologie rigoureuse pour les atteindre se mettent ensemble.
En faisant taire tel ou tel ressentiment ou crainte finalement secondaires qu'ils pourraient avoir les uns envers les autres. Et pour former une équipe cohérente capable de convaincre la majorité du bien fondé de leur projet et de la confiance qu'il convient donc de leur accorder.

On peut se reporter à la conférence "Repères de l'homme contemporain" de Michel Grésillon à l'Université de tous les savoirs, qui commence par cette citation :

"Si je savais quelque chose qui me fût utile, et qui fût préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l'oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l'Europe, ou bien qui fût utile à l'Europe et préjudiciable au Genre humain, je la regarderais comme un crime." (Montesquieu, "Mes Pensées", œuvres complètes, t.1, p.976, Paris, Gallimard, 1949, coll. "La Pléiade").

André Neveu

1er vice-président de l'universite Montpellier 2

Il s'agit d'extraits d'une lettre envoyée par André Neveu, Docteur au CNRS (Physique Théorique) à quelques membres du CIP (Comité d'initiative et de protection de la recherche scientifique) le 22 avril 2004.
C'est un document précieux.

André Neveu a eu l'occasion de travailler dans divers endroits tant en France qu'à l'étranger et peut ainsi comparer des endroits aussi divers que des grandes universités américaines et les universités françaises.

Chers collègues,

(...) Les dangers potentiels pour la recherche contenus selon moi dans les diverses idées agitées pour la réforme de nos institutions me semblent très importants, et je reste très pessimiste.

Il est facile de faire l'unanimité sur une demande, légitime, de moyens accrus. (...)
Au-delà, dans les réformes de fond, et pour toutes les catégories de personnel, du « grand » mandarin aux jeunes, c'est la tentation de la DEMAGOGIE qui nous guette.
Pourtant, nous ne pourrons justifier à long terme notre existence vis-à-vis du pays (quel qu'en soit le gouvernement) que par l'excellence, et les tentations démagogiques sont trop nombreuses, qui lui sont intrinsèquement incompatibles.

J'ai passé 14 ans, presque la moitié de ma carrière, en détachement à l'étranger : Princeton, Caltech, Berkeley, le CERN.
J'ai aussi été président de ma section au comité national et président du conseil de département SPM du CNRS.
J'ai vu toutes ces vénérables institutions fonctionner de près de même que l'Ecole normale supérieure de Paris (d'où j'étais détaché).
J'ai vu bien des bêtises être faites.
Mais je n'avais encore rien vu...
Je souhaite ici vous faire part de mes expériences, réflexions et déductions.

Je suis membre depuis une douzaine d'années du conseil scientifique de l'Université Montpellier II, et je découvre encore de temps en temps des comportements que je n'aurais JAMAIS cru possibles avant d'arriver ici.
J'aurais considéré les personnes qui m'auraient décrit ces dysfonctionnements universitaires comme de grossiers exagérateurs.
Et encore, Montpellier II (où il se fait donc encore bien trop souvent de grosses bêtises) est très loin d'être la pire de nos universités.

En fait, je considère qu'elle fonctionne presque du mieux possible étant donné le caractère particulièrement vicieux de la loi de 1984, un exemple édifiant de démagogie, qui laisse les universitaires se battre entre eux en vase clos, tous juges et parties.

A l'époque, il y avait pourtant d'autres options : voyez le livre de Laurent Schwartz (un homme qu'on ne peut soupçonner d'avoir été de droite), « Pour sauver L'Université », qui n'a malheureusement pas été suivi.

Mais les enseignants avaient « bien voté » et le gouvernement a cédé à la démagogie, et nous a fait une loi dont nous subissons, subirons probablement encore longtemps les méfaits : par exemple, à côté, j'entends certaines choses qui se passent à Montpellier I et à Montpellier III où il semble que magouilles, clientélisme, copinage, mandarinat et luttes de pouvoirs y soient plutôt les modes de fonctionnement « normaux », empêtrant les personnalités de valeur (il y en a partout) dans une mélasse fétide, aux dépens de la qualité de l'enseignement, donc des étudiants, et naturellement aux dépens de la recherche.

C'est dans cette mélasse fétide que nous lavons notre linge sale en famille, comme trop humainement le milieu le souhaite.
Comment peut-il en ressortir propre ?

Je mets bien moins la responsabilité de ces dysfonctionnements sur les individus que sur les processus des prises de décisions, eux-mêmes conséquences de l'organisation des universités prévue par la loi de 1984.

Pour moi, donc, pas l'ombre d'un doute, le PLUS GROS problème de la recherche française est la MALGOUVERNANCE des universités. (...)
Que dire de la 65e place de Paris 6 au classement mondial, de la 250e pour Montpellier II (voir Academic Ranking of World Universities) sinon que c'est une HONTE ?

Je vais donner quelques exemples, avec quelques pistes de remèdes.

Il y a 50 000 enseignants-chercheurs qui sont censés faire de la recherche a mi-temps.
Mais E. Baulieu dit qu'il n'y en a SUR LE TOTAL guère plus de 15 % (mettons 20 pour être généreux) qui font de la recherche active.

L'impossibilité statutaire de les décharger d'enseignement (à transférer en partie sur ceux qui ne font plus de recherche, ni ne contribuent par ailleurs à la vie de l'établissement) sera férocement défendue par les 80 ou 85% qui restent, on peut compter sur eux (il est intéressant de noter que la loi de 1984 prévoyait initialement la possibilité pour un président d'université de procéder à de tels transferts de charges, possibilité qui n'a été que tout à fait exceptionnellement appliquée et qui a ensuite même été explicitement interdite).
Quel gaspillage de potentiel !

Ces chiffres sont compatibles avec le fait que le CNRS met 75% de ses moyens dans 15% des universités, et avec le fait que la CPU (Conférence des présidents d'universités) ne s'est manifestée que très tard dans le mouvement (selon Michel Averous, ancien président de Montpellier II, ladite CPU est majoritairement constituée de gens à la recherche d'un poste de recteur ou quelque chose de semblable, en utilisant le même clientélisme qui les a propulsés à leur présidence ; que peut-on attendre de cela ?).

Or, évidemment, tout le monde au gouvernement (quel que soit son bord) est au courant de cela, et que ce sont ces 80 ou 85% qui STATISTIQUEMENT, étant donné les modes de prises de décisions, imposent leur volonté (heureusement il y a quelques universités où il y a des fluctuations statistiques favorables à la recherche ; par exemple à Orsay en maths : étonné par la qualité mondiale de la recherche qui y était faite quasi uniquement par des universitaires, je me suis fait expliquer comment ils y étaient arrivés : recrutements exclusivement extérieurs et décharges, donc surcharges, d'enseignement ; en appliquant cette double recette pendant une vingtaine d'années, ils sont devenus probablement l'un des cinq meilleurs départements de maths du monde ; il n'y a pas de mystère ni de miracle ; au CNRS les sections 01, 02 et 03 se sont déjà imposé la contrainte du non-recrutement dans le labo de formation ; qui empêche que ces recettes soient généralisées, sinon de la démagogie, et un manque certain de courage ?).

Sommes-nous crédibles si nous continuons à jeter un voile pudique sur ces genres de dysfonctionnements (voire les défendre), qu'en tant que simple citoyen je trouve tout simplement scandaleux ?

Et je suis même étonné que des populistes malveillants, que l'on connaît, n'aient pas encore exploité ces points (très) faibles qui feraient très mal s'ils appuyaient dessus.

Ensuite, la seconde plaie est la détestable tendance aux recrutements ultra locaux, décidés en fonction là aussi du clientélisme, de la magouille, des luttes d'influence de despotes aveugles, du copinage.
Ne sont-ce pas des concours de la fonction publique, où on est censé recruter les meilleurs ?

A qui fera-ton croire que dans 80% des cas (là encore un chiffre avec heureusement des disparités statistiques suivant les disciplines et/ou les universités) le meilleur candidat est celui qui a été formé dans le groupe qui le recrute ?
Je comprends très bien (trop bien) la trop humaine tendance a vouloir ainsi « caser » les étudiants qu'on a formés (et en particulier les plus dociles...
les plus indépendants et innovants, qualités qui vont souvent ensemble, étant priés d'aller voir ailleurs, aux États-Unis, par exemple...).

Est-ce un hasard statistique miraculeux qui fait que TOUTES les universités en tête du classement mondial INTERDISENT purement et simplement TOUT recrutement local, quelle que soit la qualité du candidat ?

Il faut savoir ce qu'on veut : rester des universités de troisième à cinquième zone (...) ou faire comme les mathématiciens d'Orsay ? (...)

Troisième point à l'origine de bien des maux : le fait qu'un président d'université soit élu uniquement par et parmi ses collègues de la même université est une garantie a peu près infaillible qu'il ne fera rien, et surtout aucune vague (or faire une politique est forcément faire quelques vagues) : il ne peut être élu que si ses collègues sont sûrs justement qu'il ne fera pas de vagues : STATISTIQUEMENT, quand il y a le choix, ils préféreront un soliveau à une personnalité qui risque de les bousculer dans leur petit (in)confort.

Et quand par hasard un despote un peu éclairé se trouve élu, qui fait quelques modestes vagues, lui succède un despote aveugle qui s'empresse de nuire aux quelques réalisations de son prédécesseur. (...)
De plus, avoir fait des vagues est très mauvais pour quelqu'un qui cherche un poste de recteur par exemple...

Cela changerait bien des choses pour le mieux si on interdisait tout simplement qu'un président d'université provienne de cette même université.
Il pourrait être nommé par le Ministère sur une liste de trois noms que lui présenterait l'université.

Cela inciterait celle-ci à mettre en avant des personnalités de meilleur calibre.
Il faudrait prévoir des primes substantielles, correspondant à l'importance de l'enjeu ; ce serait un investissement hautement rentable qu'ainsi empêcher ou résoudre des disputes internes pouvant s'étendre sur des décennies, et qui plombent aussi bien la recherche que l'enseignement (encore de grands gâchis la-dedans !) : rien que la perspective de se disputer devant une personnalité extérieure ferait réfléchir à deux fois les collègues !

Enfin notons que toujours dans les universités en tête du classement mondial, il est exceptionnel que le président en soit immédiatement originaire ; encore une troublante coïncidence...

J'ai lu avec beaucoup d'intérêt les propositions d'hier sur l'évaluation concurrentielle.
En particulier envoyer plusieurs dossiers simultanément a plusieurs experts ETRANGERS AU SYSTEME en leur demandant des évaluations COMPARATIVES.
Quand j'étais président de ma section au comité national, nous avions essayé de faire nommer des experts étrangers à la commission, mais cela s'était à l'époque révélé impossible pour je ne sais plus quel point légal, que je n'avais évidemment pas le moyen de faire changer.

Peut-être est-ce possible à présent, mais qui trouvera-t-on de bien et disponible pour passer trois semaines par an à Paris juste pour nous aider dans nos choix ?
Mais maintenant, il y a le courrier électronique, voire les vidéoconférences. (...)
Quel gouvernement aura le courage d'IMPOSER au milieu un regard extérieur, alors que nous avons été depuis des décennies habitués à récuser a priori de tels regards pour garder le secret sur nos turpitudes ?

Pourtant, aucun pays ne peut continuer à engloutir de telles quantités de ressources dans un système si peu efficace tout en renonçant à jeter un œil sur la façon dont ces ressources sont utilisées.

Autre exemple de la profonde répugnance du milieu vis-à-vis de l'évaluation qui risque de déranger : l'évaluation des enseignements (et/ou enseignants comme vous préférez) par les étudiants est OBLIGATOIRE depuis environ une dizaine d'années.
Toujours dans les universités en tête du classement mondial, c'est effectif depuis longtemps !

En France, combien d'universités se soumettent-elles à cette obligation ?
Sans commentaires sur cette autre étrange coïncidence...
Ce serait un minimum de probité que d'exiger que cette obligation légale entre enfin dans les faits !

Sans de telles réformes PROFONDES du fonctionnement de nos universités, (qui après tout ne visent qu'à introduire juste un peu plus d'honnêteté intellectuelle dans nos fonctionnements, chose qui ne peut être que bonne à terme pour tout le monde) avec l'autonomie plus large et la décentralisation/régionalisation annoncées un peu partout, et en regardant le cours des choses sur les dernières décennies, au niveau local comme au niveau national, je m'attends donc à ce que la crise actuelle débouche au mieux sur une bouffée plus ou moins temporaire d'oxygène, au pire sur l'exacerbation du mandarinat, du copinage et du clientélisme (auxquels de nombreuses personnalités influentes trouvent grands avantages) suivant les crédits et les changements de structures.

Ceci plus ou moins indépendamment du parti politique au pouvoir, malheureusement et évidemment en opposition avec les buts de « Sauvons la recherche ». (...)

En conclusion, reprenant le même message que Paul Mangeat, « Que faut-il proposer et donc réformer, afin que nous, enseignants- chercheurs/chercheurs/parents, puissions conseiller à nos enfants de se diriger en premier choix vers des études (ou une carrière) universitaires ? », je suis obligé aujourd'hui à mon très grand regret de conseiller aux jeunes d'envisager sérieusement l'option d'émigrer définitivement.
Pour la science et pour eux.

Ce qui n'interdit pas d'essayer de se battre (un peu avec l'énergie du désespoir dans mon cas) pour que leur soient fournies quand même les « meilleures » conditions de travail possibles s'ils ne peuvent ou ne veulent pas partir : après avoir refusé plusieurs postes permanents dans les institutions mentionnées en tête de ce message (et d'autres), cela me fait mal au cœur de donner ce genre de conseil à mon fils qui commence sa thèse.

Avec mes sentiments les plus dévoués.

André Neveu

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