Edito de La Lettre de l'iFRAP
institut Français pour la Recherche sur les Administrations Publiques

14.05.2007



Révolution conservatrice française ?

En plus des bonnes nouvelles, comme la mort du Parti communiste français et les scores ridicules des gauches antilibérales, antiaméricaines et antimondialisation, nous avons pu assister durant ces élections au réveil d’une droite désinhibée et probablement à l’apparition pour la première fois en France d’un courant conservateur. Peu de spécialistes insistent sur le fait que la victoire de Sarkozy est aussi un pied de nez au "chiraquisme", cette fausse droite antilibérale, sans âme ni corps, complètement coupée des réalités économiques et de la vie des gens, incapable de comprendre la marche du monde et les bouleversements de la société, gavée à l’étatisme et à l’interventionnisme. Attirer six millions d’électeurs de plus que Chirac en 2002 c’est plus important que le million d’électeurs perdus par Le Pen qui est, on le sait très bien, plus une boîte de communication qu'une alternative politique crédible.

La France a eu enfin un candidat "conservateur" dans le sens anglo-américain du terme. C’est-à-dire un politique dont les valeurs sont le patriotisme mais aussi le libéralisme, la tolérance et la compassion, la réussite de l’individu et de l’entreprise privée, le culte des droits et des devoirs. A cela s’ajoute le rejet de la langue de bois et du discours vide de sens auxquels nous avait habitués l’ancienne génération de politiques issus de l’ENA (Ecole nationale d’administration), là où l’on apprend la forme sans le fond. Pour la première fois donc, le conservatisme politique en France n’est plus synonyme d’immobilisme et le conservateur n’est plus celui "qui tend à maintenir l’ordre social existant" (Petit Robert).

Mais Sarkozy va-t-il réussir à faire la révolution conservatrice française ? Pourra-t-il faire ce qu’ont fait un Reagan aux Etats-Unis ou une Thatcher en Grande-Bretagne, imités par Aznar en Espagne, Howard en Australie ou Koizumi au Japon ? Pourra-t-il arriver à la création d’une vraie droite conservatrice française qui s’imposera pendant des années dans le paysage politique ? Difficile de répondre à ces questions d’autant plus que l’histoire politique française ne plaide pas en faveur de ce conservatisme réformateur. Sur le plan intellectuel, nous avons eu d’un côté, Maistre, Bonald et Maurras, et de l’autre, Tocqueville, Constant, Aron et Jouvenel. Souveraineté, légitimisme, nationalisme chez les premiers, libertés, droits de l’individu et modernisme chez les seconds. Incapables de s’entendre, ces courants intellectuels ont été étouffés au XXe siècle par ceux de la gauche étatiste. Sur le plan politique, sous la Ve République, nous avons connu l’autoritarisme du général de Gaulle, le centrisme de Giscard d’Estaing et la droite gauchisante de Chirac. Le libéralisme a été absent des grandes rencontres électorales, sauf pour être condamné, tandis que la "pensée réactionnaire" maurrassienne s’est éteinte avec le temps. Mouvement de contestation, mélange de nationalisme, de protectionnisme et de quelques idées libérales, le lepénisme et l’extrême droite n’étant qu’une réaction au système et un rejet des appareils.

Ainsi, l’absence de conservatisme politique est une autre exception française. Mais les grandes révolutions conservatrices et libérales ont été faites par des politiques au-delà des traditions et des courants intellectuels. Le conservatisme américain de Reagan a réussi grâce aux actions des conservateurs de terrain comme Richard A. Viguerie et Bill Buckley, grâce aux associations de la société civile et au travail des "think tanks", ces laboratoires d’idées et d’action dont l’influence a été décisive. Les théories économiques de Friedman ou de Hayek n’auraient jamais suffi pour gagner la bataille. Elles n’ont fait qu’alimenter le débat, surtout après la victoire politique, et c’est ce que semble avoir compris Sarkozy qui s’est interdit toute allusion à un quelconque courant économique. Pareil en Grande-Bretagne et dans d’autres pays où, paradoxalement, la révolution conservatrice est partie de la base et non pas d’en haut. Attirer les classes populaires, sortir en tête dans les régions touchées par la désindustrialisation et pas seulement par les problèmes d’insécurité, sont des caractéristiques d’un vrai candidat conservateur. Reagan, Thatcher, Bush ont été élus (et réélus) par les classes populaires. En 2004, c’est "l’Amérique profonde" qui a voté pour le candidat George W. Bush pendant que l’Amérique bobo des villes de la Côte Est votait pour Kerry.

A en croire le magazine Marianne (du 28 avril) dont la Une portait le titre suggestif "Ce qu’il y a de Bush en lui", Sarkozy serait un clone du président américain, le lecteur devant comprendre que c'est explosif et très dangereux pour la France. Laissons la revue Marianne à ses peurs et ses frustrations et réjouissons-nous que de nombreux tabous soient tombés. Le chemin de la liberté est encore long mais le début est prometteur.

Nicolas Lecaussin
est directeur de l’iFRAP
(Institut français pour la recherche sur les administrations publiques)
et l'auteur de
Cet Etat qui tue la France (Plon)

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