Agriculture et énergie

A Paris, l'eau n'aura plus de prix

26 novembre 2008 • Philippe François

agriculture_energie.jpg

A Paris, l'accès à l'eau potable ne pose aucun problème technique. La qualité de l'eau fournie aux parisiens est excellente. Et pour la quantité, c'est le trop plein. La ressource est stable et les ventes ne cessent de baisser. Malgré une légère augmentation du nombre d'habitants, la consommation a diminué de 20 % en 20 ans et la tendance se poursuit [1]. Particuliers et industriels sont plus attentifs à leur consommation, les appareils électroménagers plus économes et les fuites dans les réseaux publics et privés mieux surveillées.

Evaluer le prix de l'eau

Reste le problème du prix du m³. Il a beaucoup augmenté depuis 20 ans pour de nombreuses raisons, y compris la baisse de la consommation, les taxes et les sévères normes de qualité imposées par l'Etat. Les comparaisons avec le prix de l'eau dans d'autres grandes villes françaises ou étrangères sont malheureusement difficiles, les conditions d'accès à l'eau étant variables selon les lieux. Nappes phréatiques, sources et fleuves peuvent être plus ou moins accessibles et fournir des eaux de qualités très différentes. Le prix de l'eau à Paris est-il excessif ? Pour le savoir, il existe une méthode, et même une seule méthode : l'appel à la concurrence.

A Paris justement, le moment est favorable puisque les contrats de la ville avec les entreprises privées de distribution d'eau arrivent à échéance en 2010. Une occasion de remettre les marchés en jeu auprès de tous les opérateurs, français et étrangers. La décision de la Mairie de municipaliser ce service court-circuite cette procédure : on ne saura plus jamais quel serait le juste prix de l'eau à Paris.

Se recentrer sur son métier

Si les entreprises du secteur privé et certaines administrations ont décidé de se concentrer sur leurs métiers et renoncé à faire ce qu'elles ne savent pas faire, elles ont de bonnes raisons. La première est qu'il est impossible de bien gérer ce qu'on ne comprend pas. A la Mairie de Paris, le nouveau "Président" de l'Eau de Paris, sera un élu, de passage dans ce poste, et dont la connaissance du métier sera faible. La seconde concerne les salariés. Mutés des entreprises privées à l'Eau de Paris leurs perspectives de carrière seront brutalement réduites. Les plus entreprenants pouvaient espérer aller installer un réseau d'eau potable en Chine ou être promus dans une autre usine française du groupe. Ils quitteront la Régie municipale ou se résigneront.

Enfin, "à chacun son métier". La gestion de l'eau d'une grande ville est complexe et évolue très vite. Coupée de la structure de recherche et de formation de leur entreprise, et de l'expérience de collègues faisant le même métier, la compétence de la Régie municipale s'évaporera rapidement.

Affaiblir nos entreprises

Dans le domaine des transports, la RATP s'est rendu compte que pour atteindre une taille critique, améliorer sa compétence, vérifier sa compétitivité et attirer des salariés de talent, elle devait créer des filiales en province et à l'étranger. On ne sait pas si Eau de Paris envisage de faire la même chose. Sans doute pas, et son existence aura comme autre conséquence d'affaiblir les entreprises françaises de gestion de l'eau. Une de nos trop rares expertises à l'export.

Pourquoi cette municipalisation ?

D'après L'Expansion, la mairie admet que sa réforme ne fera pas baisser le prix de l'eau. Mais le Maire avait promis cette municipalisation à ses alliés et l'administration a du mal à résister à la tentation d'étendre son pouvoir. Pour se justifier, la Mairie invoque "l'importance particulière de l'eau pour la vie". Espérons qu'avec ce principe, elle ne va pas se lancer dans la production d'électricité ou dans l'agriculture.

Après cette réforme, le prix de l'eau sera-t-il à son optimum à Paris ? On ne le saura plus jusqu'à ce que la concession soit de nouveau ouverte à la concurrence. En général, cela arrive quand, faute d'investissement et de compétence, le réseau d'eau est très dégradé. Les Mairies ont besoin de recruter des acheteurs compétents pour faire faire de façon efficace, pas de tout faire par elles-mêmes.

[1] Source CREDOC, avril 2006

Commentaires

  • Par MX • Posté le 02/09/2010 à 17:31 Je rebondis sur les deux derniers commentaires en date du 24/08/2010 en ce qui concerne la question de l'eau et les bénéfices des opérations de partenariats Public-Privé (souvent appelées privatisation) pour signaler l'existence d'un rapport sérieux datant de fin 2009 de la Banque mondiale qui avait pour objectif d'évaluer les performances des PPP dans le domaine de l'eau dans les pays en développement. Je vous invite à consulter le communiqué de presse de notre organisation, AquaFed, datant de septembre 2009 sur la publication de ce rapport au lien suivant : http://spedr.com/9n58 (Aquafed)
    Sachant que la lecture de ce rapport (liens précisés dans notre communiqué de presse) sera sans doute plus informatrice et son contenu de nature moins partiale et biaisé que les références documentaires sujettes à caution indiquées par votre lecteur émanant de la sphère des activistes anti secteur privé ( rapport Public Citizen).
    http://www.aquafed.org/pdf/WBreport on PPPs_AquaFedPressRelease_FR_Pd_2009-09-30.pdf
  • Par Philippe François • Posté le 24/08/2010 à 09:51 Comme l'iFRAP l'a indiqué dans cet article
    http://www.ifrap.org/Prix-et-gestion-de-l-eau-le-SEDIF-entre-concurrence...
    la grande force de la privatisation est la remise en concurrence périodique des contrats de fourniture d'eau. A l'opposé de la fourniture d'eau par une collectivité publique, tous les 10 ou 20 ans, les propositions des concurrents permettent de savoir ce qu'il est possible de faire de mieux pour une zone géographique donnée dans tous les domaines, qualité et prix notammment.

    La fourniture de l'eau est un problème qui dépend énormément des conditions locales : disponibilité et qualité de l'eau, difficulté d'installation et d'entretien du réseau, niveau de vie des personnes déservies. Contrairement à d'autres biens pour lesquels les comparaisons de prix sont faciles entre régions et pays, la seule façon de savoir quel est le juste ou le meilleur prix de l'eau à un endroit donné, est de faire appel à la concurrence.

    On doit espérer que les appels à concurrence seront de plus en plus internationaux et que, même en France, des société étrangères proposeront leurs services en plus des 4 ou 5 françaises.

    Si les cas d'échecs qui sont décrits dans le document joint sont exacts, ils confortent le besoin d'appel à des concurrents privés: si le service avait été fourni par des entreprises publiques, on aurait le même taux d'échec (au moins) mais personne ne serait au courant, les comptes seraient tout à fait opaques et il n'y aurait pas d'alternative.

    Le problème qui se pose dans certains pays du sud en cours de développement, est très particulier. Les réseaux d'eau sont dans un état catastrophique et les habitanst ne sont pas tous habitués à payer leur eau ou à payer une eau de qualité. Et on ne peut pas se plaindre que les entreprises privées exigent que les abonnés paient leurs factures. Si les responsables politiques veulent que l'eau soit gratuite pour certains, c'est à eux de décider qui seront les bénéficiaires de cette gratuité, et c'est à eux de financer ces dépenses.
  • Par RT • Posté le 24/08/2010 à 09:51 J'ai souvent affaire à des arguments "pro" et "anti" privatisation. Je ne sais pas trop quoi penser ni qui a raison. J'aimerais donc avoir un avis de spécialiste pour m'aider à faire le tri.
    D'abord, les économistes néoclassiques admettent que les économies d'échelle créent des monopoles naturels, rendant d'autant plus difficile l'établissement de la concurrence.
    Par exemple, il serait peu rentable de démultiplier les canalisations d'eau. Une concurrence peut-elle s'établir ? Est-ce que les barrières naturelles à l'entrée et à la sortie ne sont pas trop fortes ?
    Ensuite, je lis ça et là des exemples de privatisations ratées particulièrement dans les pays du sud, dont l'exemple le plus populaire concerne la Bolivie.
    http://www.citizen.org/documents/privatizationfiascos.pdf
    J'ignore s'il s'agit d'une vraie privatisation, c'est-à-dire une "libéralisation" du secteur.
    Si vous pouviez me fournir quelques informations à ce sujet, je vous en serais reconnaissant.
  • Par Olivier • Posté le 26/01/2010 à 01:42 Quand on lit (dans la réponse de la Mairie de Paris) "depuis la « privatisation » du service de l’eau potable opérée par Jacques Chirac en 1985, le prix du mètre cube a augmenté de 260% !!", évidemment, cela paraît énorme. L'effet est garanti.

    Mais quand on prend la peine d'y réfléchir 10 secondes, sur une durée de 24 ans, cela représente seulement 4% d'augmentation par an. Compte tenu de l'inflation qui régnait dans les années 80 en particulier, je serais bien surpris si cette augmentation de 260% en 24 ans dépassait beaucoup l'inflation sur la même période.

Fermer

Newsletter

Inscrivez-vous à la lettre d'information hebdomadaire de la Fondation iFRAP.

Recevez chaque semaine notre lettre d'information pour vous tenir au courant de l'activité et des travaux de la Fondation iFRAP.