Éducation et culture

Evaluation des enseignants-chercheurs, décryptage du projet de décret

20 février 2009 • Julien Lamon

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Les enseignants-chercheurs ont manifesté dans toute la France pour dénoncer les réformes de l'Université. Cette action est désormais largement politisée par les syndicats d'enseignants, car ils cherchent à étendre le mouvement aux étudiants pour enflammer les universités. Pourtant, la réforme du décret de 1984, qui régit notamment la charge d'enseignement des enseignants-chercheurs à l'Université, était demandée par le Conseil des Présidents d'Universités. Un grand nombre de ses membres s'étaient d'ailleurs exprimés dans des tribunes publiées dans les médias en faveur de la réforme.

Afin d'y voir plus clair, faisons le point sur le projet de décret proposé par le ministre de la Recherche.

A l'heure actuelle, les heures d'enseignement des enseignants-chercheurs sont encadrées par un décret datant de 1984. D'après ce décret, les enseignants-chercheurs ont une charge d'enseignement de 128 heures de cours, équivalent à 192 heures de travaux dirigés ou 288 heures de travaux pratiques par an. Sachant que les enseignants-chercheurs sont, selon la loi, au régime des 35 heures, cette charge d'enseignement représente entre 5 et 10% du volume annuel de travail. Si l'on compte les heures de préparation et de correction, on arrive à environ 25% du temps légal de travail des enseignants consacré à l'enseignement. C'est là leur seule obligation, ils sont ensuite libres de consacrer le reste de leur temps à la recherche proprement dite et aux tâches dites administratives (encadrement de thésards, gestion de laboratoires, paperasserie chronophage…). Ce décret est rendu caduque par la loi relative à la responsabilité et à l'autonomie des universités votée en août 2007.

Un rapport de la Cour des Comptes d'octobre 2005 pointait du doigt l'absence d'une évaluation institutionnelle régulière de l'investissement des enseignants-chercheurs dans leur activité de recherche et l'absence d'une estimation précise de la charge des différentes missions des chercheurs dans leur emploi du temps. En outre, le rapport notait que «  près de 74,7% des enseignants-chercheurs présents dans les unités publiaient assez pour être considérés comme actifs, soit 64% de l'effectif global » [1]. Difficulté d'évaluation d'une part, grande proportion d'enseignants-chercheurs n'ayant pas publié de manière significative d'autre part, il est logique que le gouvernement se demande comment améliorer le système, alors même qu'il augmente substantiellement les crédits consacrés à la recherche. « Il s'agit de donner aux universités autonomes les moyens d'organiser au mieux leur politique de formation et leur politique scientifique. (…) Il s'agit aussi de permettre aux meilleurs talents, en recherche, pour l'enseignement et les multiples tâches indispensables dans une université moderne d'être enfin reconnus et récompensés » disait le président de la République dans son discours du 22 janvier dernier sur la recherche et l'innovation.

Le projet de décret du ministère vise ainsi à donner la possibilité au président d'université de moduler les heures d'enseignement, à la hausse ou à la baisse, en fonction de l'activité de recherche des enseignants-chercheurs (la modulation de service), tout en laissant « à chaque enseignant-chercheur un temps significatif pour ses activités de recherche ». Pour éviter l'arbitraire, l'enseignant peut refuser une augmentation de ses heures d'enseignement s'il a bien été noté par ses pairs, via l'instance nationale d'évaluation, le Conseil National des Universités. De plus, il est laissé à chaque université le droit de créer une instance - composée de pairs élus - pouvant être saisie par les enseignants-chercheurs contestant le choix du Président d'Université. Sachant que la loi LRU (loi relative aux libertés et responsabilités des universités) donne une certaine marge de manœuvre pour la rémunération des universitaires, on peut accueillir ce décret comme une mesure de bon sens. Qui mieux que le Président de l'Université, en concertation avec les universitaires de son établissement, peut piloter l'articulation entre enseignement, recherche et tâches administratives, nécessaires au bon fonctionnement des missions de l'Université ?

Malheureusement, l'aspect politique de la gestion d'une université a été négligé. En effet, le système d'élection interne des universités - laissant la part belle aux syndicats - ouvre la voie au copinage, aux préférences locales, à l'arbitraire. Même avec des garde-fous, cette réforme ne parviendra pas à les faire disparaître complètement. C'est tout simplement qu'il manque encore aux Universités françaises les conditions de mise en place d'une réelle et saine émulation : la concurrence. En effet, les établissements doivent s'insérer dans une course à l'excellence désormais mondiale. Cette saine émulation est à terme le gage d'une visibilité et d'un financement accrus pour les meilleurs établissements. Dans des Universités réellement autonomes financièrement et responsables, les choix politiciens, les compromis syndicaux cèderaient vite devant la nécessaire rationalité. Concurrence des universités et sélection des étudiants et des professeurs, deux gros chantiers encore tabous qu'il faudra pourtant mettre en œuvre dans nos universités, bien au-delà de la seule l'évaluation.

[1] D'après les résultats de la mission scientifique, technique et pédagogique du ministère de l'éducation nationale, qui mesure individuellement pour l'ensemble des enseignants-chercheurs présents dans l'organigramme d'une unité de recherche leur rythme de publication (ou de leur activité de valorisation), en fonction des domaines scientifiques, au cours des quatre années précédant l'évaluation.

Commentaires

  • Par Julien Lamon • Posté le 25/02/2009 à 19:44 Cher Monsieur,
    Je passerai sur votre entrée en matière provocante et irrespectueuse.
    Vous écrivez un article fort long décrivant votre expérience. C'est un exemple intéressant mais comme tout exemple il ne peut en aucun cas être généralisé.
    Ce qui me dérange, c'est que votre première affirmation est fausse. Les enseignants chercheurs sont soumis au régime des 35 heures, ce que tout lecteur peut vérifier en consultant l'article 6 du décret de 1984 qui précise : "Les obligations de service des enseignants chercheurs sont celles définies par la réglementation applicable à l'ensemble de la fonction publique."
    Je vous invite à lire le texte sur le portail de legifrance :
    http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=LEGITEXT0000060644...
    Bien évidemment -et je ne remets aucunement en cause ce fait dans mon article- rien n'empêche un enseignant-chercheur de faire plus que ce que la loi exige.

    Bien cordialement,
  • Par ECencolere • Posté le 25/02/2009 à 19:44 Monsieur,
    Si, comme les enseignants-chercheurs vous étiez évalué par les meilleurs spécialistes mondiaux de votre discipline à chaque fois que vous présentez vos travaux, vous auriez pris soin de vous informer sur votre sujet avant d’écrire un texte dont l’acceptation n’a visiblement pas nécessité l’approbation des spécialistes du domaine ; ainsi le lecteur bien informé pourra immédiatement se rendre compte de votre méconnaissance du sujet :
    Tout d’abord, malheureusement pour eux, les enseignants-chercheurs (EC) ne sont pas soumis au régime des 35h (vérifiez les textes). De toutes façons, ça n’aurait aucun sens car nous évoluons dans une compétition féroce en recherche dans laquelle il n’y a que le résultat publiable ou brevetable qui compte (c’est le célèbre « publish or perish»), indépendamment du nombre d’heures travaillées. En sciences expérimentales (je ne connais pas le fonctionnement des autres disciplines, les EC travaillent généralement 70h/semaine (sans paiement d’heures supplémentaires, c’est bien la preuve qu’ils ne sont pas soumis aux 35h), sans bénéficier non plus de récupération sous forme de RTT (encore une autre preuve) et sans bénéficier du compte épargne-temps, comme cela a été mis en place dans les hôpitaux. Pourquoi ?
    Pour votre information, les congés maladie (sauf maladie très grave) et maternité ne sont jamais respecté chez nous (je pourrai vous expliquer par quel « artifice » cela est possible pour le congé maternité, si ça vous intéresse). Les EC auront, par contre, beaucoup de difficultés pour obtenir une retraite décente, étant donné que l’âge moyen de début de carrière est de 33 ans (une explication consisterait à dire que ça confirme bien que ce sont des fainéants, mais la réalité c’est qu’il faut bac 8 pour avoir le droit de commencer à postuler aux concours).
    Deuxième point, votre calcul de 25% de charge d’enseignement et le reste consacré à la recherche est également erroné (et ce n’est d’ailleurs pas là leur seule obligation), car, contrairement à vos informations, les tâches ne se limitent pas à la préparation des cours et à la correction des copies (mais tout cela serait très long à expliquer), prenons juste quelques exemples :
    Savez vous par exemple, qu’il existe de nombreuses formations professionnelles en alternance dans les universités, savez vous que dans ces formations les élèves (qui ont été sélectionnés sur dossier) sont apprentis dans une entreprise (un mois de cours à la fac, un mois de stage dans l’entreprise, 65% de l’enseignement assuré par des industriels extérieurs à l’université), savez vous que tout ceci est très chronophage (mais c’est une belle réussite !) et à été créé sans moyens humains supplémentaires, savez vous que les EC doivent aller visiter ces étudiants dans l’entreprise et que cela correspond à plusieurs journées non disponibles pour la recherche (par contre on n’en tient pas compte dans l’évaluation des activités de recherche de l’EC ou du Labo, qui sont donc pénalisés de faire du bon travail : en effet tous ces étudiants trouvent un emploi !) ; savez vous que quelle que soit la formation (pro ou classique), les étudiants produisent des rapports de stage qu’il faut corriger,soutiennent leur sujet de stage devant un jury et que cela représente pour chaque enseignant plusieurs journées non disponibles pour la recherche, multiplié par le nombre de formation, chaque enseignant étant de plus impliqué dans plusieurs formations (bac 3, bac 5, etc). Savez-vous que nous réalisons les sujets d’examen (exemple : concours de 1ère année de médecine, conception du sujet mais aussi impression papier !), que nous assurons les surveillances des examens, les jury de bac « gratuitement », la préparation des TP (au lycée il y a un préparateur de TP pour quelques séances à préparer, chez nous les TP de chimie durent une journée entière, certains 15 jours), que nous assurons « gratuitement » la participation aux jury de thèse en tant que rapporteur (gros travail de lire une thèse) ou examinateur (ce qui nécessite des déplacements, donc du temps) …
    Savez vous enfin, qu’une grande partie des travaux de recherche des EC se fait très souvent les week-end et durant les vacances au détriment de la vie personnelle, savez vous que depuis 15 ans la charge de travail qui pèse sur les EC n’a cessé d’augmenter et qu’aujourd’hui le point de rupture est atteint (ceci a déjà été consigné dans des rapports réalisés pour les différents gouvernements, dans lesquels il a été écrit que la quantité de travail exigée et le taux de rémunération ne rendaient certainement pas ces carrières attractives, ex rapport Esperet). Ainsi vous pouvez comprendre que si cette charge augmente encore, nos activités de recherche vont encore diminuer et il sera ainsi très facile de mal nous évaluer ce qui permettra de justifier qu’on augmente nos heures d’enseignement et permettra surtout de faire beaucoup d’économies …
    Peut être comprenez vous mieux maintenant pourquoi les EC peuvent éprouver des difficultés à maintenir une activité de recherche soutenue et à la pointe au niveau international (car c’est cela que l’on mesure lorsqu’on nous évalue). J’aimerai bien savoir combien il y a de femmes ayant eu des enfants réussissant à rester au plus haut niveau dans leurs activités de recherche (cf ma remarque sur les congés maternité).
    Mais, jusque là, je n’ai parlé que des activités liées à l’enseignement. Ce qui veut dire que j’ai simplement décrit 33% des missions de base que nous sommes censés assumer (enseignement / recherche / administration).
    Il faudrait donc ajouter les nombreuses difficultés que rencontrent les EC pour essayer de mener une telle activité (mais cela serait trop long) : problèmes de locaux, recherche de crédits, financements sur contrats, travaux financés par l’industrie non publiables (donc non comptabilisés lors des évaluations), équipements obsolètes ou inexistants, difficultés à trouver des étudiants (on les comprends)… ce qui empêche les moins chanceux de pouvoir mener une activité de recherche soutenue et les pénalise à tout jamais pour le restant de leur carrière (ça aussi on ne le dit pas).
    Savez-vous, par exemple, que nous travaillons dans des locaux qui ne répondent pas aux normes d’hygiène et de sécurité (ce qui est impossible dans une entreprise privée) alors que nous manipulons tous les jours des produits dangereux et toxiques (cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques …), savez vous que si nous étions réellement des fainéants il nous serait tout à fait possible de rester chez nous en invoquant le « droit de réserve » (c’est une loi) qui nous permettrait de rester chez nous en attendant que les locaux soit remis en état (j’exerce déjà depuis 20 ans dans des locaux qui n’ont jamais changés).
    Alors, ne faut-il pas vraiment être fous pour se lever tous les matins pour aller se ruiner la santé pour une société qui a aussi peu de considération pour ses chercheurs (ce qui n’était pas le cas quand j’ai commencé dans la carrière) ? Croyez moi, il faut vraiment avoir la foi pour rester motivé, ce qui est encore le cas de la majorité des gens que je côtoie. Heureusement pour nous tous d’ailleurs car parmi ces gens tant décriés aujourd’hui se trouvent entre autres, ceux qui mettront au point les médicaments qui nous soignerons demain ...
    « Quand on veut tuer son chien, on l’accuse d’avoir la rage ».
    Bien cordialement,
  • Par VIDANO • Posté le 25/02/2009 à 11:36 Pour avoir travaillé avec les "enseignants-chercheurs" d'une grande école, je ne m'étonne pas des difficultés rencontrées par la réforme gouvernementale.

    J'ai en effet tenté de mettre sur pied un entretien annuel d'évaluation comme cela se pratique sans aucun problème dans toutes les entreprises organisées. Refus massif des intéressés préférant recevoir sans aucune explication leur charge de travail et leur lettre d'augmentation pour ne pas avoir à affronter une saine exposition de leurs implications, de leurs aspirations, de leurs réussites et surtout de leurs difficultés et déficiences éventuelles.

    Parmi ces "enseignants-chercheurs", j'y ai rencontré d'excellents pédagogues incapables de gérer et d'animer un programme de recherche et des chercheurs géniaux ayant le plus grand mal à exposer un cours compréhensible par les étudiants; (j'ai aussi rencontré de grands chercheurs dont les cours étaient bus comme du petit lait ainsi que des profs bordélisés n'ayant pas réussi la moindre manip depuis plusieurs années).

    Une des particularités du projet en cours est de favoriser l'exploitation optimale des compétences à la fois dans l'objectif de formation des étudiants et dans l'objectif de rayonnement de l'institution par la recherche.

    La nécessité absolue de complémentarité entre l'enseignement supérieur et la recherche est , à mon sens, un mythe au moins pour le niveau license . Les grandes écoles nationales ne sont pas reconnues pour les recherches qui y sont menées mais par la qualité des étudiants qui en sortent, à l'opposé, la crème des étudiants d'université adeptes de la sacro-sainte formation par la recherche, les docteurs, ont toutes les peines du monde à trouver un job.

    Ce monde universitaire doit impérativement faire une profonde révolution sur la définition et la priorisation de ses missions: sa priorité est-elle la formation des étudiants? et si oui dans quel autre objectif que de former des futurs universitaires?

    Si l'objectif est autre, alors qu'on ne viennent plus nous rabacher les oreilles avec le risque pour la nation de ne plus disposer des compétences indispensables à son épanouissement.
  • Par Sceptique • Posté le 25/02/2009 à 07:13 Votre analyse pessimiste du présent et du futur est tout à fait fondée. Il n'est pas possible de faire du neuf avec du vieux. Il aurait mieux valu créer de nouvelles universités fonctionnant comme nos grandes écoles, avec des enseignants recrutés par contrats librement négociés à chaque échéance. Une sélection par contrôle du niveau et de l'aptitude aux études demandées, des droits d'inscription réalistes pouvant faire l'objet d'une prise en charge par une collectivité locale ou l'État, sur proposition de l'Université elle-même.

    Ces nouveaux établissements auraient créé la concurrence nécessaire, que les accros du fonctionnariat redoutent.

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