Agriculture et énergie

Les agriculteurs et la crise du modèle social français

04 février 2016 • Bertrand Nouel

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Pour la première fois semble-t-il les manifestations des agriculteurs qui se répandent dans la France entière mettent en cause la MSA (la Mutualité Sociale Agricole) autant que les préfectures ou les grandes surfaces de distribution. Cela incite à se demander dans quelle mesure la crise du secteur, qui concerne à un moment ou à un autre toutes ses composantes (élevage, lait, céréales, fruits et légumes…) n’a pas pour raison d’être au moins pour une part importante, celle du modèle social français, qui étouffe systématiquement ses contributeurs. N’avons-nous pas un parallèle évident à établir avec le RSI des indépendants et les entreprises de façon plus générale ?

Bien sûr il y a des causes conjoncturelles dans l’explosion actuelle à laquelle nous assistons actuellement. Il y a la fermeture du marché russe suite aux sanctions imposées par l’Europe dans le cadre du conflit ukrainien. Bien sûr il y a la surproduction du lait suite à la suppression des quotas laitiers. Bien sûr dans toute l’Europe et pas seulement en France les agriculteurs souffrent et manifestent éventuellement.

Mais la conjoncture ne saurait cacher l’existence des causes structurelles qui sont elles-mêmes nombreuses et complexes. La fin des quotas laitiers était annoncée depuis de nombreuses années. Les éleveurs français ont été beaucoup plus lents que tous leurs voisins à anticiper les conséquences et à s’adapter à la concurrence qui n’allait pas manquer de s’ensuivre. Le modèle de l’élevage intensif qui s’est généralisé chez nos voisins est refusé par beaucoup en France, et les gouvernements successifs ont leur part de responsabilité en laissant croire à la pérennité du modèle d’élevage à l’ancienne. Des exploitations de quelques dizaines d’hectares qui  nourrissaient une famille il y a quelques dizaines d’années ne peuvent plus faire vivre leurs exploitants même après avoir grandi pour atteindre une ou deux centaines d’hectares. La saga de la « ferme des mille vaches » est là pour montrer l’extrême résistance d’une certaine partie de la population, résistance à laquelle les gouvernements n’osent pas s’attaquer – alors que chez nos voisins c’est en plusieurs milliers de bêtes que l’on compte. Il est d’ailleurs symptomatique de voir que cette question taboue de l’élevage intensif n’apparaît même pas dans les discours du président de la FNSEA ces jours-ci.

Alors on tourne autour du pot une fois de plus. On fait mine, que l’on s’appelle Stéphane Le Foll ou Xavier Beulin, de penser que la solution se trouve à Bruxelles, que ce soit pour mettre fin au blocage du marché russe ( !) ou aux distorsions de concurrence provenant des conditions du marché du travail dans les différents pays. On s’en prend aussi au prix imposés par la grande distribution. Mais évidemment les agriculteurs ne voient rien venir, sinon des aides financières provisoires qui ne règlent aucun problème structurel et sont même insuffisantes pour résoudre leurs difficultés immédiates de trésorerie : ainsi en est-il du « plan de sauvetage de l’élevage » qui a permis de distribuer aux éleveurs, ou à certains d’entre eux, un millier d’euros. Des éleveurs interviewés lors de la récente manifestation en Charente ont eu l’occasion de dire combien peu une telle aide représentait par rapport à leur situation, et d’insister aussi sur le fait qu’ils n’étaient pas demandeurs d’aides, mais de réformes d’ordre structurel.

C’est donc dans le cadre de la France qu’il faut trouver la solution. Et là, silence total de la part du gouvernement. Le journal La France Agricole a publié les détails des aides distribuées par la MSA : 86 millions pour les éleveurs, 1 200 euros en moyenne de prise en charge de cotisations sociales. 81 400 éleveurs ont bénéficié de la cotisation minimale maladie, ce qui signifie que leur revenu social annuel servant d’assiette était inférieur à 7 700 euros !!

Un tel constat est effrayant. La même MSA qui est chargée de distribuer les aides, se voit ciblée par la profession agricole. « C’est notre MSA qui nous pourrit la vie. Nos charges sociales sont deux fois trop fortes. Il y en a marre. On va tous crever »…. « On cotise toute l’année et au bout du compte on n’a rien. Donc la MSA, il est temps de foutre tout ça par terre », se disait-il lors de la manifestation de Landerneau mardi dernier. Parmi les revendications de la FNSEA figure la diminution de dix points de cotisations sociales, permettant de passer de 45 à 35 euros pour un revenu de 100 euros.

Cela ne manque pas de rappeler furieusement le cas du RSI des indépendants non agricoles, qui fait depuis plusieurs mois l’objet de violents débats. Certes la grogne à l’égard du RSI s’alimente d’épouvantables problèmes de gestion qui ne sont pas de mise dans le cas de la MSA. Il n’en reste pas moins que le fond du problème est le même, à savoir des retenues d’un niveau insupportable pour financer le modèle social. Et le cas des entreprises n’est pas différent, il est seulement moins visible du fait qu’il y a un employeur pour s’interposer et payer des cotisations patronales exorbitantes, dont le salarié ne s’aperçoit pas dans la mesure où il oublie de considérer que ces cotisations sont en réalité payées pour son compte et viennent diminuer son salaire résiduel, après tous impôts et charges. 

Alors, agriculteurs, entrepreneurs salariés et travailleurs indépendants, le problème est en très grande partie le même. Des difficultés, qu’elles soient conjoncturelles ou structurelles, il y en aura toujours. Ce n’est pas demain la veille que l’on mettra fin aux distorsions de concurrence pouvant exister entre les pays, dans le cas de l’agriculture comme dans les autres secteurs. Il faut vivre avec, et se lancer résolument dans la lutte pour la compétitivité. Et il faut exiger que la France ouvre vraiment le débat sur la révision de ce modèle social qui ne permet pas d’assumer cette obligation de compétitivité.

Commentaires

  • Par Michel Fréret • Posté le 07/02/2016 à 12:29 Il est évident que les problèmes de l'agriculture française sont les mêmes que ceux que rencontrent les autres branches de l'économie et l'ensemble des français. Les subventions ne servent à rien. Il faut tout réformer de A à Z . Or, pour résoudre le problème de fond de la France et de son économie au sens large, il faut une révolution des institutions d'une part et des méthodes éculées que les français subissent de la part des gouvernements successifs et de l'administration. Concrètement , il faut diminuer drastiquement le budget ET le train de vie de l'Etat et de tous ses apparatchiks qui vivent de facto aux crochets de tous les contribuables. La relance de l'économie française marchande - c'est à dire la véritable économie - ne peut se faire qu'avec la baisse inconditionnelle de toutes les charges patronales et salariales. Cela implique la baisse simultanée du train de vie et des dépenses d'État je le répète et - bien évidemment et de cela personne n'en parle - par la suppression des subventions aux entreprises (on ne peut avoir le beurre, l'argent du beurre et la crémière!) . En fait, il faut chasser le gaspillage et arrêter d'aider tout et n'importe quoi, établir l'égalité concurrentielle des entreprises les une par rapport aux autres... De même, il faut mettre fin à l'état providence par la suppression de 90% des subventions aux associations partisanes ou parasitaires qui ne sont que du clientélisme. Et dans ces conditions le retour à la vraie croissance économique devrait être possible ou envisageable. Sinon, les mesurettes ne résoudront rien. Quant à la politique politicienne qui régit le pays et le ruine depuis 40 ans, il faut y mettre fin. Il faut révolutionner les institutions en abaissant le nombre de députés à 200 , soit deux en moyenne par département dans la structure actuelle de ceux-ci, et un maximum de 100 sénateurs - un par département - voire supprimer le sénat comme le prévoyait le Général de Gaulle, sénat qui ne sert concrètement à rien. Bien entendu les régimes sociaux entre public, privé, parlementaires, devront être unifié. Et, concomitamment, il convient de revoir l'ensemble de la rémunération des élus à la baisse. Il n'est pas normal qu'un élu du peuple gagne 10 fois ce que gagne un smicard, le revenu moyen des parlementaires devrait être équivalent au salaire moyen des français qui les élisent. Et une fois ces mesures - et bien d'autres encore - appliquées, l'état fera enfin des économies et pourra mieux équilibrer son budget à terme. Et l'économie dans tous les domaines se trouvera ramenée au niveau concurrentiel des pays voisins comme l'Allemagne et la Grande Bretagne. Les prix du porc français, le prix du boeuf, du lait seront de nouveau compétitifs puisque les coûts, les charges et les impôts seront de nouveau comparables à ceux de nos voisins...
  • Par Vacant • Posté le 06/02/2016 à 22:46 Où allons nous à vouloir toujours plus et de moins en moins savoureuse qualité alors que notre Terre ne grandit pas ?

    Qui osera dire qu'il faut arrêter de favoriser l'expansion de la démographie qui fait vivre les gros de la finance ?

    Qui dira que les aides financières sont faites pour développer la pauvreté dont s'engraissent les gros de la finance et leurs politiciens marionnettes ?

    Quand le mendiant demande un poisson au pêcheur, ce dernier lui dit "viens donc m'accompagner, je vais t'apprendre à pêcher".
  • Par Cocqueel Jean Paul • Posté le 06/02/2016 à 18:39 - Les grosses exploitations sont à la merci de la volatilité des prix mondiaux et des industriels qui recherchent toujours le prix le plus bas possible. Je doute donc que la course à la surface selon le modèle industriel, qui s'accompagne de la disparition de beaucoup d'exploitations, soit la solution d'avenir; d'autant que les pays étrangers produisent de plus en plus.

    - Par contre, il y a de gros besoins en produits bio et en circuit court (traçabilité, proximité, qualité ...). Les agriculteurs ont intérêt à s'organiser pour mettre en avant leurs terroirs et à vendre eux-mêmes leurs produits.
  • Par Philippe GALTEAU • Posté le 05/02/2016 à 17:13 La ressemblance avec le régime des Indépendants (RSI) est assez frappant. mais dans un cas il s'agit d'un système mutuel, dans l'autre d'une administration d'Etat. N'y aurait-il pas dans les deux cas une accumulation d'obligations, normes et autres contraintes qui effacent toute différence, pour un résultat fort ressemblant? Et peut être dans le cas du MSA une lourde proportion de fonctionnaires dans le personnel administratif? les agriculteurs ayant surtout à s'occuper de leurs fermes, comme les indépendants de leurs activités, encore que dans ce cas, la gestion par des fonctionnaires leur a été imposée. Qui donc gère la MSA au quotidien?

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