Éducation et culture

Le salaire au mérite des professeurs

les (excellents) enseignants ne sont pas assez payés

01 mars 2010 • Philippe François

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Déjà trois grèves des enseignants depuis la rentrée de septembre 2009. Pourquoi ? Entre autres : les réformes du lycée, du baccalauréat, de la formation des professeurs et le non remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. Des raisons valables ou des prétextes ? Un malaise qui dure depuis des décennies doit avoir des causes plus profondes : le besoin de reconnaissance des mérites individuels, l'absence de gestion des ressources humaines et des carrières, un respect de l'autonomie poussé si loin que chaque enseignant est seul face à ses réussites et à ses échecs. Une piste pour commencer : le salaire au mérite.

« Vous pourrez mettre Chloé (ou Hugo) en 4e B à la rentrée ? » En principe, leurs parents n'ont même pas besoin de faire cette démarche un peu gênante.
Soit un habile choix d'options garantit que leur enfant aura les meilleurs enseignants, soit ils savent que le proviseur confie systématiquement les enfants de ses collègues aux meilleurs professeurs, et leur évite surtout les plus mauvais.
Difficile de lutter contre ce favoritisme, mais il fait bien la preuve de l'écart qui existe entre les meilleurs et les moins bons enseignants.
Puisque ces écarts sont de notoriété publique, pourquoi les enseignants sont-ils tous traités de la même façon ?

De la maternelle au baccalauréat, chaque élève a reçu l'enseignement d'une soixantaine de professeurs.
Mais de toutes ces rencontres, à un moment critique de sa vie, l'adulte ne se souvient avec reconnaissance que d'une demi-douzaine d'entre eux.
Chez les enseignants comme dans les autres professions, les performances sont très hétérogènes.
Et comme eux sont seuls face à leur classe, leurs résultats sont clairement individualisés et identifiables.
La question se pose : quels écarts de salaire seraient mérités et souhaitables entre enseignants ? Du simple au double ou au triple ?

Le premier homme, Albert Camus, édition Folio

« Dans les autres classes, on leur apprenait sans doute beaucoup de choses, mais un peu comme on gave les oies. Dans la classe de Monsieur Bernard, pour la première fois, ils sentaient qu'ils existaient et qu'ils étaient l'objet de la plus haute considération : on les jugeait dignes de découvrir le monde. (...) Monsieur Bernard, son instituteur de la classe de certificat d'études, avait pesé de tout son poids d'homme, à un moment donné, pour modifier le destin de cet enfant dont il avait la charge, et il l'avait modifié. »

L'enfant en question est Albert Camus, orphelin de père et fils d'une femme de ménage illettrée.

En 2010, le cycle de formation des enseignants va être profondément réformé : fermeture des IUFM, allongement de la durée de leurs études et transfert de leur formation à l'Université.
Une occasion unique de revoir de fond en comble la gestion des carrières des enseignants.

L'uniformité des rémunérations

D'après le ministère de l'Éducation, après 30 ans de carrière le professeur certifié le moins bien payé gagne 2 530 € par mois et le mieux payé 3 011 € [1].
On veut croire que le plus haut salaire est attribué au meilleur professeur et le plus bas au plus mauvais.
Même si c'était vrai, un écart de 19 % à 52-55 ans, c'est faible, surtout au moment où les intéressés doivent, en moyenne, atteindre leur compétence maximale, faite d'expérience accumulée et d'enthousiasme préservé.

Un comportement rationnel des enseignants

Vu ces perspectives de carrière, il est logique de la part des enseignants d'organiser leur vie en conséquence.
Et donc de s'investir massivement, plutôt que dans leur profession, dans d'autres activités : familiales, de loisirs, culturelles, sportives, syndicales, politiques ou même dans un second métier… C'est d'ailleurs ce que l'on constate dans une proportion anormale pour des professionnels de niveau cadre.
Le problème est que, dans l'enseignement comme ailleurs, ce sont les personnes très fortement impliquées dans leur métier, et non les suiveurs, qui font progresser le système.

Le mythe de la vocation des professeurs

Pour contrer ces dérives, la société semble compter sur la « vocation » des enseignants qui n'auraient besoin d'encouragements ni financier ni de carrière ni de reconnaissance pour se motiver.
Ce n'est pas suffisant.
Une proportion non négligeable d'enseignants choisit cette profession par intérêt pour la matière à enseigner plus que pour l'enseignement, et un autre groupe s'y engage simplement faute d'autre débouché.
Mais même pour les compétents enthousiastes, en 2010, très peu de « vocations » résistent à des décennies d'absence de gestion des ressources humaines.
Le rapport Hardouin [2] de 2003 comme la revue Éducation et Formation de novembre 2008 notent qu'une proportion importante d'enseignants est « désillusionnée » et 4 professeurs du secondaire sur 10 ne recommanderaient pas ce métier.
Leur taux d'absentéisme et la fréquence de leurs grèves sont des symptômes typiques de ce syndrome.
Dans une large mesure, les syndicats d'enseignants participent à cette fiction d'enseignants tous motivés et tous excellents en défendant les carrières à l'ancienneté.

La réforme de l'évaluation des enseignants ... en discussion

Dans son rapport d'octobre 2009, le député Dominique Le Méner recommande de prendre en compte les performances des enseignants dans tous les aspects de leur métier : enseignement devant les élèves, résultats obtenus, suivi et conseil aux élèves, participation à la vie de leur établissement (contacts avec l'administration et leurs collègues), relation avec les parents.
Les syndicats font semblant de craindre qu'avec cette méthode les enseignants du prestigieux lycée Henri- IV ne soient systématiquement mieux notés que ceux d'un lycée difficile de Marseille-Nord.
D'une part, c'est malheureusement déjà le cas et, d'autre part, c'est mépriser les capacités de jugement des personnes qui seraient amenées à les guider et les évaluer : proviseurs, inspecteurs et collègues seniors en compétence, pas nécessairement en âge.

Par manque de courage, certains enseignants et la quasi-totalité de leurs syndicats veulent conserver la méthode actuelle de non-gestion des carrières des professeurs.
Leur prétexte est d'éviter l'arbitraire dans l'évaluation de leurs performances.
L'arbitraire : un risque qui existe dans toutes les professions et qui peut avoir de multiples causes (désaccord sur la méthode d'enseignement, sexisme, anti-jeune, anti-senior, politique…).
Mais les enseignants ont, de ce point de vue, la chance de travailler dans la plus grande organisation de France et donc de pouvoir être évalués tout au long de leur carrière par de multiples personnes – la meilleure façon d'atténuer considérablement ce risque.
Pour assurer leur perfectionnement et leur épanouissement personnel tout au long d'une vie professionnelle assez répétitive, et donc pour améliorer leur performance, les enseignants doivent accepter une véritable gestion individualisée de leur carrière.

[(Agrégés : une caricature de gestion des ressources humaines

Au-delà du CAPES, l'agrégation est un concours difficile qui ouvre droit à d'étranges avantages professionnels.
Un salaire de débutant supérieur à celui des CAPESiens n'est pas choquant. Un jeune Centralien est mieux payé qu'un ingénieur d'une école moins cotée.

Mais le cocasse, c'est que l'agrégation garantit trois heures de cours en moins, sans aucune contrepartie d'encadrement des jeunes enseignants ou d'élèves en difficulté. L'agrégation assure également un salaire durablement supérieur à celui d'un CAPESien, quelle que soit la performance des intéressés.

Après 30 années d'enseignement, le salaire maximum d'un CAPESien est toujours inférieur au salaire minimum d'un agregé. On peut donc voir des enseignants CAPESiens avec 5 ou 10 ans d'expérience réussir le concours de l'agrégation, rester dans le même poste, mais être déchargés de trois heures de cours à la rentrée suivante.
Une forme de reconnaissance et d'utilisation des compétences qui semblerait absurde partout ailleurs, la règle habituelle étant que les plus compétents travaillent plus avec plus de responsabilités.)]

Minimum Maximum
Salaire des certifiés 2 530 3 011
Salaire des agrégés 3 082 3 615
Salaires nets après 30 années d'exercice, hors indemnité de résidence, supplément familial, heure supplémentaire et indemnité de professeur principal. Source : ministère de l'Éducation nationale, document général préparatoire au débat national sur l'avenir de l'école.

[1] Le niveau moyen du salaire des enseignants par rapport à celui des salariés du privé constitue un autre sujet d'étude. Le Livre vert sur l'évolution du métier d'enseignant de 2005 fournit des conclusions beaucoup plus nuancées que celles des syndicats.

[2] Document général préparatoire au débat national sur l'avenir de l'école.

Commentaires

  • Par Philippe François • Posté le 15/04/2010 à 18:23 L'enquête qui vient d'être réalisée par la société des agrégés confirme malheureusement ce que j'avais écrit et qui est évident:

    - de nombreux agrégés enseignent au collège et leur décharge de 3 heures est injustifiable

    - de trop nombreux enseignants sont intéressés par la matière à enseigner plus que par l'enseignement: c'est le mode de recrutement et de management des enseignants qui est en cause.
    voir l'enquête sur www.societedesagreges.net
  • Par Romain • Posté le 15/04/2010 à 18:23 Un agrégé, dans les textes, doit travailler au Lycée ou en premier cycle universitaire. On considére qu'il doit travailler deux heures (préparation, réunion, auto-formation, correction) pour une heure de cours soit 15 + 30 = 45heures/ semaine.
    Un certfifié doit travailler au collège et on considére qu'il a 1,5 heures de travail pour une heure dispensée soit 18 + 27 = 45 heures. Le temps de travail hebdomadaire supplémentaire étant équilibré par les petites vacances, sachant que les enseignants ne sont pas rémunérés pour Juillet-Août. Voici comment se justifie le statut des agrégés.
  • Par F • Posté le 14/03/2010 à 09:46 Vous vous faites bien des illusions sur le salaire au mérite : il sera entre les mains des syndicats qui pourront s'appuyer sur les associations de parents d'élevées "amies" ou sur la CGT qui a beaucoup de décharges de service au titre de l'EDF, et est représentée dans les conseils d'administration des établissments.
    Et aussi sur l'espoir de voir changer la formation des enseignants car ceux qui la donnaient en IUFM la donneront à l'Université où ils sont déjà nommés : ça n'est qu'une apparence de modification qui affecte surtout le statut des "Pédagogues".
  • Par romero • Posté le 11/03/2010 à 11:07 Il faut cesser de voter pour des fonctionnaires. Tant qu'ils seront majoritaires à la chambre rien ne pourra changer car ils ont trop intérêt à protéger leurs privilèges. Une carrière à la qualité ne peut qu'en inquiéter un grand nombre.

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