Éducation et culture

Pierre-Henri d'Argenson - l'Harmattan

Réformer l'ENA, est-ce réformer l'élite ?

Réformer l'ENA, réformer l'élite

30 avril 2008 • Bernard Zimmern

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Un jeune énarque sortant de l'ENA vient de publier chez l'Harmattan un essai pour corriger les défauts de l'école : "Réformer l'ENA, réformer l'élite". P.H. d'Argenson manie une plume allègre et son essai se lit avec intérêt. Mais il est à lui seul la démonstration que l'ENA est en soi une erreur. Demander aux énarques de renouer avec la passion de l'intérêt général, c'est ignorer les pesanteurs d'une fonction publique hypertrophiée et le fait que le monde moderne n'appartient plus aux administrateurs mais aux créateurs et aux bâtisseurs.

Réformer l'ENA, est-ce réformer l'élite ?

C'est sous le titre "réformer l'ENA, réformer l'élite" et un sous-titre encore plus provocateur "pour une véritable école des meilleurs" qu'un jeune énarque, sortant à peine de l'école, Pierre-Henri d'Argenson, publie son témoignage chez l'Harmattan.
La plume est allègre, la pensée claire, les idées souvent originales : on est séduit par la lecture en diagonale de cet essai dont on peut prédire que l'auteur n'en restera pas là.
Il vient manifestement de vivre les absurdités d'une formation déjà mainte fois dénoncées : un mépris pour les langues vivantes et en particulier l'anglais, inacceptable pour de futurs hauts fonctionnaires forcément confrontés à l'international, une approche de l'économie qui ignore la PME, le fétichisme du dossier, la reproduction par imitation des énarques professeurs, la primauté de la sélection sur la formation, etc. Il soulève des interrogations peut-être plus nouvelles comme celle de se demander s'il n'existe pas un étatisme de gauche, "la conviction qu'il revient à l'Etat de guérir tous les maux de société, par une action volontaire et compensatrice et que des choix collectifs différents issus du vote populaire ne sauraient en aucun cas remettre en cause" (mais oui, bien sûr, les énarques sont formatés à voir dans l'Etat le salut ultime et à penser que la nation ne peut donc se passer de leur confrérie).

Et il essaie de son mieux d'imaginer comment y remédier, tant dans le concours d'entrée que dans le cursus suivi à l'école ou dans l'examen de sortie.
Mais cet essai est en lui-même une preuve de plus du désastre qu'engendre cette école.
Il est en effet symptomatique de voir un jeune, idéaliste, voulant servir son pays, héritier d'ailleurs de par son nom d'une grande tradition française, rechercher comment il serait possible de rendre à la fonction publique cette noblesse et ce désintéressement qu'elle a perdus.

Il ne voit pas que nous ne sommes plus à l'époque de mes propres maîtres où la fonction publique représentait moins de 10% de la population active, une époque où rentrer dans la haute fonction publique, au Conseil d'Etat ou dans la préfectorale, c'était rentrer en religion (ou dans l'armée comme il l'évoque).
Depuis, des générations d'énarques se sont heurtés aux défis du monde moderne ; beaucoup d'entre eux ont eu cette vision idéale de la fonction publique que l'on caresse quand on a 25 ans mais qui se heurte rapidement au plafond des indices, à la nécessité de donner à sa famille un standing décent, à la difficulté de trouver au moins du pouvoir dans une fonction publique sur encombrée, pouvoir qui est la compensation de l'ascétisme.

Ce n'est plus une élite que l'on fabrique mais des générations de clones généralistes et fonctionnarisés qui n'ont plus grande place dans un monde où ce qui est moteur, c'est l'innovation, la création, fabriquer, vendre. Comme l'a très bien dit un autre énarque, Ph. de Villiers, on fabrique des générations de contrôleurs alors que nous manquons de chefs d'entreprises et de créateurs.

Il faut donc s'attrister de voir tant de jeune passion se tromper de cible. Et lui demander : mais avez-vous réfléchi à la justification d'une école de fonctionnaires ? Vous balayez cette question d'un revers de main. Mais elle est fondamentale car, dans les plus hauts postes de la fonction publique, nous n'avons pas besoin de fonctionnaires de carrière mais d'hommes issus de toutes formations, chefs d'entreprises, avocats, experts-comptables, musiciens, etc. qui viennent enrichir l'Etat de la diversité de leurs compétences et contribuent à combler le fossé entre administration et société civile.

Nous ne pouvons continuer à avoir deux France, celle exposée à la concurrence et celle qui est sous statut, assurée à vie d'un emploi quoi qu'elle fasse.
Non, il ne faut pas faire de l'ENA l'école des meilleurs ; peut-être une école de perfectionnement pour la fonction publique mais pas cette pompe aspirante qui tente de sélectionner les meilleurs pour les stériliser.

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