Éducation et culture

Faut-il supprimer les aides au cinéma ?

31 mars 2002 • Alain Mathieu

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Parmi les professionnels du cinéma français, le cocorico est à la mode : 185 millions de billets de cinéma vendus en 2001, contre 100 millions il y a 10 ans ; 204 films français produits en 2001, un record ; une part de marché des films français, dans les salles françaises de cinéma, en forte croissance, atteignant 45%, presqu'égale à celle des films américains. En outre 4 films français ont dépassé 5 millions d'entrées en salle en 2001 : Amélie Poulain, la Vérité si je mens 2, le Placard, le Pacte des loups. Et le deuxième Astérix est en train de battre tous les records d'entrées...

Ces cocoricos ne sont pas désintéressés, étant généralement accompagnés des rappels suivants : par sa politique de "diversité culturelle" (terme remplaçant désormais "exception culturelle"), la France a conservé une industrie du cinéma florissante que le monde entier nous envie, alors que le cinéma italien a été tué par la télé Berlusconi, et que les autres cinémas européens sont moribonds, vaincus par le cinéma dominant, celui des Etats-Unis, qui bénéficie d'un vaste marché intérieur, et produit des films commerciaux, non artistiques. Grâce aux aides publiques, la France, au contraire, a su préserver un cinéma "d'auteur", c'est-à-dire créatif.
L'argent de ces aides publiques est d'ailleurs "l'argent de la profession", puisqu'il provient largement de la taxe spéciale sur les billets de cinéma - 11% du prix des billets - qui est reversée par le Centre National du Cinéma (CNC) aux producteurs, distributeurs et exploitants français de salles de cinéma. Cette aide permet astucieusement de faire subventionner les productions françaises par les spectateurs de films américains .

Cette présentation, destinée à justifier et maintenir d'innombrables aides publiques, est-elle conforme à la réalité ?

L'iFRAP, un des seuls organismes d'études sur l'Administration qui ne soit pas subventionné, vient de terminer une étude approfondie de ce sujet. Il en ressort que la réalité est plus complexe :

1) La taxe spéciale sur les billets représente 100 millions d'euros par an, soit environ 8% des aides au cinéma, qui se décomposent en : obligations réglementaires imposées aux chaînes de télévision de financer des productions françaises (400 M€, dont les 2/3 venant de Canal Plus) ; "compte de soutien" au cinéma du CNC (230 M€) ; déficit, financé par tous les autres salariés, du régime d'indemnité-chômage des "intermittents du spectacle" (610 M€, dont la plus grande partie bénéficie aux salariés du cinéma) ; aides multiples, régionales, européennes, étatiques, versées à des titres divers (agences variées, développement de projets, coproductions avec les pays en voie de développement, les pays d'Europe centrale, les DOM-TOM, aides aux laboratoires, à l'informatisation, etc). Les aides publiques au cinéma représentent ainsi environ 1,5 fois le montant total des billets.

2) Le "cinéma d'auteur" français ne représente qu'une fraction marginale des entrées en salle. Les 5 premiers films français en 2001 étaient des films commerciaux, qui ont réalisé 40% des entrées. En revanche, 73% des films, réalisant moins de 100.000 entrées, ont été des échecs commerciaux. Les producteurs de ces films n'ont pas touché un euro des entrées en salles, car les coûts de distribution - coût des copies à 1000 € la copie ; publicité et promotion de lancement, rémunération du distributeur - qui sont payés en priorité au distributeur, dépassent les 42% du prix des billets qu'il doit partager avec le producteur. Ce dernier ne reçoit donc alors que l'apport des chaînes de télévision et les aides publiques. Autrement dit : la très grande majorité des producteurs-réalisateurs-auteurs de cinéma français, qui ne mettent pas un euro dans le financement de leurs films, ne reçoivent pas d'autre argent, pour les financer, que celui des aides publiques, directes ou indirectes. On comprend dès lors qu'ils se fichent des goûts du public, et préfèrent raconter "leurs amours de jeunesse, dans leurs chambres de bonnes, quand ils étaient étudiants" (réalisateur Bruno Merle), et qu'une enquête de l'hebdomadaire Le Film Français ait constaté que le public les trouvait "élitistes, nombrilistes et ennuyeux". On comprend aussi qu'ils réagissent avec tant de violence au départ de Pierre Lescure de Canal Plus, qui annonce la fin probable d'une grande partie de leurs ressources.

3) Ce système a perverti toute la profession, et compromet son avenir. Un rapport pour le Sénat l'avait déjà signalé en 1998 : "la priorité des pouvoirs publics a porté sur le développement du volume de production. Cet objectif a été atteint. (...) Les conditions de réalisation de cet objectif... préparent mal l'avenir du cinéma français : cette action n'a pas permis de produire un nombre suffisant de films à fort potentiel répondant aux demandes des diffuseurs, du public des salles, en France et à l'export"

4) Luc Besson, réalisateur à succès qui a créé en octobre 2000 le studio de production Europa, a bien compris le véritable problème du cinéma français : "pour que le cinéma français puisse continuer à se développer, il faut que chaque mois un film français soit capable de réunir le public. A Europa, on s'est donné le contrat d'en apporter deux par an, mais il faut absolument que les autres opérateurs du cinéma français remplissent eux aussi ce contrat". Lionel Jospin a également bien compris le problème ; déclarant au festival de Cannes 2000 : "il faut constituer des groupes cinématographiques de taille européenne, capables de rivaliser avec l'industrie américaine".

5) Le système d'aides français continue cependant à poursuivre des objectifs très différents, bien décrits dans la plaquette 2001 du CNC : "développer une production et une distribution indépendantes. favoriser le pluralisme de la création". C'est-à-dire : défendre les petits contre les gros. C'est un objectif rigoureusement poujadiste, qui a été de nombreuses fois confirmé : création de commissions locales, qui, sur le modèle des commissions de la loi Royer pour les hypermarchés, empêchent les gros exploitants de salles de se développer ; amende à UGC pour la création de cartes d'abonnement ; refus de la publicité à la télévision pour le cinéma ; subventions préférentielles aux salles "art et essai" ; avantages au "premier film" d'un réalisateur (50 premiers films par an, dont la plupart sont des échecs).
Ainsi, à cause des aides publiques, une grande partie des ressources, financières et humaines de cette profession sont mobilisées en faveur de films sans espoir de succès, et inexportables. Il ne faut pas s'étonner que les meilleurs réalisateurs, les Luc Besson, Jean-Jacques Annaud, Jean-Pierre Jeunet, Francis Veber, aillent travailler à l'étranger, et fassent travailler des acteurs et techniciens étrangers.

6) Dans le livre Notre Etat, sous la direction de Roger Fauroux, Bernard Spitz écrit : "pour les jeux vidéo, il n'y a pas eu besoin de lois et de subventions, mais le simple jeu de la concurrence, et la recherche de productions populaires et à potentiel international" pour obtenir d'excellents résultats, ajoutant : "il faut remettre à plat les règles du jeu (des aides au cinéma). Maintenant, pas dans deux ans".

L'iFRAP approuve cette conclusion. C'est la seule façon d'éviter un très grand risque couru actuellement par le cinéma français : qu'il soit tué par les aides publiques.

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