Éducation et culture

Le rapport Aghion et ses pistes pour la réforme de l'Université

Un rapport au moins "respectable"

05 février 2010 • Philippe François

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Le rapport « L'excellence universitaire : leçons des expériences internationales » qui vient d'être publié porte sur un sujet essentiel pour notre pays. Commandé par Valérie Pécresse, ministre des universités, il pouvait difficilement être à 180° de la réforme de 2009 qui lui avait demandé tellement d'efforts. Mais la qualité de l'équipe qui l'a préparé, la somme de données qu'il fournit, mériteraient au moins le respect de la part des Universitaires.

Cette autre analyse sur la réforme Pécresse de l'Université est dirigée par Philippe Aghion, professeur d'économie à l'Université de Harvard. Composée de personnalités de premier plan, d'origines très variées, la commission constitue une équipe impressionnante :

Composition de la commission

- Mathias Dewatripont, Directeur de l'Ecole de Commerce Solvay (U.L.B., Bruxelles)

- Pr Martin Hellwig, Directeur de l'Institut Max Planck à Bonn (Allemagne)

- Bengt Holmstrom, Professeur d'Economie au MIT

- Caroline Hoxby, Professeur d'Economie à l'université de Stanford

- Wilhelm Krull, Secrétaire General du Volkswagen Stiftung

- Andreu Mas Colell, President du European Research Council

- Jo Ritzen, Président de l'université de Maastricht

- Andre Sapir, Senior Fellow à Bruegel et ancien conseiller du Président de la Commission Européenne

- Michael Sohlman, Directeur de la Fondation Nobel

PDF - 2.9 Mo
Rapport Aghion : L'excellence universitaire : leçons des expériences internationales

Jusqu'à présent, personne n'a prétendu que ces personnalités poursuivaient leur intérêt personnel dans cette affaire (argent, poste, décoration …). On peut donc supposer qu'elles ont rédigé ce rapport en conscience et en toute indépendance. Pour Philippe Aghion lui-même, cette interview donnée au Nouvel Observateur il y a un an semble indiquer qu'on peut difficilement l'accuser d'être aux ordres du gouvernement :

Nouvel Observateur. - Pourquoi parlez-vous d'improvisation ?

Philippe Aghion. - Ce gouvernement n'évalue jamais ce qu'il a décidé auparavant lorsqu'il annonce un nouveau train de mesures. Il y a d'abord eu le paquet fiscal, avec ses baisses d'impôts et le dispositif onéreux et discuté des heures supplémentaires. Puis il y a eu l'adoption (en théorie) du rapport Attali avec notamment la promesse de réformer en profondeur les universités et le marché du travail, deux domaines où il faut investir beaucoup si l'on veut rattraper notamment les pays scandinaves. Et puis maintenant, il y a la crise financière et les mesures de relance. A aucun moment n'est posée la question de la cohérence économique et budgétaire de l'ensemble. L'exécutif agit au coup par coup, donnant cette impression d'être avant tout motivé par les effets d'annonce. Il n'y a pas de réflexion de fond sur la stratégie économique, comme Gordon Brown l'a fait en Grande-Bretagne, et comme Barak Obama s'attèle déja à le faire aux Etats-Unis

Des commentaires à l'emporte-pièce

Pour juger du prestige de nos universités, le rapport confirme que le classement de Shangaï qui avait déchaîné les sarcasmes des opposants à la réforme, est validé par plusieurs autres études réalisées de façon indépendante. Mais à peine publié, le rapport Aghion a été immédiatement brocardé d'une façon qui ne témoigne pas de la hauteur de vue qu'on attendrait d'universitaires. Passe encore que dans le feu des grèves de 2009, des slogans caricaturaux aient pu être utilisés, mais un an plus tard, ce rapport mérite mieux.

Sauvons l'Université (Slu)

Dans son article "Rapport Aghion et recherche prolétarisée" Slu attire aussi l'attention sur la novlangue du XXIe siècle et souligne que des mots comme "réfléchir", "comprendre", "apprendre", "penser" ont cessé d'être entendus tandis qu'une mutation soudaine transforme les universitaires en machines à faire tourner en boucle "l'excellence", "l'innovation", "la performance", "les compétences", "le référentiel", "l'autonomie" et "la gouvernance".

Blog de Courrier International

Le rapport justifie la politique d'asservissement du travail intellectuel, en réduisant celui-ci à de la « production ». Pire : réduite à de la « production mondialisée », la recherche scientifique et technologique se retrouve dépouillée de sa vocation d'indépendance par rapport aux grands intérêts privés (financiers, multinationales...).

Blog Histoire d'universités

Le modèle Aghion ne peut s'imposer en France que si les universités sont sorties du service public d'enseignement supérieur !

Autres

- « Comme si le système universitaire US, posé en exemple dans sa version la plus caricaturale par le rapport Aghion, ne traversait pas une crise profonde. »
Les critiques mettent en avant les pertes financières subies par les universités des 3 membres américains de la commission en 2008 pour en déduire que ce modèle n'est pas valable. Chacune de ces universités conserve un capital de plus de 10 Mds $.

- L'accusation d'élitisme, de ne défendre que les meilleures universités et de négliger les autres est très souvent reprise, alors que le rapport précise : « L'étude des exemples étrangers nous apprend que la promotion de l'excellence ne vise pas seulement à faire progresser quelques établissements à fort potentiel, mais crée un effet d'entraînement sur l'ensemble du système d'enseignement supérieur. »

C'est d'ailleurs ce qu'on a pu constater en France depuis 20 ans pour les écoles de commerce de province, dans le sillage des 3 parisiennes.

La proposition essentielle

Les réactions de ces universitaires sont d'autant plus étonnantes, que la principale recommandation du rapport porte sur la composition du conseil d'administration des universités. Après une année d'application, beaucoup de personnes favorables ou opposées à la réforme semblaient d'accord pour trouver que la plupart des conseils d'administration de 30 membres sont paralysés par des luttes et des coalitions aléatoires entre Professeurs, Maîtres de Conférences, Techniciens, Administratifs et Etudiants. Certains accusaient le mode d'élection, d'autres le niveau des quota attribués aux différents groupes.

Le rapport confirme que le conseil d'administration ne doit pas être un Parlement où s'affrontent des intérêts corporatifs à court terme ni un exécutif, mais un lieu où les objectifs sont fixés, où l'on vérifie qu'ils sont atteints et où l'on décide de la stratégie à moyen et long termes. Il recommande donc d'y donner le pouvoir à des personnes intéressées par un long terme qui se chiffre en décennies. Il faut le reconnaître, les salariés, même enseignants et les étudiants sont, en grande majorité, intéressés par leurs intérêts propres et par le court terme. Le rapport appelle à l'entrée de « trustees » dans les conseils d'administration, le même genre d'administrateurs indépendants qui sont recherchés pour les mêmes raisons dans les conseils d'administration des entreprises.

Commentaires

  • Par Philippe François • Posté le 30/04/2010 à 00:46 D’accord sur un point : le rapport n’apporte pas grand-chose de nouveau comparé à ce que tout le monde sait depuis longtemps. J’espérais que l’autorité et l’indépendance de ses auteurs aideraient à convaincre. Commencer par réformer la « tête » des Universités est indispensable. Comme toutes les grandes organisations, les Universités ont besoin de recevoir une impulsion qui ne peut venir que de la direction. C’est elle qui doit parvenir à un consensus sur le type d’université qu'il est possible et souhaitable de développer dans son environnement et les thèmes d’excellence visés, et imposer ensuite une exigence de qualité plutôt que le copinage. Vous avez pu lire dans Le Monde de cette semaine, "Heureux comme un universitaire... ...français en Suisse", une enquête sur les professeurs français recrutés par les universités suisses : beaucoup plus heureux mais beaucoup plus encadrés. Cela correspond à la réalité. Les carrières sont longues, et très peu de personnes sont capables de se développer tout seuls sans objectifs, sans sanctions positives ou négatives.

    La méfiance des personnels des universités vis-à-vis du président d’université est choquante. Le conseil d’administration qui le nomme doit être composé de personnes qui ont un intérêt fort à ce que leur université réussisse à long terme. Cet intérêt n’est pas financier mais fondé sur la passion pour la recherche et l’enseignement (souci typique des intellectuels et humanistes), ou sur la volonté que leur université soit prestigieuse (désir typique des anciens élèves), ou que l’université de leur région soit excellente et fertilise son environnement (volonté typique des élus nationaux et locaux). Malheureusement, les personnels, en grande majorité, pensent d’abord à défendre leurs intérêts à court terme.

    Je ne suis pas non plus d’accord avec l’idée que très peu d’universités ont une chance de « percer ». Les Prix Nobel de médecine aux Etats-Unis par exemple sont étonnamment dispersés dans de nombreux sites. En France, l’Ecole d’Economie de Toulouse semble avoir acquis une grande renommée, loin du Quartier Latin.
  • Par LALIGANT Olivier (prof. U. Bourgogne) • Posté le 30/04/2010 à 00:46 Vous vous étonnez de la réaction des universitaires vis-à-vis du rapport Aghion et moi je m'étonne que l'IFRAP ne comprenne pas encore le problème que vit (subit) le monde de la recherche. Celui-ci ne favorise maintenant que l'esprit de compétition et l'esprit "manager". Pour le vivre tous les jours, les pouvoirs politiques (et certains chercheurs-manageurs) confondent le métier d'ingénieur et le métier de chercheur. Le "projet", maître mot-pensée de l'ingénieur rend "utile" le politique et ce d'autant plus qand ce dernier alloue une somme colossale au projet (c'est l'histoire de la poule et du couteau).

    Je ne sais pas combien a coûté ce rapport, mais ce qu'il y a dedans me désole et me désolera encore longtemps. Comme pour une entreprise, on s'intéresse au directoire, car là encore c'est beaucoup plus significatif et valorisant de s'occuper de la "tête" que des pieds (sous-entendu nous les chercheurs). S'intéresse-t-on aux chercheurs? Non. L'on s'imagine qu'il suffit de copier les meilleurs et automatiquement le reste suivra... C'est oublier que le prestige des universités est lié à celui de quelques chercheurs exceptionnels qui y ont séjourné (Einstein à Princeton...). Ainsi, comme l'argent attire l'argent, le bon attire le bon... Pour faire briller une université, il suffirait d'y placer un prix Nobel, l'effet Pygmalion ferait le reste... les chercheurs feraient de la recherche et ne passeraient pas leur temps à écrire et rabâcher ce qu'ils voudraient bien faire à partir du peu qu'ils ont à peine commencé à explorer...

    Pour en finir avec le rapport Aghion (qui sur le fond n'apporte rien de bien rassurant quant à la compréhension du monde de la recherche) j'aimerais simplement dire que je ne connais aucun scientifique qui oserait présenter des droites de tendance sur de tels graphes statistiques. Je suis sûr que j'obtiendrais de meilleurs résultats en corrélation sur un graphe affichant "l'excellence" en fonction de la température moyenne du site de l'université... mais bon, tous les non-scientifiques s'en fichent que ces graphes soient peu crédibles ... car, à la base, c'est de la science.
    O. Laligant, prof. à l'U. de Bourgogne

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