Éducation et culture

Culture : la naissance de l'« Institut français »

10 novembre 2010 • Pierre Laffon

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Le législateur vient de créer « l'Institut français » ayant pour but de donner un nouveau souffle à la politique culturelle de la France. Ce nouvel institut a-t-il les moyens de son ambition ? La France a-t-elle enfin son British Council ou Goethe Institut ?

Exporter sa culture par des cours de langue, des conférences, des échanges interculturels, est un enjeu stratégique dans les politiques diplomatiques : cette fonction est remplie en Angleterre par le British Council et en Allemagne par le Goethe Institut. La France a un réseau culturel foisonnant dispersé entre différents instituts, centres culturels, alliances françaises et services culturels des ambassades et consulats. Les Anglais et leur « British Council » et les Allemands avec leur « Goethe Institut » affichent l'unité de leurs actions respectives tandis que la France divise sa politique culturelle, la rendant illisible. La dimension du British Council est importante : son budget de plus de 600 millions d'euros, dont 220 proviennent d'un financement public, lui permet de disposer d'environ 220 implantations dans 109 pays. Quant au Goethe Institut disposant de 183 implantations dans 83 pays, il bénéficie d'un budget de 260 millions d'euros pour une subvention publique de 215 millions d'euros. Le montant cumulé des subventions publiques au rayonnement de la France est équivalent à la subvention de l'Allemagne au Goethe Institut mais la dispersion des subventions françaises provoque des gaspillages par le double voire triple réseau français. Bernard Kouchner souhaitait donc réformer ce réseau pour retrouver une certaine unité de notre action. Pour cela le ministre a cru bon de créer une nouvelle institution, l'Institut français, sous la bannière de laquelle se regrouperaient tous ces instituts culturels, services culturels des ambassades et dans laquelle on fondrait CulturesFrance, association promouvant la culture française à l'étranger et depuis longtemps sujette à critiques (notamment à cause de l'opacité des comptes et du manque d'actions internationales pour trop d'actions ayant lieu en France même…). [1]

Votée dans une loi de juillet 2010, la transformation de l'action culturelle est, sur le papier, ambitieuse. La création de ce nouvel Institut français doté d'une subvention de 37 millions d'euros, quand celle en faveur de CulturesFrance était de 18 millions, témoigne de cette ambition. De plus, le nouvel Institut hérite de tout le personnel de l'ancien CulturesFrance auquel on a prévu 40 ETP (Equivalent temps plein) de plus. Il y aura donc plus de 140 ETP dans ce nouvel opérateur de l'Etat. Pour couronner le tout, c'est un ancien poids lourd du gouvernement qui va présider la nouvelle institution en la personne de Xavier Darcos. La dimension de l'Institut français est donc importante si on la compare à son ancêtre, CulturesFrance. Les éléments semblent à première vue réunis pour un réel changement dans l'action culturelle extérieure de la France.

Mais l'unification de l'action culturelle annoncée n'est pas au rendez-vous. Les ambassadeurs ont réussi à ne pas laisser les services culturels des ambassades sortir de leurs compétences au profit de l'Institut français. Le ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner a donc dû faire machine arrière et donne rendez-vous dans trois ans pour faire basculer toute la politique culturelle extérieure de la France sous la tutelle de ce nouvel institut. Pour l'instant seule une dizaine d'ambassades ont accepté de laisser leurs actions culturelles à l'Institut français mais à « titre expérimental ».

Il est intéressant de voir le décalage entre la référence constante au British Council et au Goethe Institut dans les documents parlementaires, citant ces deux institutions comme des exemples à suivre, et le résultat de la réforme qui accentue les différences du réseau français par rapport aux « modèles » allemand et anglais.

Le British Council et le Goethe Institut collaborent étroitement avec l'administration diplomatique mais sont indépendants statutairement (le premier est une « registred charity », organisation d'utilité publique à but non lucratif, le second est un établissement totalement indépendant de l'administration allemande) [2]. La réforme de l'action culturelle extérieure française se caractérise au contraire par un renforcement de la tutelle de l'administration [3]. L'ancêtre de l'Institut français, CulturesFrance, avait pour statut celui d'une association. Face aux défauts de cette association, le législateur pense qu'un renforcement de la tutelle de l'Etat est la solution ; pourtant il affiche son admiration pour les modèles allemand et anglais qui sont indépendants de l'administration…

Grâce à un statut juridique garantissant son indépendance d'action, le British Council a une rapidité d'adaptation impressionnante : en deux ans, il a réduit de 30% ses crédits destinés à l'Europe redéployant son action en Asie et au Proche-Orient [4]. Une telle adaptation aurait-elle été possible si le British Council n'était pas libre vis-à-vis de l'administration ? De son côté, la France réduit également son réseau européen mais au rythme d'à peine deux suppressions d'instituts et centres culturels par an sur une période de huit ans [5].

Pour rendre l'Institut français performant, il conviendrait de lui garantir une certaine indépendance mais surtout lui donner la possibilité de coordonner toute l'action culturelle extérieure de la France. Cela passe par des ambassades qui se mettent au pas et acceptent de lâcher leurs services culturels. Gageons que l'expérience de Xavier Darcos lui permettra de convaincre les ambassadeurs sur ce point. Ensuite, les différents acteurs de la politique culturelle pourront « travailler ensemble, en fonction des pays, se compléter ou se substituer l'un à l'autre sous la coordination de l'ambassadeur » comme le suggère le député Jean-François Mancel. Etapes indispensables si l'Institut français ne veut pas rejoindre le cimetière des « machins » inutiles...

Le réseau culturel français
Institut Financement public (en €) Nombre d'implantations Domaine d'intervention Réforme
Services culturels des ambassades et consulats Non ventilé 164 Programmation artistique, coopération linguistique et universitaire Fusion des services culturels avec les centres culturels et les instituts français
Centres culturels et instituts français 65 millions + mise à disposition de personnels pour un coût de 61 millions d'euros [6] 132 Action linguistique et culturelle
CulturesFrance 18 millions 1 Promotion de la création d'arts de la scène, art contemporain… Remplacé par l'Institut Français
Alliances françaises 40 millions [7] 456 alliances françaises subventionnées [8] Diffusion de la langue et de la culture françaises par différents moyens (cours de français, organisation de spectacles, échanges et rencontres des différentes cultures du monde). Convention avec l'Institut français
Réseaux culturels étrangers
Institut Financement public (en €) Nombre d'implantations Domaine d'intervention
British Council 220 millions 220 Echanges culturels, cours d'anglais.
Goethe Institut 215 millions 183 Diffusion de la langue allemande, échanges culturels et information sur l'Allemagne, la culture et la civilisation allemandes

[1] Voir par exemple le rapport d'information de Michel Charasse et Adrien Gouteyron au nom de la commission des finances du Sénat sur CulturesFrance (ex AFAA), 2007.

[2] Voir le rapport d'information de Jacques Legendre et Josselin de Rohan au nom de la Commission des affaires culturelles du Sénat sur la réforme de l'action culturelle extérieure, 2010.

[3] L'Institut français est un EPIC, qui par définition est sous tutelle étroite de l'administration

[4] Voir en ce sens l'étude comparative faite dans le numéro spécial n°85 de Société civile : « Mieux contrôler la dépense publique, réformer la Cour des comptes, redéfinir sa mission ; le rapport du National Audit Office sur le British Council de 2007 fourmille d'informations.

[5] Livre Blanc sur la politique étrangère et européenne de la France, 2008, Alain Juppé et Louis Schweitzer.

[6] Données de 2007 (rapport de la commission des affaires culturelles et de la commission des affaires et de la défenses du Sénat sur la réforme de l'action culturelle extérieure de l'Etat, Jacques Legendre et Josselin de Rohan). Les subventions au profit de ces instituts et centres ne sont pas clairement ventilées dans le Projet Annuel de Performance.

[7] Jean-François Mancel, rapport d'information sur la modernisation de l'outil diplomatique (22/07/2008).

[8] Rapport annuel de performance 2009

Commentaires

  • Par phg • Posté le 11/11/2010 à 11:25 Toujours le refus de faire confiance à des organismes non étatiques, centralisons, administrons, tout ira....mal

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