Budget et fiscalité

La France, la dette et l'Europe

Sortir du déni

06 avril 2012 • Bertrand Nouel

arton12633.jpg

The Economist brocarde la campagne électorale française, coupable de « déni » des réalités qui s'imposent à elle concernant l'état de ses finances publiques. Mais les candidats sont-ils ceux qu'il faut accuser de manquer un débat essentiel, alors que le jeu de la démocratie les contraint à répondre à des enjeux que – selon les sondages - les Français jugent prioritaires ? Le récent sondage Figaro-Opinionway nous en dit beaucoup sur le fameux déni, et conforte l'impression que la campagne n'est qu'une parenthèse après laquelle il faudra hélas sonner la fin de la récréation.

Le sondage en question, publié le 27 mars, est effectivement édifiant dans sa partie consacrée aux enjeux que les Français estiment prioritaires. L'emploi, la protection sociale et le pouvoir d'achat arrivent largement en tête, entre 40 et 43% au total des sondés quelles que soient leurs opinions politiques. Ce n'est pas une surprise car ces sujets cristallisent l'inquiétude des Français dans la conjoncture actuelle. Ce qui est en revanche révélateur, ce sont les réponses aux enjeux qui sous-tendent la solution des problèmes en cause : la « dette et les déficits publics », la « construction européenne », le « rôle de la France dans le monde » et la « mondialisation ».

Le sujet de la dette et des déficits est l'occasion d'un clivage très important entre la droite et la gauche. Alors qu'entre 45 et 50% du Modem et de la droite le mettent en premier dans les enjeux de l'élection, il n'apparaît qu'en 6ème position avec un maigre 26% des socialistes, et seulement 13% de l'extrême gauche et 17% des Verts. Autrement dit, le règlement de la dette et des déficits n'apparaît pas, pour ces électeurs, comme une nécessité préalable dont dépend la satisfaction des revendications que les Français jugent par ailleurs essentielles. Quant aux enjeux de l'Europe et du monde, eux aussi fondateurs, ils sont bons derniers sur l'ensemble des sondés, entre 7% au plus et même 0% (5% pour la construction européenne chez les socialistes !).

Un autre sondage, celui de Louis Harris pour Liaisons sociales, va dans le même sens. Il concerne l'attachement des Français pour leur modèle social (deuxième enjeu d'après Opinion way). Or celui-ci est extrême, et recueille entre 80 et 96% d'adhésion. L'assurance maladie fait sans surprise quasiment l'unanimité, mais le code du travail est plébiscité aussi à 91%, le Smic à 92%. 90% des Français voient ce modèle comme une « chance de disposer d'une protection sociale plus forte que dans les autres pays », et pour 86% des personnes interrogées, il constitue une « composante importante de l'identité nationale ».

Ainsi semble se dessiner le portrait d'une France dont l'emploi est la première préoccupation signalée, mais qui ne se pose à aucun moment la question de choisir une politique favorisant les entreprises créatrices d'emplois (aucun sondage ne mentionne jamais la santé des entreprises comme un enjeu !) ; d'une France qui par ailleurs prend le capitalisme en détestation plus que tous les autres pays comme de nombreux sondages l'attestent ; d'une France qui paraît considérer que dette et déficits publics ne sont pas des problèmes qui concernent les citoyens, mais dont sont au contraire seuls responsables les créanciers qui ont eu le malheur de prêter à des débiteurs insolvables et qui entendent bien le rester ; d'une France qui se laisse apparemment persuader qu'il suffit de faire rendre gorge à certains pour financer sans difficulté les excès récurrents d'une protection sociale en constante augmentation ; d'une France qui ne rêve qu'à en découdre avec « les marchés » qui font pourtant sa prospérité ; d'une France qui récuse la construction européenne faute de regarder la vérité en face ; d'une France, en un mot, prête à se mettre la tête dans le sable et à se retirer dans le confort protectionniste et illusoire de ses châteaux-forts moyenâgeux.

Dans de telles conditions, comment reprocher à des candidats à une élection démocratique d'échapper à des débats dont la seule évocation assure à leur auteur de courir à la défaite ?

N'est-il pas révélateur de voir le candidat socialiste jugé le plus crédible en matière économique, alors qu'il ne propose aucune mesure sérieuse pour diminuer les dépenses publiques et résorber la dette autrement qu'en comptant sur une croissance d'autant plus aléatoire que les entreprises sont seulement destinées, par ce même programme, à faire les frais d'une forte augmentation du coût du travail et qu'aucune mesure en faveur de l'amélioration de leur compétitivité n'est prévue ?

Déni il y a certainement, mais de la part d'un peuple tout entier. Certes ce peuple a été mené par une élite coupable de la lâcheté du laisser-faire et d'une démagogie électoraliste de fin de campagne. Il n'en reste pas moins que la parenthèse des élections va bientôt se refermer et qu'il ne semble pas, s'il faut en croire les sondages, que les Français soient prêts à affronter les épreuves de demain avec les mêmes mesures que celles qui sont prises chez nos voisins et soutenues par l'Europe. Ils auraient plutôt tendance à penser que pour échapper à la situation que connaissent actuellement l'Espagne et l'Italie, il faut suivre un chemin contraire et bannir l'austérité.

Deux questions fondamentales sont, soit absentes des débats, soit l'objet de promesses illusoires. La première, c'est l'affirmation selon laquelle la France sera capable d'amener la croissance au niveau nécessaire pour faire face à des dépenses publiques qu'il n'est pas réellement question de baisser, au lieu de reconnaître que l'inverse, c'est à dire baisser ces dépenses au niveau d'une croissance qui ne sera pas celle des décennies passées, est inéluctable. La seconde, c'est l'acceptation d'une politique budgétaire européenne commune. Rappelons à ce sujet que le pacte budgétaire européen est déjà en marche, qui oblige les Etats membres à soumettre leurs budgets à l'approbation des partenaires européens. La France soumet depuis l'année dernière à Bruxelles sa « stratégie pluriannuelle », qui constitue à la vérité la base obligatoire du projet du candidat de la droite, et dont la récusation ne pourrait être qu'un acte aux conséquences gravissimes. Or sur ces deux points, à voir le résultat des sondages que nous avons cités, le consensus n'est manifestement pas atteint en France, et pourtant le temps du choix approche à grands pas.

Ainsi se nouent de plus en plus les liens d'un véritable nœud gordien qu'il va falloir selon toute probabilité trancher très vite avec des décisions qui n'ont rien à voir avec les promesses des programmes actuels, et où la poursuite de la construction européenne représentera, quoi qu'en pensent les Français, un enjeu essentiel. Trouverons-nous un Alexandre pour trancher ce nœud ? Sinon ce seront les marchés qui dicteront notre conduite.

Commentaires

  • Par ATTILA • Posté le 20/04/2012 à 12:28 Même si le programme du candidat de droite est de loin le plus réaliste, il est lui-même en grande partie responsable du succès des bonimenteurs de droite et de gauche, car il a trompé en 2007 la vague des gens de tous bords qui lui avaient fait confiance.

    Son discours souvent contestable sur la mondialisation et l'Europe qu'il a lui-même montrées du doigt comme les coupables faciles de notre économie désastreuse, provoque aujourd'hui sur des gens abreuvés de journal télévisé des grandes chaines, des réactions totalement irresponsables.

    Nous allons tous en payer les conséquences tout de suite après les élections.
  • Par Patrick Boulland • Posté le 08/04/2012 à 10:22 J'ajouterai simplement que ceux qui pensent la même chose que vous ne voient aucun candidat aux présidentielles ayant la volonté de prendre le problème à bras le corps...
    Et que voulant manifester face à cette carence, ils s'abstiendront...

    Car l'abstention est un acte volontaire. Et d'autant plus volontaire qu'il est le seul à ne pas être anonyme.
    Je vais un tout petit peu plus loin dans votre conclusion car il est évident que les marchés vont faire monter les taux d'intérêts de nos emprunts d'état et que l'Europe ne nous ouvrira la possibilité d'emprunter que si l'Etat ramène ses comptes à l'équilibre.

    Il va donc y avoir un effet de ciseau qui va couper en morceaux les illusions que vous décrivez.

    Ce qui n'est pas prévisible ; c'est la réaction des français et de leurs dirigeants face à ce retour obligé à la réalité.
  • Par bachar57 • Posté le 07/04/2012 à 19:41 Pourquoi s'occuper de cette question? puisque ce sont les députés chargés de voter les budgets. A l'image de Sarko qui a envoyé une lettre à cette assemblée chargée de voter les budgets et qui s'est fait éconduire poliment, et le tour est joué. 566 personnes ne sont pas responsables du déficit,on ne veut pas s'inquieter d'un quelconque déséquilibre et c'est pour le bien de la nation( et au passage pour leurs poches aussi) et pour ces trop nombreux fonctionnaires oisifs,protégés et élus de tous poils. Messieurs dames il y a vraiment une bande d'hypocrites escrocs qui nous gèrent! il n'y a personne qui prendra le taureau par les cornes! je ne vois qu'une seule solution...
  • Par PhL • Posté le 07/04/2012 à 19:07 Cette campagne électorale n'aura pas réussi à éliminer les deux mythes fondateurs du discours politique français : le Petit Chaperon Rouge et Astérix.

    Le Petit Chaperon Rouge avec son Grand Méchant Loup – la spéculation internationale, les banquiers, le capitalisme dérégulé, l’ultra-libéralisme européen… etc. qui font "que" nous faire des misères alors qu’on fait tout bien et que ce n’est jamais de notre faute, toujours la faute des autres…

    Astérix, le petit guerrier gaulois et sa potion magique qui lui permet de réussir là où tous les autres ont échoué : retraite à 60 ans, 35 heures, sécurité sociale que-le-monde-entier-nous-envie, statut dérogatoire de la fonction publique… et autres mythes économiquement corrects…

    Ayant voté pendant des années pour une diminution des dépenses publiques sans jamais l'obtenir, je fais contre mauvaise fortune bon coeur et me réjouis que des étrangers qui n'ont pas le droit de vote - nos créanciers - l'obtiennent pour nous !

    PhL

Fermer

Newsletter

Inscrivez-vous à la lettre d'information hebdomadaire de la Fondation iFRAP.

Recevez chaque semaine notre lettre d'information pour vous tenir au courant de l'activité et des travaux de la Fondation iFRAP.