Éducation et culture

Quai Branly, le musée du Prince et des énarques

20 septembre 2006 • Nicolas Lecaussin

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Inauguré en grande pompe le 20 juin dernier, le musée Branly a tout de suite fait l'unanimité dans les médias [1]. Derrière les bonnes intentions se cachent la gestion catastrophique des énarques, le gouffre financier comblé par les contribuables et la folie des grandeurs du Prince.


Ne s'agit-il pas d'une œuvre utile qui "rend justice" aux autres civilisations trop méconnues ? Ne fallait-il pas montrer que la France était la terre d'accueil des "cultures oubliées" et des chefs d'œuvres injustement "négligés" ? Toutefois, derrière ces initiatives louables on retrouve les travers d'une autre exception française : la volonté du Prince. Car c'est bien Jacques Chirac, grand amateur d'arts premiers, qui a décidé la construction de ce musée. Il n'y aurait rien à dire s'il l'avait fait avec ses propres deniers ou grâce aux dons privés (comme c'est le cas pour de nombreux musées-fondations), mais non, le président a choisi de dépenser l'argent du contribuable et aussi de demander à des énarques de prendre en charge le projet.

L'histoire [2] a commencé au début des années 1990 lorsque le collectionneur Jacques Kerchache, sous la forme d'articles, lance un appel à la création d'un grand musée destiné aux cultures oubliées. Proche de Chirac, Kerchache tisse son réseau dans les milieux politiques et administratifs en se faisant passer pour un grand spécialiste (en réalité, il n'est que le co-auteur d'un ouvrage sur l'art africain). En 1996, Jacques Friedmann, énarque, inspecteur des finances, ancien président et naufrageur de la Compagnie générale maritime, ancien président de l'UAP (Union des Assurances de Paris) où il fait perdre 12 milliards de francs, prend la tête d'une Commission des Arts premiers qui décide (comme le souhaitait Chirac) la création du "nouveau musée du Trocadéro" qui rassemblerait les collections ethnographiques du musée de l'Homme et celles "d'art" du musée des Arts d'Afrique et d'Océanie. Un peu plus tard, on se rend compte que la place manquera et c'est Jean-François Deniau (un autre énarque) qui suggère la construction d'un nouveau musée quai Branly, là où Mitterrand voulait construire son grand Centre de conférences.

Le contribuable paie 11.000 euros par objet exposé

La décision par Jacques Chirac en février 1998 : ce sera le quai Branly et le musée ouvrira ses portes en 2002 (!). Aucune évaluation des coûts d'exploitation, du nombre de postes, des dépenses futures de fonctionnement laissées aux ministères et aux contribuables. Le ministère des Finances comptait bien vendre ce terrain pour 2 milliards de francs mais un décret l'attribue à titre gracieux au projet chiraquien. Stéphane Martin, énarque, magistrat à la Cour des Comptes, dirige (en collaboration avec Jacques Friedmann) la naissance du musée d'après un plan de l'architecte Jean Nouvel. La machine se met en marche. On prévoit un budget (partagé entre le ministère de la Culture et celui de l'Education) de 168 millions d'euros pour arriver finalement à 232 millions et, au fur et à mesure de l'avancement de la construction, on pille le musée de l'Homme et le MAAO (musée des Arts d'Afrique et d'Océanie) de leurs collections. Dans le monde politique, personne ne s'oppose à la construction. La gauche (c'est la cohabitation) suit fidèlement les ordres de l'Elysée et Jack Lang est même "emballé" par le projet. Seuls, les scientifiques dénoncent les gaspillages et le pillage des autres musées. En effet, les coûts de fonctionnement du musée du quai Branly sont 15 fois plus élevés que ceux du musée des Arts d'Afrique et d'Océanie (44 millions d'euros par an contre 3 millions). Déjà, le rapport d'activité de 2003 (le seul disponible sur le site du musée !) indiquait que les frais de personnel [3] représentaient 51% du coût total de fonctionnement pour environ 150 personnes et sans tenir compte des dix-sept fonctionnaires mis à disposition par les ministères de la Culture et de l'Education nationale. Et cela trois ans avant que le musée ne soit ouvert au public.

Entre janvier 1998 et décembre 2004, le musée a bénéficié de 150 millions de francs à dépenser en achats d'objets ce qui représente la même somme que l'Etat consacre aux acquisitions de l'ensemble des musées nationaux et trois fois le montant des achats d'œuvres d'art pour l'ensemble du musée du Louvre en 2001. Ce n'est pas étonnant car la Commission d'achat comprend… des énarques (Jacques Friedmann et Jean-Claude Moreno) et une majorité de fonctionnaires [4]. L'immeuble tout en verre (ne faut-il pas protéger les oeuvres de la lumière) est construit dans une zone inondable et même s'il se trouve sur des pilotis à 12 mètres du sol, rien n'a été prévu par nos énarques pour protéger les salles souterraines de réserves. Et pour preuve, le 26 juin 2005, les sous-sols du quai Branly sont envahis par les eaux des égouts collecteurs causant de nombreux dégâts aux œuvres entreposées…

Au total, le musée du quai Branly aura coûté environ 400 millions d'euros pour 4000 objets exposés. Avec un budget annuel de 44 millions d'euros, les contribuables versent chaque année 11.000 euros par objet ! Et cela sans tenir compte du prix d'entrée de 8,50 euros. Qui dit mieux ?

Nous ne ferons pas de commentaires sur la qualité des œuvres exposées. Ou sur les termes d'arts "premiers" ou "primitifs" (de nombreux objets datent du XIXe ou bien du XXe siècles), ou bien sur le rôle des cultures africaines, asiatiques et océaniques dans l'histoire culturelle mondiale. Laissons cela aux spécialistes, mais surtout pas aux énarques.

[1] Voir en particulier le complaisant article que lui consacre Catherine Pégard dans Le Point (15 juin 2006)

[2] Brillamment racontée par Bernard Dupaigne, ancien directeur du laboratoire d'Ethnologie du musée de l'Homme, dans son livre, Le scandale des arts premiers. La véritable histoire du musée du quai Branly, Mille et une nuits, 2006.

[3] Malgré nos demandes répétées auprès du service communication, les salaires de Stéphane Martin (qui dispose d'une voiture avec chauffeur et d'importantes indemnités de déplacement) et de Jacques Friedmann, ainsi que la ventilation exacte du budget ne nous ont pas encore été communiqués.

[4] Le 11 décembre 2000, dix-huit scientifiques collaborant avec le quai Branly ont signé une pétition dénonçant "l'acquisition dans des conditions suspectes" des objets archéologiques et s'étonnent de la composition de la Commission d'achat dans laquelle "les scientifiques sont trop peu représentés.

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