Éducation et culture

La réforme de l'ENA vue par la promotion Léopold Senghor

30 novembre 2004 • Bernard Zimmern

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La promotion Léopold Senghor, sortie en 2004, a eu le courage d'exprimer les réformes que devrait réaliser l'Ecole pour cesser d'être un concours de beauté où viennent se mirer les différentes administrations et pour que les élèves reçoivent une réelle formation. Ces propositions dont certaines viennent d'être mises en application (2008) devraient continuer d'inspirer la politique du gouvernement Sarkozy.

Extraits du rapport de la Promotion Léopold Sédar Senghor 2002-2004)

A l'issue de 27 mois de scolarité, les élèves de la promotion Léopold Sédar Senghor [1] entendent jeter un regard rétrospectif sur leur expérience de formation à l'ENA. Ils souhaitent aussi informer les autorités de tutelle et les administrations recruteuses des dysfonctionnements majeurs qui empêchent l'école d'assumer pleinement son rôle.

1 - Tout à sa préoccupation de classement, l'école a depuis longtemps abdiqué sa vocation pédagogique

L'ENA ne forme pas ses élèves, elle les classe. Mobilisée par la sélection des premiers du classement, promis à des carrières rapides dans ou hors l'administration, l'école néglige sa dimension pédagogique. Le constat est récurrent. Il est aussi massif. L'essentiel de la promotion se retrouve en effet sur l'évidence du diagnostic.

Dès lors, l'école semble démunie dans la définition de sa politique pédagogique. L'absence de claire analyse des besoins des administrations, le défaut de réflexion sur les compétences à acquérir au cours de la scolarité et finalement l'inexistence d'un projet pédagogique d'ensemble en sont l'illustration la plus manifeste.

2 - Ce qu'on apprend à l'ENA et ce qu'on n'y apprend pas : la forme sans le fond

.... Une fois commencée la scolarité, le contenu même des enseignements est pour les élèves l'objet de nombreuses interrogations. Chacun se demande aujourd'hui quelles sont les qualités que l'ENA cherche à développer chez les futurs hauts fonctionnaires. Le courage intellectuel, la capacité à innover, l'esprit critique ne paraissent pas en faire partie.

... En questions internationales, la réflexion sur la politique africaine de la France se limite à une étude de cas portant sur les moyens d'inviter à Paris M. Mugabe, président du Zimbabwe, sans trop heurter les associations des droits de l'Homme, la presse ou nos partenaires britanniques. En gestion publique, la solution proposée d'un cas portant sur la résolution d'une grève dans une préfecture est la mutation rapide du préfet, tenu pour responsable du conflit. Ces deux exemples ne sont que des indications du pragmatisme ou plutôt du cynisme dont les élèves doivent faire preuve dans la rédaction de leurs notes. Les solutions courageuses et originales sont rarement reconnues.

... Dans la préparation de ses notes, l'élève est invité à lire entre les lignes pour identifier la solution souhaitée par le concepteur du dossier. Il adopte dès lors la position du service dans lequel le place la mise en situation de la commande. En finances publiques, l'élève apprend à ne se fier qu'aux documents émanant de la direction du budget et ne regarde qu'avec circonspection ceux préparés par les ministères dits dépensiers. En économie, il apprend que l'euro n'est pas surévalué par rapport au dollar et que malgré une croissance économique nulle et un chômage élevé, il convient de favoriser les réformes structurelles pour renforcer la compétitivité de nos entreprises.

... L'esprit critique n'est pas de mise. Dans la rédaction des copies, le copier-coller remplace l'analyse, l'élève se contentant d'adopter la doxa en vogue dans l'administration. Il émaille alors ses papiers de quelques formules à la mode et se replie derrière les solutions stéréotypées : en gestion publique par exemple, il propose systématiquement la signature d'un contrat d'objectifs et de moyens et ne manque pas de modifier l'organigramme pour créer un pôle de contrôle de gestion ; en questions européennes, il mime le langage du quai d'Orsay et passe un temps appréciable à maîtriser le champ lexical des télégrammes diplomatiques. La valeur ajoutée d'une copie est ainsi moins dans la réflexion que dans ce que pourrait être une note produite par l'administration. La démarche conduit à aborder un problème sous un angle unique - budgétaire, juridique ou managérial - rarement selon une approche pluridisciplinaire.

... aucune avancée majeure n'intervient. Principale cause d'immobilisme du système, la sortie directe des élèves dans les grands corps de l'Etat n'est pas remise en cause. [2]

3 - Une proposition de la Promotion Senghor

... D'abord la suppression de l'accès direct aux grands corps (conseil d'Etat, Cour des comptes, inspection générale des finances). Ainsi, la scolarité à l'ENA ne serait plus soumise aux exigences de recrutement des quinze premiers postes offerts à la sortie. L'accent pourrait enfin être mis sur les contenus, les savoir-faire et les pratiques. L'exemple de la Cour de Cassation montre que de grandes institutions républicaines peuvent fonctionner sur la base d'un accès en seconde partie de carrière, qui favorise par ailleurs la motivation et la productivité chez les impétrants. Les modalités de recrutement dans les grands corps pourraient consister en un examen professionnel après quelques années d'expérience sur le terrain. [3]

... La réforme de l'ENA suppose enfin un renforcement de la mobilité après l'école, un lissage des régimes indemnitaires au sein des ministères et une gestion plus transministérielle de la carrière des hauts fonctionnaires. A l'issue de l'ENA, les élèves pourraient être versés dans trois corps : administrateurs civils, magistrats financiers, magistrats administratifs.

Si la vénalité des offices a largement disparu depuis le XVIIIe siècle, le fétichisme des titres reste entier et fonde en grande partie les distinctions de castes dans la noblesse d'Etat. Réformer l'administration, c'est aussi et surtout remettre en cause les distinctions indues et les corporatismes. Cette mutation soulèvera sans doute dans la haute administration des réticences et des résistances. C'est pourtant à ce prix que l'ENA pourra pleinement contribuer à la réforme de l'Etat.

... Nous n'acceptons pas, pour notre compte, que l'ENA dispense une scolarité au rabais, qui n'est que l'alibi d'un concours de beauté organisé par les divers corps de l'Etat venant chercher la confirmation annuelle de leur propre prestige : « miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est le plus beau ».

Cet article est tiré du livre Le dossier noir de l'ENA

[1] Sortie en 2004

[2] Le classement a été supprimé en 2008 mais il n'est pas sûr que cela enlève sa nocivité aux grands corps s'ils peuvent continuer à recruter directement à la sortie de l'ENA

[3] En s'inspirant, par exemple, du modèle des contrôleurs généraux des armées.

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