Éducation et culture

Le musée fantôme des arts et traditions populaires

Plongée au coeur d'une ethnographie orpheline

11 septembre 2008 • Agnès Verdier-Molinié

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Le Musée national des arts et traditions populaires, victime collatérale du grandiloquent projet
du Mucem à Marseille, risque de garder encore longtemps portes closes. Après plus de 70 ans d'existence, le Musée national des arts et traditions
populaires
est une coquille
à l'abandon.
Et si la solution
était de remettre
la présentation
de ses collections
au goût du jour ?

Les portes d'entrée du public
sont fermées. Des serpillières
les calfeutrent… Bienvenue au
Musée national des arts et traditions
populaires (MNATP), au coeur du
jardin d'acclimatation (Paris XVIe) !
Trois ans que plus aucun visiteur
– sauf quelques étudiants – ne
foule plus le sol des galeries évoquant
la vie rustique ou urbaine depuis
le XVIIIe siècle. Chalet de bois,
buffets normands, trousseau de
noces, assiettes en faïences, tous les
éléments de la vie quotidienne de
nos aïeux sont là. L'originalité du
MNATP était d'être un « musée
laboratoire », avec mise en situation
des objets exposés. Après plus de
soixante-dix ans d'existence, c'est
une coquille à l'abandon. Ses collections
sont censées être progressivement
transférées au musée des
civilisations de l'Europe et de la
Méditerranée à Marseille (Mucem).
Mais de musée, à Marseille, point
pour le moment. Le chantier est
au point mort et la construction du
bâtiment annexe qui visait à abriter
les réserves des collections est,
paraît-il, annulée. Il faut dire que
la note pour construire le Mucem
est salée : 150 millions d'euros dont
100 millions à la charge de l'État.
Cette somme, l'État, malgré ses promesses,
ne l'a pas.

Revenons aux sources de cette petite
saga culturelle. Michel Colardelle,
ancien conseiller au cabinet de Jack
Lang, et véritable auteur de Chevaliers
de l'an mil, les habitants du lac
de Paladru, la formation d'un terroir
au XIe siècle (1993), nommé à la tête
du MNATP en 1996, n'a eu de cesse
de dire à quel point la situation de
son musée n'était pas bonne. On ne
pouvait pas y exposer l'ensemble
des arts populaires européens, on ne
pouvait y faire d'expositions temporaires
d'envergure, etc. Bref, ce musée
n'avait pas d'avenir avec ses quelque
70 000 visiteurs (surtout des écoles)
par an. Ainsi, le directeur a-t-il eu
l'idée lumineuse de « décentraliser »
un musée national – ce serait une
première. Cette proposition a été
rabâchée pendant des années, gouvernement
après gouvernement. Du beau travail de lobbying. Finalement,
le directeur du MNATP s'est
vu octroyer la direction du Mucem,
qui doit être réalisé par l'architecte
Rudy Ricciotti sur le site du Fort
Saint-Jean à Marseille.

Y aura-t-il un Mucem
ou n'y en aura-t-il pas ?

Ce musée, dont l'ouverture est prévue
à l'horizon 2012 (après avoir
été prévue pour 2008), synthétise,
si on en croit le site internet du
défunt MNATP, « à la fois le passage
des cultures populaires françaises
aux civilisations de l'Europe et de la
Méditerranée, des riches collections
nationales aux collections internationales
mais également des recherches
initialement centrées sur l'ethnologie
française, vers une approche transdisciplinaire,
concernant les sociétés
dans leur totalité, et dans l'épaisseur
du temps. » Beau programme. Les
collections du Mucem seront entre
autres constituées à partir de celles
de l'ancien MNATP. Le fait est que,
en réalité, seulement 20% environ
des collections du MNATP seront
utilisées. Le reste ira dans de grandes
boîtes, dans des réserves marseillaises
dont la construction semble
pour l'instant compromise… Alors,
y aura-t-il un Mucem ou n'y en aurat-
il pas ? Nul ne le sait. Le Premier
ministre François Fillon a réaffirmé,
pendant les élections municipales, la
volonté du gouvernement de soutenir
ce projet. Depuis, de nombreuses
rumeurs d'abandon circulent. Le
projet scientifique du musée doit
notamment être revu. Bref, depuis
2005, le projet patauge alors qu'à
l'autre bout du jardin d'acclimatation,
sur le site de l'ancien bowling,
se construit rapidement un gigantesque
nuage de verre de 2 400 m2 :
la Fondation Louis-Vuitton pour
la création. Étrange, car on croyait
que, selon les mots du directeur du
MNATP, « rien n'est plus possible à
cet endroit ». Qu'importe, les visiteurs
du musée LVMH pourront passer
devant les portes closes du MNATP
pour aller admirer les Picasso de la
Fondation Arnault et les quelque
100 agents encore en poste les regarder
passer.

Et si la solution était non
pas de délocaliser le MNATP mais
de remettre la présentation de ses
collections au goût du jour en faisant
jouer les nouvelles technologies ? Et
tout simplement pour Marseille de
laisser cette belle ville trouver un
mécène afin de satisfaire ses ambitions
de capitale culturelle de l'Europe ? La note serait moins lourde
pour l'État et la satisfaction peut-être
plus grande pour le visiteur… À
quelque 600 kilomètres de là, Bilbao
n'a pas attendu Marseille pour avoir
un grand musée privé. Un musée qui
rayonne dans l'Europe entière.

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