Éducation et culture

Entre lycée trop cher et suppression des notes au collège...

01 octobre 2015 • Roger ChudeauManon Meistermann

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La ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud Belkasem, a pris l’initiative de modifier par décret l’évaluation des élèves des écoles et des collèges ainsi que le diplôme national du brevet. On aurait pu penser que l’urgence était d’agir sur les leviers permettant d’améliorer les résultats des élèves, c’est-à-dire les performances et les résultats de « l’école de la République », mais force est de constater qu’il n’en est rien.

La réforme de l’évaluation des élèves prend la forme d’un « livret scolaire  numérique » qui suivra l’élève durant toute sa « scolarité obligatoire ». Le contenu de ce livret fait actuellement débat dans l’opinion publique. Nombre de parents d’élèves et de professeurs restent perplexes devant des disciplines ou des matières devenues « domaines d’enseignement » ou devant des contenus comme « questionner le monde ». D’autres s’émeuvent de l’apparition de  4 « niveaux de maîtrise » du socle commun et de l’absence de référence à une notation de 0 à 20.

Le Diplôme national du brevet quant à lui, est réformé par l’introduction d’une épreuve orale « d’enseignement pratique interdisciplinaire » et par une dilution des matières clefs, bases des évaluations nationales et internationales des adolescents : le français et les mathématiques. Dans ces conditions, le brevet, déjà réussi à plus de 85% devrait l’être prochainement à 100%... et son coût devrait augmenter significativement car une épreuve orale pour 700.000 collégiens est très onéreuse.

L’objectif politique de la ministre est d’ores et déjà atteint : produire du « bruit de fond » et donner des gages à l’aile pédagogiste des syndicats enseignants, aux « gardiens du temple » idéologiques. Qui croit sérieusement qu’un gouvernement issu de l’alternance, si élu au printemps 2017, ne supprimera pas d’un  trait de plume ces réformes ? Alors on imagine le zèle des professeurs et des chefs d’établissement à appliquer en septembre 2016 une réforme qui a tout au plus six mois d’espérance de vie devant elle…

Il s’agit bien d’un écran de fumée : casser le thermomètre pour ne pas voir la fièvre et l’échec qui gangrènent le système éducatif, remplacer une « notation-sanction », c’est-à-dire la notation de 0 à 20, (propos publics de la ministre) par une évaluation « bienveillante et positive » encadrée nationalement. Après la disparition discrète des évaluations nationales des performances des élèves de CE1 et de CM2, réalisée dès 2012, on retrouve là les principaux ingrédients de ce quinquennat en matière de politique éducative : démagogie, angélisme et dirigisme (décrets, règles nationales, orientations pédagogiques, etc).

Hélas, les réalités sont têtues et la Cour des comptes vient de le rappeler vertement au gouvernement. Le lycée « de la République » coûte fort cher pour une efficacité plus que contestable (voir encadré). Voici une manière très républicaine de ramener le débat à ses vrais enjeux : où sont les réformes susceptibles de produire des élèves mieux instruits, plus performants et moins de décrocheurs ? Comment sortir de la spirale infernale qui fait sortir tous les ans 120.000 jeunes sans aucune qualification ni diplôme (sauf ce malheureux DNB) du système éducatif ? Comment remédier au fait que près de 10% des jeunes de 17 ans sont considérés comme illettrés après les tests des journées Défense et Citoyenneté ?

C’est avec ces indicateurs désastreux devant les yeux que le gouvernement aurait pu, à moindre coût, réformer en profondeur le système éducatif et engranger des progrès rapides. Une réforme du brevet, une réforme de la gestion des moyens et de la gouvernance du second degré, associée à une réforme des métiers de l’enseignement.

  • Réformer le brevet c’est non pas le banaliser et le dévaluer davantage encore qu’il ne l’est aujourd’hui, c’est au contraire en faire un enjeu scolaire et social. C’est le calibrer pour qu’il soit à la fois une validation de la maîtrise des connaissances et compétences du socle commun et un examen de passage et d’orientation vers le lycée.
  • Les emplois du second degré sont indifférenciés au sein du programme 141 de la loi de Finances. Or, le collège est, depuis la loi « FILLON » de 2005 instituant le socle commun, le dernier échelon de ce qui est de facto « l’école du socle », qui va du CP à la 3ème. Il ne serait pas difficile de transformer le programme 140 (enseignement primaire) en programme « acquisition du socle commun de connaissances, de compétences et de culture » incluant budgétairement l’école et le collège. Le programme du second degré serait simplement celui du lycée. Ceci permettrait à la représentation nationale de calibrer elle-même chaque programme et d’établir ses priorités stratégiques pour les différents degrés de notre école.

Pourquoi n’est-ce pas fait ? Parce qu’il faudrait alors poser la redoutable question des services des enseignants des écoles et des collèges, parce que de multiples intérêts corporatistes s’y opposent, que ce gouvernement ne veut en aucun cas contrarier.

Rendre les lycées plus performants ? Il suffit de relire le rapport de 2013 de la Cour des comptes pour avoir une « feuille de route » de la réforme : les obligations réglementaires de service des professeurs sont définies par des décrets de 1950. Leur récent toilettage n’a été qu’une opération cosmétique puisque l’on n’a pas avancé en matière de globalisation et d’annualisation des services, ni réduit les coûteuses décharges, ni amélioré l’évaluation des enseignants. Il s’en suit que l’autonomie des établissements reste un vœu pieu. Tant que les chefs d’établissement n’auront pas la possibilité de globaliser et d’annualiser les services des professeurs, de gérer eux-mêmes leur masse salariale, de recruter des professeurs sur projet et sur profil, de les rémunérer au mérite, rien ne bougera en matière de résultats du système éducatif.

Mais le gouvernement a-t-il jamais sérieusement envisagé de réformer en profondeur notre école ? La « refondation » du précédent ministre, Vincent Peillon, aura été vite occultée par le décret sur les rythmes scolaires. L’école primaire fonctionne aujourd’hui moins bien qu’hier, les élèves y reçoivent encore moins d’enseignement, moins d’aide individualisée et l’inégalité devant les activités pédagogiques complémentaires et autres occupations périscolaires n’a jamais été aussi grande.

Le Premier ministre continue cependant d’affirmer qu’avec 60.000 créations d’emplois sur le quinquennat, la priorité à l’éducation est démontrée. La Cour des comptes a montré en 2013 qu’il n’en était rien. Chacun sait aujourd’hui que ces 60.000 emplois sont largement consommés par le rétablissement de la machine de formatage idéologique que sont les écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE), copies conformes des IUFM, tant décriés. Le reste est versé dans le tonneau des danaïdes des quelque 72.000 unités éducatives (écoles, collèges, lycées) que compte notre pays. L’effet sur le taux d’encadrement, sur le nombre moyen d’élèves par professeur, est nul et tout cet argent public n’aura produit aucune amélioration de notre enseignement ni des performances de nos élèves.

Devant ce bilan, engager la polémique à propos de la notation des élèves, ressemble beaucoup à une opération de diversion, à l'un de ces fameux « écrans de fumée » dont le gouvernement s’est fait dans bien des domaines une véritable spécialité.

Le coût du lycée, le dernier rapport thématique de la Cour des comptes

Depuis plusieurs années, la Cour des comptes revient sur la gestion de l’éducation nationale (gestion RH des enseignants, réforme du statut, formation, suivi spécialisé,…) en soulignant les mêmes dysfonctionnements.

De cette dernière étude, se dégagent plusieurs conclusions sur le lycée  :

  • La dépense pour former un lycée est deux fois supérieure à celle d’un élève du primaire : alors que les ministres successifs ont voulu donner la priorité au primaire, le lycée reste le niveau scolaire le mieux doté. 10.102 euros par an et par élève contre 5.346 euros pour un écolier. Cela représente une dépense sur ce niveau scolaire de +38% supérieur à la moyenne de l’OCDE et dont 53% sont des dépenses de masse salariale des enseignants (+27% de masse salariale non enseignante - personnel technique et de services).
  • Le coût par élève des options au lycée peut être deux fois supérieur au coût par élève des matières obligatoires réunies : 1.030 euros pour le suivi de 4 options (langues anciennes, arts) par un élève pendant un an… contre 504 euros pour le suivi de 8 matières obligatoires par un élève pendant un an.
  • Les élèves français suivent beaucoup plus d’heures d’enseignement que leurs voisins… alors que les professeurs enseignent moins que la moyenne de l’OCDE : la première conséquence de ce contraste est que le coût salarial par élève est trop élevé en France (2.929 euros contre une moyenne de l'OCDE à 2.482 euros). En effet, nos élèves suivent 1.108 heures d’enseignement par an (contre une moyenne de l’OCDE à 964) alors que nos enseignants du lycée dispensent 648 heures par an en moyenne contre 668 pour l’OCDE (692 au Royaume-Uni et 718 en Allemagne, où les enseignants peuvent dispenser différentes matières). 
  • La dépense par élève dans un lycée public est plus élevée que dans le privé... la faute aux différents niveaux de cotisation retraites en défaveur des enseignants du privé : en 2011, la Fondation iFRAP arrivait aux mêmes conclusions mais le dernier rapport de la Cour permet de préciser la différence de coût entre une année scolaire dans un lycée public et un lycée privé. 9.700 euros dans le public contre 5.100 euros dans le privé1. L'explication ? "Le programme budgétaire finançant l’enseignement privé n’est pas soumis aux contributions au Compte d’affectation spéciale (CAS) Pensions car les enseignants du privé, agents de l’État non fonctionnaires, partent à la retraite au régime général de la sécurité sociale et non à celui des fonctionnaires civils. Dès lors, les taux de charge « retraite générale et complémentaire » des programmes budgétaires publics et privé divergent fortement, de l’ordre de 43 points de cotisation sur une assiette de masse salariale assez proche." En 2011, la Fondation avait évalué ce surcoût pour le public, a 721 euros par an et par élève du second degré.

Une dernière conclusion serait que l’objectif d’amener 80% d’une classe d’âge au baccalauréat a été très rapidement atteint - au vu de la durée d’existence du lycée moderne (une cinquantaine d’années). En 2014, 77% d’une classe d’âge a obtenu le baccalauréat et ce taux monte à 83,4% validant un diplôme, si l’on intègre les élèves dans un cursus en agriculture et en apprentissage. Cela place la France dans la moyenne de l'OCDE bien que toujours en dessous de la moyenne européenne... d'autant que la qualité des acquis n'a pas réussi à suivre puisque "les résultats en termes de réussite dans les études post-bac ou d’insertion sur le marché du travail des bacheliers professionnels ressortent comme très moyens".

Les propositions de la Cour :

  • Revoir le planning scolaire pour aligner les heures d’enseignement sur la moyenne des pays de l’OCDE : en clair, moins d’heures de cours hebdomadaires... mais moins de vacances scolaires aussi.
  • Rationaliser l’offre des options et réformer l’organisation du baccalauréat qui stoppe l’enseignement pour les classes de secondes et de premières avec 3 semaines d’avance.
  • Réduire le nombre d’établissemens avec des établissements plus grands (800 élèves minimum contre 574 en moyenne actuellement) qui peuvent rationaliser les budgets et avec plus d’autonomie (pour le recrutement/management des équipes, dans l’utilisation des moyens, sur le calendrier…).
  • Concernant une réforme du statut et de la gestion des enseignants, la Cour des comptes renvoie les lecteurs à son précédent rapport de mai 2015, Gérer les enseignants autrement : l’idée principale de cette précédente étude étant que la France ne souffrait pas tant d’un manque de professeurs que d’une mauvaise gestion des effectifs, créant ainsi une hausse de la dépense incontrôlée et une gestion RH insatisfaisante à la fois pour les enseignants eux-mêmes (en surnombre et donc sous-payés et sans perspective d’évolution intéressante), les chefs d’établissement et les « usagers » (élèves et parents). 

[1] En 2011, la Fondation iFRAP avait évalué cette différence pour le second degré à 9 380 euros dans le public et 5 997 euros dans le privé.

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