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La France, la dette et l'Europe

Sortir du déni

The Economist brocarde la campagne électorale française, coupable de « déni » des réalités qui s'imposent à elle concernant l'état de ses finances publiques. Mais les candidats sont-ils ceux qu'il faut accuser de manquer un débat essentiel, alors que le jeu de la démocratie les contraint à répondre à des enjeux que – selon les sondages - les Français jugent prioritaires ? Le récent sondage Figaro-Opinionway nous en dit beaucoup sur le fameux déni, et conforte l'impression que la campagne n'est qu'une parenthèse après laquelle il faudra hélas sonner la fin de la récréation.

Le sondage en question, publié le 27 mars, est effectivement édifiant dans sa partie consacrée aux enjeux que les Français estiment prioritaires. L'emploi, la protection sociale et le pouvoir d'achat arrivent largement en tête, entre 40 et 43% au total des sondés quelles que soient leurs opinions politiques. Ce n'est pas une surprise car ces sujets cristallisent l'inquiétude des Français dans la conjoncture actuelle. Ce qui est en revanche révélateur, ce sont les réponses aux enjeux qui sous-tendent la solution des problèmes en cause : la « dette et les déficits publics », la « construction européenne », le « rôle de la France dans le monde » et la « mondialisation ».

Le sujet de la dette et des déficits est l'occasion d'un clivage très important entre la droite et la gauche. Alors qu'entre 45 et 50% du Modem et de la droite le mettent en premier dans les enjeux de l'élection, il n'apparaît qu'en 6ème position avec un maigre 26% des socialistes, et seulement 13% de l'extrême gauche et 17% des Verts. Autrement dit, le règlement de la dette et des déficits n'apparaît pas, pour ces électeurs, comme une nécessité préalable dont dépend la satisfaction des revendications que les Français jugent par ailleurs essentielles. Quant aux enjeux de l'Europe et du monde, eux aussi fondateurs, ils sont bons derniers sur l'ensemble des sondés, entre 7% au plus et même 0% (5% pour la construction européenne chez les socialistes !).

Un autre sondage, celui de Louis Harris pour Liaisons sociales, va dans le même sens. Il concerne l'attachement des Français pour leur modèle social (deuxième enjeu d'après Opinion way). Or celui-ci est extrême, et recueille entre 80 et 96% d'adhésion. L'assurance maladie fait sans surprise quasiment l'unanimité, mais le code du travail est plébiscité aussi à 91%, le Smic à 92%. 90% des Français voient ce modèle comme une « chance de disposer d'une protection sociale plus forte que dans les autres pays », et pour 86% des personnes interrogées, il constitue une « composante importante de l'identité nationale ».

Ainsi semble se dessiner le portrait d'une France dont l'emploi est la première préoccupation signalée, mais qui ne se pose à aucun moment la question de choisir une politique favorisant les entreprises créatrices d'emplois (aucun sondage ne mentionne jamais la santé des entreprises comme un enjeu !) ; d'une France qui par ailleurs prend le capitalisme en détestation plus que tous les autres pays comme de nombreux sondages l'attestent ; d'une France qui paraît considérer que dette et déficits publics ne sont pas des problèmes qui concernent les citoyens, mais dont sont au contraire seuls responsables les créanciers qui ont eu le malheur de prêter à des débiteurs insolvables et qui entendent bien le rester ; d'une France qui se laisse apparemment persuader qu'il suffit de faire rendre gorge à certains pour financer sans difficulté les excès récurrents d'une protection sociale en constante augmentation ; d'une France qui ne rêve qu'à en découdre avec « les marchés » qui font pourtant sa prospérité ; d'une France qui récuse la construction européenne faute de regarder la vérité en face ; d'une France, en un mot, prête à se mettre la tête dans le sable et à se retirer dans le confort protectionniste et illusoire de ses châteaux-forts moyenâgeux.

Dans de telles conditions, comment reprocher à des candidats à une élection démocratique d'échapper à des débats dont la seule évocation assure à leur auteur de courir à la défaite ?

N'est-il pas révélateur de voir le candidat socialiste jugé le plus crédible en matière économique, alors qu'il ne propose aucune mesure sérieuse pour diminuer les dépenses publiques et résorber la dette autrement qu'en comptant sur une croissance d'autant plus aléatoire que les entreprises sont seulement destinées, par ce même programme, à faire les frais d'une forte augmentation du coût du travail et qu'aucune mesure en faveur de l'amélioration de leur compétitivité n'est prévue ?

Déni il y a certainement, mais de la part d'un peuple tout entier. Certes ce peuple a été mené par une élite coupable de la lâcheté du laisser-faire et d'une démagogie électoraliste de fin de campagne. Il n'en reste pas moins que la parenthèse des élections va bientôt se refermer et qu'il ne semble pas, s'il faut en croire les sondages, que les Français soient prêts à affronter les épreuves de demain avec les mêmes mesures que celles qui sont prises chez nos voisins et soutenues par l'Europe. Ils auraient plutôt tendance à penser que pour échapper à la situation que connaissent actuellement l'Espagne et l'Italie, il faut suivre un chemin contraire et bannir l'austérité.

Deux questions fondamentales sont, soit absentes des débats, soit l'objet de promesses illusoires. La première, c'est l'affirmation selon laquelle la France sera capable d'amener la croissance au niveau nécessaire pour faire face à des dépenses publiques qu'il n'est pas réellement question de baisser, au lieu de reconnaître que l'inverse, c'est à dire baisser ces dépenses au niveau d'une croissance qui ne sera pas celle des décennies passées, est inéluctable. La seconde, c'est l'acceptation d'une politique budgétaire européenne commune. Rappelons à ce sujet que le pacte budgétaire européen est déjà en marche, qui oblige les Etats membres à soumettre leurs budgets à l'approbation des partenaires européens. La France soumet depuis l'année dernière à Bruxelles sa « stratégie pluriannuelle », qui constitue à la vérité la base obligatoire du projet du candidat de la droite, et dont la récusation ne pourrait être qu'un acte aux conséquences gravissimes. Or sur ces deux points, à voir le résultat des sondages que nous avons cités, le consensus n'est manifestement pas atteint en France, et pourtant le temps du choix approche à grands pas.

Ainsi se nouent de plus en plus les liens d'un véritable nœud gordien qu'il va falloir selon toute probabilité trancher très vite avec des décisions qui n'ont rien à voir avec les promesses des programmes actuels, et où la poursuite de la construction européenne représentera, quoi qu'en pensent les Français, un enjeu essentiel. Trouverons-nous un Alexandre pour trancher ce nœud ? Sinon ce seront les marchés qui dicteront notre conduite.