Éducation et culture

Musées : la peur du mécénat au nom de l'étatisme

20 février 2007 • Agnès Verdier-Molinié

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"Nos musées ne sont pas à vendre". Derrière cette noble formule, se cachent les intérêts d'une caste nourrie à l'étatisme.

C'est le projet d'un musée estampillé « Louvre » à Abou Dhabi, bénéficiant de prêts payants d'œuvres d'art à long terme de la part de grands musées français, qui a mis le feu aux poudres. Pourtant, l'essentiel des 700 millions d'euros versés par l'émirat ira à la Direction des Musées de France (DMF), au musée du Louvre et aux musées prêteurs de leurs œuvres ne réduira en rien la dotation publique annuelle allouée aux musées par l'Etat. Alors pourquoi les conservateurs, Françoise Cachin, directrice honoraire des Musées de France, ancienne directrice du musée d'Orsay et, selon L'Humanité, petite-fille du "dirigeant communiste Marcel Cachin" et Jean Clair, ancien directeur du musée Picasso, dénoncent-ils dans une tribune publiée dans Le Monde du 13 décembre et cosignée par 2000 personnes à la date du 10 janvier 2007, les abus du mécénat ?

Un directeur de musée est aussi un manager

La peur devant le changement, voilà ce qui peut avoir été le déclencheur du succès de la pétition "Nos musées ne sont pas à vendre" publiée sur le site internet latribunedelart.com. Alors que nos musées nationaux coûtent chaque année plus de 350 millions d'euros à l'Etat (dans le projet de loi de Finances pour 2007 : 359 millions d'euros) et que certains ont la bonne idée de commencer à faire payer les prêts à des musées étrangers, d'aucuns, conservateurs de musées ou chercheurs, s'offusquent de cette idée de « marchandiser » la culture : "Le monde des musées français était envié pour l'exceptionnel soutien dont il bénéficie de la part de l'Etat et des municipalités. Il l'était par exemple aux Etats-Unis, où un seul musée est national, celui de Washington. Tous les autres dépendent majoritairement de l'argent privé." Et de citer en premier responsable de la dégradation de l'éthique des musées le "Guggenheim de New York, qui fut le désastreux pionnier de l'exportation payante de ses collections dans le monde entier."


Les pétitionnaires demandent à nos "responsables politiques que l'on cesse de prendre les musées français, et le Louvre en particulier, pour un réservoir d'œuvres qu'on pourrait utiliser pour des raisons politiques, diplomatiques ou financières". Mieux vaudrait donc financer les musées à 100% avec de l'argent –propre- de l'Etat plutôt que d'envisager des cofinancements avec du mécénat privé et de la location d'œuvres. Le raisonnement semble quelque peu anachronique.

L'expérience du Guggenheim de Bilbao

Les plans pour la construction d'une nouvelle institution culturelle à Bilbao remontent aux années 80, lorsque l'administration basque commença à formuler un projet de revitalisation économique, en se basant sur sa tradition de construction navale et sur ses industries lourdes manufacturières. Le musée d'art moderne et contemporain fut conçu en tant qu'élément principal de ce projet.

Le Musée Guggenheim Bilbao est l'une des initiatives les plus significatives engagées dans la métropole avec le dessein de relever les défis de l'Union Européenne et de l'an 2000. Mais ce n'est pas le seul projet en phase de développement : d'autres projets de planification de la cité et de nouvelles facilités ne manqueront pas de faire de Bilbao une importante plaque tournante en Europe. Il a été construit grâce à une fondation privée.

Les atermoiements bureaucratiques ont déjà fait fuir la fondation Pinault de France vers Venise. Si la location d'œuvres peut apporter des financements nouveaux aux musées et leur permettre et se dégager peu à peu de la tutelle et de la dépendance vis-à-vis de l'Etat, cette évolution doit-elle être stigmatisée ? L'exposition de ces œuvres à l'étranger contribuera fortement à la connaissance et au rayonnement de notre culture. Le prêt est d'autant plus justifié que nos musées nationaux disposent dans leurs sous-sols d'une quantité considérable d'œuvres qui ne sont jamais exposées.

Pétition

"Déjà 972 signatures pour cette pétition, dont plus de 70 conservateurs et directeurs de musée, 20 attachés et assistants de conservation, 20 personnes ayant d'autres fonctions dans les musées ou au Ministère de la Culture, presque 60 professeurs et maîtres de conférence en histoire de l'art, 100 historiens d'art (dont plus de 25 doctorants, et de nombreux docteurs en histoire de l'art), presque 50 étudiants en histoire de l'art, 50 personnes travaillant dans le milieu de l'art (antiquaires, tourisme, etc.), 15 archéologues, 40 enseignants, 17 journalistes,… 73 signatures viennent de l'étranger (Brésil, Etats-Unis, Belgique, Royaume-Uni…)"

Qu'en pensent les jeunes managers de la culture qui, au Louvre, travaillent pour diversifier les activités et ont réussi à obtenir 13 millions d'euros avec une opération à Atlanta où des tableaux qui comptent parmi les plus grands chefs-d'œuvre des collections comme le Et in Arcadia Ego de Poussin, le Baldassare Castiglione de Raphaël ou Le Jeune Mendiant de Murillo, ont été prêtés, pour un an ou trois mois ? Pourtant, il semble bien que la même Françoise Cachin, quand elle était en poste au Musée d'Orsay, ait loué les chefs-d'œuvre de la collection Barnes de Philadelphie pour 12 millions de francs et ait permis le prêt pendant 3 ans et demi d'œuvres du musée de l'Orangerie contre 7 millions d'euros. Mais, selon la Directrice honoraire des musées de France, cela "n'a rien à voir ". Il y a une façon de prêter, dans le monde de la culture, noble et une qui ne l'est pas. La difficulté étant de savoir les reconnaître.

Les signataires de "Nos musées ne sont pas à vendre" ?

"Des nostalgiques d'une époque révolue"

SC : Que pensez-vous de la pétition intitulée "Nos musées ne sont pas à vendre" qui circule actuellement suite à une tribune publiée dans le Monde daté du 12 décembre 2006 ?

Je pense que ce mouvement initié par un certain nombre de conservateurs fait une analyse fausse qui part dans la mauvaise direction d'une situation réelle. Ils expriment leur désarroi face à la sortie inéluctable des musées d'une mission qui était autrefois strictement scientifique. (…) L'économie des musées a changé, elle est de plus en plus complexe. Les sommes mises en jeu dans cette économie n'ont rien à voir avec les sommes qui étaient en jeu il y a quelques années. Personnellement, je suis favorable au financement public des musées mais il ne faut pas jouer aux naïfs, les questions financières existent, les musées sont des acteurs économiques. (…) La question des prêts payants, les "loan fees", est au cœur de la polémique actuelle car beaucoup -et de plus en plus- de pays comme l'Egypte par exemple, pratiquent cette technique de prêts de leurs chefs-d'œuvre. (…) La vision de l'économie des musées par cette pétition est enfantine : une panique de nature corporatiste face au changement. Ils sont nostalgiques d'une époque révolue. En réalité, cette pétition est le révélateur de l'angoisse qu'ont certains conservateurs face à l'évolution de leur métier et à l'évolution des musées. Aujourd'hui, tous les grands musées ont des départements mécénat. Cela fait peur aux conservateurs quand ils voient arriver des diplômés d'HEC chargés du mécénat. Ils pensent certainement que ces nouvelles recrues aux nouvelles méthodes seraient une concurrence avec, en filigrane, l'idée que c'était mieux quand ils étaient entre eux !

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