Éducation et culture

Musées de la Ville de Paris : une réforme nécessaire !

Les musées parisiens seraient transformés en un établissement public unique

17 février 2011 • Charlotte Uher

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La Ville de Paris vient d'annoncer une importante réforme du statut des musées sous tutelle parisienne. Pour le moment, les quatorze musées parisiens coexistent, gérés par leurs 47 conservateurs et deux tutelles peu réactives : la DAC (direction des affaires culturelles de la Ville de Paris) et Paris-Musées [1], financée en partie par la Ville et par ses propres recettes d'éditions. Un rapport [2] publié par l'IGVP (Inspection générale de la Ville de Paris) pointe des dysfonctionnements graves et persistants (absentéisme, salles fermées, failles de sécurité) et propose une solution : la création d'un établissement public. Mais sans toucher aux véritables problèmes de ces musées : un fort taux d'absentéisme et une direction peu efficace.

Des dysfonctionnements persistants et graves

Le rapport de synthèse sur les musées municipaux parisiens (publié en mars 2009) faisait état de nombreux dysfonctionnements. C'est la lourdeur administrative qui frappe d'abord. Ainsi, les travaux sur les bâtiments et les équipements sont gérés par 3 entités : la DAC (Direction des Affaires culturelles, en tant que maître d'ouvrage), la DPA (Direction du patrimoine et de l'architecture, maître d'œuvre) et le musée lui-même. Au Musée d'Art moderne, cette organisation peu efficiente a retardé la fin des travaux et la réouverture au public de plus d'un an, du fait de « difficultés de coordination et une insuffisante connaissance des bâtiments ».

[(

Vol au Musée d'Art Moderne

En avril 2010, cinq toiles de maîtres [3] ont été dérobées au Musée d'Art moderne, rénové à hauteur de 15 millions d'euros en 2004. Une perte estimée entre 90 et 100 millions d'euros, selon la direction du musée, les tableaux étant signés Picasso, Matisse ou encore Léger.)]

Ces problèmes organisationnels pourraient n'être qu'anecdotiques s'ils n'avaient pas de conséquences sur la sécurité des visiteurs et la sûreté des œuvres. En dehors des musées rénovés récemment (Petit-Palais, Musée d'Art moderne, Cernuschi et Zadkine en partie), « les installations [de sécurité incendie] sont obsolètes et non conformes à la réglementation » [4]. De plus, le rapport signale que les personnels de surveillance spécialisés des musées est «  très peu formé dans le domaine de la sécurité ».

Enfin, « la protection (…) des œuvres reste très rudimentaire ». N'importe quel musée privé aurait été contraint de fermer après un rapport aussi accablant ! Sans compter les 159 préconisations précises faites entre 2004 et 2007 sur ces sujets, l'IGVP constate en 2009 qu'elles sont « loin d'être toutes mises en œuvre ». Rien d'étonnant donc, à ce que les incidents s'accumulent, fruits de ce manque d'entretien. Ainsi, en mars 2008, une petite fille a été légèrement blessée au Musée Carnavalet par la chute d'un élément en fer forgé qui s'est détaché de l'escalier à l'étage supérieur, selon un communiqué du syndicat SUPAP-FSU [5]. L'incident fut sans conséquence grave, mais aurait pu être plus sérieux (le communiqué parle de « mort évitée de justesse »). Quant aux musées rénovés, ils ne sont pas non plus exempts de failles importantes de sécurité (voir ci-contre : vol au Musée d'Art Moderne).

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Synthèse 2009 des rapports d'audit des musées municipaux de Paris

De plus, le rapport de synthèse 2009 signale que les conservateurs ne sont toujours pas venus à bout d'une tâche pourtant indispensable dans un musée : établir et tenir à jour des inventaires complets. Rappelons que sans ces inventaires, il est difficile, voire impossible, de savoir si une œuvre (surtout une œuvre non exposée au public) manque ou pas. Au Musée Bourdelle, malgré la présence de deux conservateurs, «  aucun des fonds (30.000 œuvres et objets d'art environ) n'a été réellement inventorié [6] ». Pire, quelques pages plus loin, l'IGVP signale le besoin de responsabiliser davantage les conservateurs, et la nécessité de leur « inculquer leurs responsabilités financières et de chefs d'établissement (quant à la sécurité du public notamment). » Faut-il en déduire que les conservateurs, chefs de ces 14 musées, ne sont pas pour le moment aptes à remplir une partie de leurs fonctions ?

Une gestion des ressources humaines aberrante

Mais la meilleure illustration de ce problème à la direction même des musées, c'est le taux d'absentéisme élevé des agents , qui perturbe considérablement le bon fonctionnement des musées. En octobre 2010, le syndicat Supap-Fsu, section DAC (direction des affaires culturelles) a fait une recension des plaintes des visiteurs du musée Carnavalet, d'après le Livre d'or. En effet, à de nombreuses reprises, tant en 2009 qu'en 2010, le musée a dû fermer des salles au public par manque de personnel. Ce problème semble d'ailleurs se poser également au Musée d'Art moderne et au Petit Palais. Le syndicat accuse le manque de moyens et d'effectifs [7].


Musée d'Art moderne de la Ville de Paris

Mais le rapport rendu par l'IGVP contredit ce prétendu « manque d'effectifs » : « globalement les effectifs apparaissent suffisants, surtout si l'absentéisme diminuait et si la surveillance des salles devenait plus mobile ». Et, plus loin : « L'absentéisme, notamment des agents de surveillance, est jugé trop élevé. L'absentéisme « compressible » de ces derniers (6,71% en 2007) est supérieur à celui de la Ville (5,74%) et surtout à la moyenne de la DAC (3,84%). » On observe néanmoins des différences selon les musées. Comme le remarque le syndicat Supap-Fsu, c'est au MAM, au Petit Palais et à Carnavalet que l'on observe principalement un manque de personnel… présent : le taux d'absence compressible [8] des adjoints d'accueil, surveillance et magasinage est de 6,20% en moyenne en 2007 dans les musées de la Ville, mais s'élève à 10,15% au MAM et à 8,22% à Carnavalet. Le rapport d'audit 2007 de ce dernier signalait d'ailleurs que ce musée « ne dispose pas d'informations utiles comme la mesure de l'absentéisme » [9]. Il n'est pas étonnant dans ces conditions que la gestion du personnel soit défaillante et que le taux d'absentéisme puisse ainsi s'envoler…

Des horaires inadaptés

Enfin, les personnels rechignent à moduler leur temps de travail pour être davantage au service du public. Impossible actuellement d'étendre les horaires des 14 musées, ouverts du mardi au dimanche de 10 à 18 h (sauf pour les catacombes dont les caisses ferment à… 16h). Ces horaires très réduits nuisent à l'attractivité des musées municipaux, qui sont de plus en compétition directe avec des majors dont les horaires sont mieux adaptés : ouverture de midi à 21H au Palais de Tokyo, jusqu'à 19h30 à la Pinacothèque de Paris, deux nocturnes par semaine au Musée du Louvre (contre une seulement au Musée d'Art moderne, rien dans les autres musées municipaux)…


Musée Carnavalet

En 2010, la Mairie de Paris a décidé d'ouvrir certaines bibliothèques le dimanche. Jugeant la prime accordée peu satisfaisante (75€ brut au lieu de 100€ net), les personnels ont fait grève pendant douze semaines… entraînant une grève de 95% du personnel du musée Carnavalet le samedi 16 octobre 2010, qui ont ainsi profité de l'occasion pour réclamer la même augmentation !

La solution proposée : créer un établissement public autonome des Musées de la Ville de Paris

A la fin de son rapport 2009, l'IGVP propose de créer un établissement public unique [10] englobant l'ensemble des musées municipaux et intégrant Paris-Musées [11], sur le modèle des musées viennois, cité en annexe du rapport [12]. Une dépêche AFP du 19 janvier 2011 a confirmé que cette solution avait été retenue. Le futur établissement public devrait être mis en place mi-2012, d'après Christophe Girard, adjoint PS à la Culture.

Ce système devrait permettre d'alléger les lourdeurs administratives actuelles, de mutualiser les moyens et de développer le mécénat culturel. Néanmoins, cette solution ne va pas assez loin et ne résout pas l'un des problèmes majeurs des musées de la Ville de Paris : la gestion des ressources humaines.

Avec un Epa, le statut de droit public des agents est préservé. Il est donc illusoire d'espérer davantage de flexibilité de leur part [13], notamment pour les horaires, et une amélioration du taux d'absentéisme, dont la Fondation iFRAP a déjà démontré qu'il était plus élevé dans le public que dans le privé. La ville de Vienne en Autriche a bien créé en 2001 un établissement public autonome « Museen der Stadt Wien », mais avec une condition majeure : l'embauche des nouveaux entrants sous contrat de droit privé et l'extinction progressive des agents de droit public : « Le recrutement selon les procédures de droit privé est mieux adapté à la forte spécialisation et à la grande diversité d'un nombre important de postes ». On s'étonne donc que la synthèse du rapport « oublie » cette réforme importante, et à notre avis, cruciale pour lutter contre l'absentéisme et la guerre larvée des agents contre les réformes d'extension des horaires. Au contraire, l'IGVP souligne que l'établissement public viennois a seulement permis une « gestion unique des personnels de surveillance sur de nombreux sites, permettant de lisser les congés et les absences ».

Conclusion

Mutualiser les moyens et réduire les intermédiaires administratifs est une bonne chose pour les 14 musées municipaux. Mais il aurait fallu aller beaucoup plus loin dans cette réforme, et pourquoi pas ?, en confier même la gestion à un opérateur privé (Culturespaces par exemple, qui gère déjà le Musée Jacquemart-André à Paris), tout en remplaçant progressivement les agents sous statut en salariés de droit privé. Car on ne peut plus se permettre de voir des salles fermées pour des absences injustifiées, ni des tableaux volés parce que les établissements ne sont pas entretenus et le personnel peu formé.

[1] Paris-Musées a été créée en 1985 sous le statut d'association loi 1901. En 2008, elle a reçu après appel d'offres une délégation de service public pour l'animation des musées de la Ville de Paris jusqu'en 2014.

[2] En 2004, le Maire de Paris a chargé l'IGVP d'inspecter le fonctionnement de 10 des 14 musées municipaux. Une synthèse de ces rapports a été rendue en 2009, et un nouveau rapport (pas encore publié) a été remis au maire par Delphine Lévy en mai 2010.

[3] Les cinq chefs d'œuvre dérobés sont « Le pigeon aux petits pois » de Picasso, « La pastorale » de Matisse, « L'olivier près de l'Estaque » de Braque, « La femme à l'éventail » de Modigliani et « Nature morte aux chandeliers » de Léger. Source : Le Figaro

[4] Ces négligences de la Ville de Paris ne sont d'ailleurs pas réservées aux seuls musées : en 2009, 420 bâtiments municipaux n'avaient toujours pas subi de diagnostic amiante approfondi, une obligation depuis un décret paru en septembre 2001 : 3.035 bâtiments appartenant à la Ville auraient dû faire l'objet de cet examen avant 2005.

[5] Mardi 22 avril 2008, « LA MORT EVITEE DE JUSTESSE AU MUSÉE CARNAVALET !!! », SUPAP-FSU.

[6] Rapport de synthèse 2009, p. 7

[7] Source : blog du DAC-SUPAP.

[8] «  Les absences compressibles comprennent les congés de maladie ordinaire, les accidents du travail et les absences injustifiées. » Cf. Rapport de synthèse 2009.

[9] Curieusement, le rapport d'audit du Musée d'Art moderne n'est pas disponible sur la page de l'IGVP. Un bug technique sans doute…

[10] L'IGVP envisageait deux autres solutions : la création de plusieurs EPA : Petit Palais, MAM, Carnavalet, ensemble des autres musées ; ou la création de trois EPA et maintien d'une gestion DAC pour les autres musées. Le rapport précise que « Dans ces deux cas de figure, les expositions et les publications resteraient externalisées mais confiées à un Paris-Musées « croupion » (sic) ».

[11] Cf. Présentation sur son site Internet : « Paris Musées est en charge depuis 1985 de l'animation et de la promotion des quatorze musées municipaux parisiens. Elle produit les expositions des musées de la Ville de Paris et édite les catalogues liés à ces manifestations. En 2008 Paris Musées a remporté l'appel d'offres de la délégation de service public lancé par la Ville de Paris, pour l'animation de ses musées jusqu'en 2014. À ce titre, elle représente la Ville de Paris et ses musées. Elle assume l'entière responsabilité financière et juridique des productions dont elle a la charge. »

[12] Annexe 9 du rapport de synthèse 2009.

[13] Le syndicat Supap-fsu s'y oppose d'ores et déjà : « Les musées de la Ville de Paris vont donc amplifier le consumérisme et les effets de mode dans le domaine culturel. La recherche de nouveaux partenaires financiers [c.à.d. le mécénat] va renforcer la privatisation du bien public à travers des soirées privées ou événementielles. La transformation des musées parisiens en EPA va inévitablement avoir des conséquences sur les personnels avec le développement des chargés de missions et la mise à l'écart des fonctionnaires, une pression (sic) des directions aux pouvoirs accrus sur les agents, et le développement de la précarité pour permettre l'extension des horaires et rendre les musées parisiens compétitifs avec le Grand Palais, Le Louvre, mais aussi les musées des grandes capitales européennes. » La CGT renchérit : « La gestion des personnels doit se faire dans le respect des statuts de la fonction Publique » dans une brève intitulée « MUSEES EN DANGER ! » le 25 janvier 2011.

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