Éducation et culture

Déclin de l'université française

"J'ai honte de mon pays !"

05 novembre 2006 • Nicolas Lecaussin

arton771.gif

C'est le cri de dépit de Jean-Robert Pitte, président de la Sorbonne. Il s'en explique dans un livre poignant : Jeunes, on vous ment ! Reconstruire l'Université, Editions Fayard, 2006. Nous l'avons rencontré dans son bureau.

Même pas trois minutes de retard. Jean-Robert Pitte nous reçoit dans son bureau (assez petit) de la Sorbonne. Tête (très) sympathique sur un corps rondelet (ce n'est sûrement pas par hasard qu'il a écrit plusieurs livres sur le vin et la gastronomie). S'exprime simplement sans aucune pédanterie ou autre prétention. Rien à voir avec les apparatchiks de l'Education nationale. Il nous connaît et nous a même cités dans son livre. Des statistiques sur l'emploi des jeunes trouvées sur notre site. Son livre ? "Ça ne peut plus continuer. Le système explose". C'est un cri de rage qui a fait suite aux manifs anti-CPE de mai dernier. Il appréhendait mais tout s'est très bien passé. Car son livre dit la vérité : de l'argent gaspillé ou pas d'argent du tout, des trotskystes excités, les syndicats ("pourtant il n'y a que 5% de syndiqués à la Sorbonne"), une carte scolaire qui s'applique aussi aux Universités, un enseignement en chute libre.

Qu'y a-t-il dans la tête de ces jeunes manifestants anti-CPE, occupants des Universités, manifestants souvent violents et insouciants de la marche du monde. En réalité, ils ressemblent bien à leurs parents, la génération soixante-huitarde, ceux qui viennent des beaux quartiers et qui n'ont nullement besoin de travailler pour payer leurs études. C'est une génération de jeunes tribuns qui sera vite cooptée par les cabinets politiques de la gauche social-démocrate. Ils ont été rejoints par des casseurs des banlieues, amateurs de portables et de blousons, éternels demandeurs de "plus de social".

A la Sorbonne, après avoir jeté par les fenêtre quelques tables et chaises, on a brûlé plusieurs livres de l'Ecole des chartes. Ensuite, les amphis ont servi de dortoir aux combattants exténués, enivrés par les parfums des joints ou les bières de médiocre qualité. Le vote à bulletin secret pour suivre les cours ? "Ils n'en ont pas voulu". Des négociations et des promesses pour tenter une réconciliation ? Il n'en était pas question.

Pourtant, ces "grévistes" étaient une infime minorité, surtout en début de mouvement : des membres apparentés à un certain nombre de syndicats d'extrême gauche comme la CNT (Confédération nationale du travail), SUD Education (fédération des syndicats SUD, Solidaires, Unitaires, Démocratiques), FSE (Fédération syndicale étudiante). "Les durs parmi les plus durs". Dans le manifeste de la FSE (créée en 2003 !), on peut lire : "Nous sommes un syndicat de lutte. Nous ne reconnaissons comme légitime aucune instance dite représentative et démocratique, qu'elle soit locale ou nationale. Le syndicat est un outil au service de la lutte et doit favoriser son auto-organisation. Lors d'un mouvement étudiant, il doit veiller à la mise en place d'assemblées générales souveraines.
En outre, nous devons travailler au service de la lutte en accord avec les principes précédemment évoqués, en combattant pour des coordinations nationales, seules légitimes à représenter les luttes étudiantes". Le jeune Bruno Julliard, dirigeant de l'UNEF, fils d'un couple socialo-communiste, a trouvé une excellente occasion de redorer le blason de son syndicat largement minoritaire dans les facs. Toutes ces organisations n'ont réussi à mobiliser qu'environ 10% des étudiants inscrits et les "assemblées générales" n'ont jamais dépassé un millier d'étudiants sur 26.000 inscrits. Et ce millier fait partie du pourcentage de 68% qui rêvent de devenir fonctionnaires (c'est le pourcentage obtenu par un professeur de Paris-Sorbonne à partir des fiches de ses étudiants de première année de Langues étrangères appliquées, l'une des filières les mieux orientées vers… l'entreprise au sein des humanités.

Toutes ces criailleries étudiantes ont été "la risée des médias chez nos voisins". En Italie, le CPE existe d'ailleurs depuis quelques années et le gouvernement de Prodi n'y touchera pas, les Britanniques, les Néerlandais, les Danois et les Suédois ont depuis longtemps libéralisé leur marché du travail pour les jeunes.

Il est vrai que les universités sont très mal dotées en moyens. La Sorbonne par exemple dispose d'un budget consolidé de 86 millions d'euros dont 8 millions de ressources propres (droits, formation continue, etc). Un étudiant revient annuellement à 3 300 €, soit la moitié d'un étudiant moyen français, moins qu'un enfant de maternelle, trois fois moins qu'un lycéen, et moins qu'un étudiant mexicain. Un étudiant à la Sorbonne dispose d'un espace de 2,6 m2, moins qu'un poulet de Bresse qui jouit de 10 m2, La faute vient de l'étatisation du système, de la mainmise des syndicats qui empêchent toute réforme. Le président de la Sorbonne ne se gêne pas d'envisager des solutions du côté de l'argent privé, de la concurrence et de l'autonomie des Universités. Si tous les présidents d'Universités pouvaient être comme lui…

Et lui ? Il ne peut rien faire. Un président sans présidence, sans pouvoir réel. C'est le ministère et les hauts fonctionnaires qui décident. Et après ? Les médias étaient là pour son livre. La droite a manifesté de l'intérêt. François Goulard a amélioré l'orientation des jeunes. "C'est déjà un petit quelque chose. Maintenant, il faut attendre et voir".

Très souvent, les livres écrits sous le coup de la colère sont bâclés, mal écrits, provoquant même l'effet contraire de celui escompté. Or, celui de Jean-Robert Pitte a bien été écrit en quelques semaines, juste après la crise du CPE du printemps 2006. Néanmoins, son ouvrage d'une centaine de pages est une parfaite synthèse des maux qui rongent l'Université française. Il se considère comme notre "complice" dans le combat contre l'étatisme. Bon courage.

Fermer

Newsletter

Inscrivez-vous à la lettre d'information hebdomadaire de la Fondation iFRAP.

Recevez chaque semaine notre lettre d'information pour vous tenir au courant de l'activité et des travaux de la Fondation iFRAP.