Éducation et culture

Institut Universitaire de France : institut pour privilégiés

30 janvier 2005 • Judith Lazar

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Lorsqu'on aborde le sujet de l'université, on aurait tort d'oublier l'Institut Universitaire de France (IUF), cette remarquable institution, pratiquement inconnue du grand public, mais, n'ayons pas peur de le dire : par tout le monde ou presque. Et pourtant ! Il s'agit d'un Institut qui mérite qu'on lui porte attention, ne serait-ce que parce que, comme on peut le lire sur la page de garde de son site : "l'Institut universitaire de France, en 1991, marque la volonté de faire de la production et de la diffusion du savoir le moteur de l'ensemble du système universitaire".

La raison pour laquelle j'insiste et souhaite porter l'attention sur l'IUF ne concerne pas seulement son "excellence" (nous allons le voir tout de suite), mais parce qu'il représente un fleuron typique de l'exception française, un symptôme de la démocratie qui règne dans l'enseignement supérieur. Certes, on pourrait penser, vu sa taille (il a 500 membres depuis sa création), qu'il s'agit d'un Institut tout petit, et que par conséquent son importance est minime, mais si l'on y regarde de plus près, à savoir les objectifs qu'il vise, il apparaît qu'il présente une opacité totale à l'égard des établissements universitaires et de recherche. Je rappelle tout de suite que tous ceux qui veulent se faire une petite idée de l'IUF, grâce à la nouvelle technologie, notamment à l'internet, peuvent facilement le faire. D'emblée on est frappé par la page de présentation de leur site internet où l'on compare l'IUF au Collège de France créé en 1530. Il faut dire qu'ils n'y vont pas de main morte ! Bref, il a été fondé en 1991 pour favoriser le développement de la recherche de haut niveau dans les universités et pour renforcer l'interdisciplinarité (sic). Quarante enseignants-chercheurs, "dont l'activité scientifique est attestée par leur rayonnement international, y sont nommés chaque année".

Quant à l'objectif de l'IUF, il se résume en deux points fondamentaux :

- "Encourager les établissements et les enseignants-chercheurs à l'excellence en matière de recherche, avec les retombées positives qu'on peut en attendre sur l'enseignement et la formation des jeunes chercheurs.

- Contribuer à une répartition équilibrée de l'excellence dans le pays, et donc à une politique d'aménagement du territoire."

La transparence interdite

En un mot, il a été conçu "pour que l'excellence d'un enseignant-chercheur puisse être reconnue et favorisée dans son université d'appartenance et non par la voie traditionnelle d'une nomination dans un grand établissement parisien". On ne peut que se réjouir que les meilleurs de la République puissent accéder à des conditions de travail inégalables. Ce qui n'est pas faux ! Quand on pense que les heureux élus, nommés pour 5 ans, ne doivent assurer qu'un tiers de leur service soit 64 h par an, tout en disposant de substantiels crédits de recherche, il y a de quoi être ému. Et si l'on veut savoir qui sont les heureux élus et selon quels critères ils ont été choisis, la réponse toute faite est : "L'Institut universitaire de France a pour ambition d'encourager les jeunes dont les talents exceptionnels commencent à être reconnus, puisque 25 des 40 membres nommés chaque année sont des membres juniors âgés de moins de 40 ans. Il a été décidé que les 2/3 des membres appartiendraient à des universités de province. Peuvent être nommés comme membres seniors de l'IUF les enseignants-chercheurs exerçant dans une université française depuis plus de cinq ans. Cette durée est ramenée à deux ans dans le cas des membres juniors". Donc la description du fonctionnement semble parfaite. Et pourtant, il y a quelque chose qui cloche. Notamment lorsqu'on regarde de plus près la productivité de ces privilégiés, ayant en effet des conditions de travail particulièrement enviables, eh bien, on ne trouve pas grand-chose. Bénéficiant pendant 5 années de ces possibilités - uniques au monde - , le résultat devrait être spectaculaire ! Ce qui nous a donné envie d'aller plus loin.

Une précision s'impose d'emblée : je ne parle pas ici des sciences exactes, mais mon analyse se porte uniquement sur les sciences humaines et sociales. Pour quelle raison ? La réponse va de soi. D'une part, en sciences exactes, la "visibilité" de la recherche est moins évidente. Un chercheur peut produire un travail excellent et être reconnu à l'étranger, sans être connu par le grand public et sans signer des ouvrages importants. (Même si, en France, certains ont décidé d'enfreindre cette règle et "aussi scientifiques qu'ils soient" ne cessent d'arroser de leur pensée - qu'ils doivent juger indispensable - le public. Et bien sûr, les journalistes, qui semblent n'y rien comprendre, s'empressent de leur tendre leurs micros). D'autre part, en sciences exactes, la France essaye de garder un bon niveau - grâce à quelques établissements très sélectifs, pour ne citer que L'École normale supérieure ou l'Université d'Orsay (voir la lettre d'A. Neveu, citée dans le Société Civile n° 40). Finalement, la raison de ce choix s'explique également par le fait que les protagonistes en sciences exactes interviennent très peu dans la "circulation d'idées", pour ne pas dire dans la structuration de la connaissance quotidienne, appelée couramment l'opinion publique. Autrement dit leur activité se déroule dans un espace relativement séparé de l'espace public et le résultat de leur recherche touche peu la connaissance "ordinaire". Alors qu'avec les sciences humaines et sociales, la répercussion est immédiate et les idées fausses, non-fondées et pourtant soutenues par de nombreux médias, entrent très rapidement dans l'espace public et peuvent faire des dégâts irrémédiables. On devrait insister beaucoup plus énergiquement sur ce point, car on touche ici la sève du problème : il est essentiel de rappeler que l'opinion publique est inséparable de divers canaux de communication (interindividuelle et médiatisée) et que par ce biais la plupart des thèses entrent dans la circulation. La question qui émerge, avouons-le sans détour, est la suivante : doit-on financer ces études, dont on sait que le retentissement, voire les conséquences sont désastreuses ? Prenons l'exemple de l'Education Nationale, qui, progressivement, grâce à l'application de diverses théories "impeccables", s'est vue couler. Il n'est pas erroné de penser que si l'on finançait moins, soutenait moins les "faux-penseurs", la situation, notamment en éducation, serait moins catastrophique. Un institut de recherche, ne serait-ce que pour ces raisons évoquées, devrait regarder de plus près et surtout permettre à quidam de consulter la liste des candidats, savoir en fonction de quels travaux ils ont été nommés, de les comparer à d'autres et surtout de connaître leur production . Ce n'est pas demander la lune, cela s'appelle la TRANSPARENCE, mot qui fait hurler les bien-pensants. D'ailleurs si tout se passe dans la plus parfaite transparence, pourquoi ne pas le faire ?

Mais l'excellence dont on parle dans la présentation de l'IUF laisse à désirer. Par contre, ce que les chercheurs obtiennent et là, il n'y a aucun doute, c'est le prestige. Qu'entend-on, dans ce cas précis par prestige ? L'écoute auprès des médias et des maisons d'édition. Que c'est curieux ! Pourquoi donc ? Pourquoi des maisons d'édition ou des journalistes ne feraient-ils pas appel à ces "excellents" produits ? Les uns et les autres veulent vendre : il s'agit même de leur objectif essentiel. Et on peut supposer qu'avec un label "IUF" le produit va se vendre. Et même si ce n'est pas le cas obligatoirement, quelle importance ? Il vaut toujours mieux miser sur un "cheval" connu que sur un inconnu. Par conséquent, l'élu lui-même voit renforcer sa confiance en sa capacité de "créateur excellent" et n'hésitera plus à publier des ouvrages quelquefois fumeux. Mais il me semble inutile de continuer dans les "détails". La lettre remarquable que j'ai trouvée, rédigée par un professeur normalien, qu'on ne peut pas soupçonner de partialité, est plus parlante ; il ose mettre le doigt sur les défaillances et fournit tous les éléments dignes d'une "institution démocratique".

Voyons ce qu'il dit :

La démocratie et l'université A quoi sert l'Institut Universitaire de France ?

Jusqu'à la présente rentrée universitaire, on pouvait ignorer l'existence de l'Institut Universitaire de France (IUF) et le ranger au rang de ces "danseuses" dont la République est si friande. Inutile, mais finalement guère nuisible, l'IUF apparaissait comme une niche dorée permettant à quelques universitaires privilégiés d'assurer moins d'heures de cours tout en disposant de substantiels crédits de recherche non soumis aux aléas de contrats de recherche privés ou publics, de plus en plus difficiles à obtenir. On pouvait certes penser que tout cela faisait fâcheusement double emploi avec les détachements au CNRS ou les congés sabbatiques accordés par le CNU, mais les crédits sont toujours bons à prendre et si l'IUF permettait à une équipe de recherche de disposer de plus de ressources ou à un jeune maître de conférence de préparer tranquillement son habilitation, pourquoi pas ? Malheureusement les membres de l'IUF ne semblent pas se satisfaire des avantages déjà exorbitants qui leur sont accordés, et revendiquent aujourd'hui avec succès le fléchage à leur profit de bourses de thèses prises sur le contingent des Ecoles Doctorales, devenues simples chambres d'enregistrement de décisions d'attribution nominales. En effet, un jury d'Ecole Doctorale qui refuse d'attribuer une bourse à un candidat parrainé par l'IUF perd automatiquement le bénéfice de celle-ci. Ainsi, non contents d'avoir obtenu du temps libre, des crédits et des locaux, les membres de l'IUF réclament aujourd'hui des thésards attachés à leur personne, non soumis aux aléas d'une sélection dans le cadre d'un jury d'Ecole Doctorale. Ces bourses fléchées sont même accordées à des membres "junior" de l'IUF, c'est-à-dire généralement non titulaires d'une habilitation à diriger des recherches. Est-ce à dire que l'entrée à l'IUF entraîne automatiquement une dispense d'HRD, en contradiction avec les règles normales du Conseil National des Universités ? Et si l'on souhaite permettre à de jeunes maîtres de conférence d'encadrer des thèses, pourquoi réserver cet avantage aux membres de l'IUF ? L'IUF apparaît ainsi comme une machine à remonter le temps, qui vise ni plus ni moins à nous ramener à la situation mandarinale qui prévalait avant 1968. Désormais, un étudiant souhaitant bénéficier d'une bourse de thèse aura sans doute plus avantage à faire la cour à un membre de l'IUF qu'à se soumettre aux jugements successifs des jurys de son DEA et de son Ecole Doctorale de rattachement. L'institution vaguement inutile qu'était l'IUF a indéniablement réussi à forcer l'attention puisque, par la volonté du Prince, ses membres sont désormais en mesure de peser fortement sur l'avenir de la recherche universitaire française. On aurait aimé ne pas avoir à s'intéresser à une institution qui, fondée sur l'auto promotion de ses membres, ne vise précisément qu'à capter par tous les moyens l'attention extérieure. Mais les circonstances actuelles obligent à y regarder de plus près et une visite sur le site internet de l'IUF s'avère de ce point de vue particulièrement instructive. On ne pourrait qu'applaudir à un si noble projet d'Université hors les murs, irriguant le territoire français d'un flot de savoir et d'excellence si les productions mises à disposition de la communauté universitaire par l'IUF reflétaient véritablement ses objectifs. Pour s'en tenir au site internet de l'IUF, il fournit certes de façon détaillée la liste des membres présents et passés de l'institution, les règles de recrutement, les décrets définissant ses avantages et privilèges, mais ne donne pas accès en ligne à la moindre production scientifique ou didactique. La rubrique publication se résume à la présentation d'un unique ouvrage consacré aux échanges interdisciplinaires au sein de l'IUF et les notices individuelles des membres se bornent à indiquer les thèmes de recherche de ces derniers, sans mention des travaux publiés ou des cours dispensés durant leur séjour à l'IUF. La plupart des sites internet des équipes de recherche ou des universités fournissent une information autrement abondante et utile à la collectivité !

Dans l'esprit de ses fondateurs, l'IUF aurait dû constituer un lieu privilégié d'échange de travaux de recherche mais aussi de modules d'enseignement de haut niveau mis à la disposition de l'ensemble de la communauté universitaire. Que des enseignants reconnus soient déchargés d'une partie de leur service pour construire un ensemble intégré de cours et de travaux dirigés de tous niveaux (DEUG, licence, maîtrise, DEA) et les mettent à la disposition de leurs collègues via Internet aurait véritablement répondu au défi d'une Université hors les murs et aurait sans nul doute justifié l'existence d'une institution appelée Institut Universitaire de France ! Mais qu'une minorité privilégiée s'arroge le pouvoir de conduire la recherche française en court-circuitant toutes les institutions reconnues et nous ramène 30 ans en arrière constitue un scandale qui ne saurait durer. En conséquence, nous demandons qu'un débat public soit organisé au sein des grandes institutions d'enseignement et de recherche (CNU, CPU, CNRS) sur la justification des bourses de thèses de doctorat fléchées en faveur de l'IUF et, plus généralement, sur les finalités de cette institution. Si vraiment le gouvernement est décidé à lui accorder une telle importance, il conviendrait sans doute de revoir le mode de désignation de ses membres (la composition du jury de l'IUF est actuellement décidée par décret du gouvernement et ne repose sur aucune élection comme c'est le cas au CNRS ou au CNU). Pour notre part, il nous semble que, si l'on renonce à la solution la plus simple qui serait sa suppression, on devrait le transformer en un centre d'excellence non seulement scientifique mais aussi pédagogique pour l'enseignement supérieur. Les membres de l'IUF auraient pour principale tâche de produire des cours et des travaux dirigés, accessibles en ligne sur internet, qui bénéficieraient à l'ensemble des étudiants français et contribueraient au rayonnement international de l'enseignement supérieur français à l'étranger. Ils renoueraient ainsi avec la grande tradition du Collège de France dont ils se veulent les héritiers.

C. G.
Professeur des Universités, Paris 7
Septembre 2000

Les sigles :

- Habilitation = remplace l'ancienne thèse d'Etat ; il s'agit du plus haut niveau de qualification (son obtention est nécessaire pour devenir professeur à l'université)
- CNU = Conseil National des Universités
- CPU = Conférence des Présidents d'Université
- DEA = Diplôme d'études approfondies.
Troisième cycle universitaire d'une durée d'un an après la maîtrise menant essentiellement à la recherche et à l'enseignement.
- DEUG = Diplôme d'études universitaires générales. Sanctionne le 1er cycle universitaire et s'obtient normalement en deux ans après le bac.

- HRD = Habilitation à diriger des recherches

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