Agriculture et énergie

Comment désentraver EDF ?

31 août 2018 • Philippe François

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Les changements sont tels dans le secteur de l’énergie, qu'après 70 ans de monopole d'EDF, les rumeurs de réforme d’EDF ne sont pas surprenantes. Concurrence aux niveaux de la production et de la vente aux clients finaux, nouveaux modes de production, lutte contre le changement climatique, entrée d’EDF sur le marché du gaz, internationalisation, autant de raisons de vérifier si l’ensemble du secteur électrique doit être réorganisé. Une interrogation renforcée par la mauvaise performance d’EDF dans le lancement de l’EPR de Flamanville.

Mais l’objectif de cette réforme ne doit pas être de fournir au gouvernement un moyen de contraindre plus facilement EDF à conduire des politiques irrationnelles. Depuis vingt ans, les interventions de l’État dans le domaine de l’énergie n’ont été convaincantes ni dans le domaine des coûts, ni dans celui des filières industrielles (Areva, éolien terrestre et marin, solaire thermique et photovoltaïque, hydrolien). C’est de plus de clarté et de responsabilité dont EDF a besoin.   

Depuis 1945, EDF est intégrée verticalement de la production d’électricité (centrales hydroélectriques, au gaz, au charbon, au pétrole, nucléaires, solaires, éoliennes), jusqu’à la fourniture d’électricité à ses clients finaux, particuliers et entreprises, en passant par le transport haute tension et la distribution locale.

Les quatres rôles d'EDF

Ces quatre rôles étant relativement indépendants, plusieurs scenarios de désintégration d’EDF sont envisageables. Ils sont effectifs dans des pays européens comme l’Allemagne et le Royaume-Uni, par exemple avec des réseaux de distribution et de transport indépendants ou avec une répartition géographique des opérateurs. Mais la structure d’EDF peut aussi être remise en cause dans chacun de ces quatre rôles. Par exemple en créant des entreprises spécialisées par mode de production, ou en scindant EDF selon un critère géographique (ex. Nord/Sud). Parmi les nombreuses configurations possibles, trois sont les plus souvent évoquées ou les plus crédibles :      

  • Nucléaire vs. Thermique vs. Renouvelable (Solaire, Éolien et Hydroélectricité)

Cette scission entre les différents modes de production est la plus souvent citée. L’EDF actuelle représente une masse d’expertise considérable face à laquelle le ministère de l’énergie et l’ADEME ont beaucoup de mal à être crédibles surtout après les fiascos de leurs deux principales stratégies : 50% de nucléaire en 2025 et plan éoliennes marines. Les promoteurs de cette scission sous-entendent qu’une EDF-B purement renouvelable serait plus motivée ou plus facilement contrainte par l’État à développer les filières éoliennes et solaires quel qu’en soit le coût.  

Cette séparation ferait sens du point de vue des compétences et de la gestion des salariés. Les centrales solaires et éoliennes ne sont pas construites par EDF mais par des sous-traitants, et leur gestion demande des qualifications différentes et beaucoup plus simples que celles du nucléaire où tous les éléments des réacteurs sont pointus (nucléaire, mécanique, chaudronnerie, bâtiment et électronique).

  • Production vs. Consommateurs

En situation de quasi monopole pendant 70 ans, avec des prix administrés par l’État, EDF n’était pas ou n’est pas une entreprise fondamentalement tournée vers le marketing et la vente de ses produits. Elle a perdu 1,2 million de clients en 2017, ce qui semble catastrophique, mais est peut être moins grave si elle a vendu l’électricité en gros à ses concurrents à des prix rentables. Son point fort est la production. Gérer des dizaines de millions de clients (relevés, 10% de déménagements par an, factures, encaissements, impayés) est une activité très particulière pour laquelle les salariés d’EDF, et notamment son management très technophile, ne sont sans doute pas les mieux adaptés. Avec les compteurs Linky, la concurrence va se sophistiquer, l’offre pouvant être beaucoup plus fine que le tarif heure creuse/heure pleine inchangé depuis un demi siècle. Il va s’agir de mettre en place un véritable yield management digne de celui des compagnies aériennes ou de la SNCF, optimisant production et consommation, bénéfique pour EDF et pour ses clients. De nouvelles offres sont déjà proposées par des fournisseurs : tarif spécial week-end, tarif nuit profonde (2 à 6 heures), prime de capacité de délestage volontaire.   

En Allemagne, E.ON et RWE, deux entrprises privées comparables à EDF ont décidé de se spécialiser chacune dans un seul métier (producteur vs. consommateurs), et ont procédé à un  gigantesque échange d’actifs.

  • Production et Vente vs. Transport vs. Distribution

Dans le cadre de l’ouverture à la concurrence, les nouveaux entrants sont légitimement inquiets de dépendre de leur principal concurrent EDF pour se fournir en électricité et aussi pour la livrer à leurs clients[1]. L’organisation des réseaux de transport (RTE) et de distribution (Enedis) en entreprises indépendantes semble donc naturelle. Les inconvénients d’une telle désintégration sont toujours largement compensés par les avantages résultant de la fin de relations et de comptes flous entre « collègues », et grâce à la mise en place d’interfaces et de  procédures claires entre entreprises indépendantes. Cette séparation existe en Europe, par exemple au Royaume-Uni où EDF Energy a vendu son réseau de distribution, et où le réseau de transport d’électricité est une entreprise privée indépendante régulée.

Les risques financiers

En plus des arguments portant sur la logique des différents modes de désintégration d’EDF, la gestion des risques financiers considérables que porte le secteur énergétique est un sujet clef. On l’a vu au Royaume-Uni où le gouvernement et le parlement ont accepté de prendre en charge une partie des risques des EPR d’Hinkley point en garantissant un prix d’achat d’une partie des MWh produits. Entre le risque de pénurie d’électricité au Royaume-Uni et cet engagement, ce choix a été incontournable.   

En France, les inconnues sur le mix énergétique à vingt ans sont élevées et celles sur le mix électrique encore plus importantes. Isoler dans une EDF-B des productions solaires et éoliennes qui vivent grâce à des subventions, des obligations d’achat et des prix de vente  élevés, représenterait un risque très considérable. Ces règles peuvent être rapidement changées comme on l’a vu en Espagne, aux États-Unis, en  France et en Allemagne. Dans ce pays, la baisse en  2017 des subventions aux centrales éoliennes a entrainé un effondrement du secteur et des milliers de suppressions d’emplois chez les industriels. Ces baisses étaient pourtant conformes au plan annoncé de longue date par le gouvernement et aux promesses des entreprises du secteur de parvenir (voire d’être déjà parvenues) à une production zéro subvention. En France, la décision soudaine du gouvernement de baisser d’un tiers les prix payés à l’éolien marin, l’abandon de l’hydrolien par EDF et Naval Group, et le rapport du Sénat sur le soutien aux énergies renouvelables confirment que, comme à l’étranger, de plus en plus de responsables s’inquiètent des coûts de ces filières pour les consommateurs et pour l’économie française. 

De son côté, le nucléaire actuel est extrêmement rentable, et le nucléaire prolongé sera rentable si les coûts annoncés par EDF pour les grands carénages sont confirmés. La performance financière  d’EDF dépend aussi beaucoup des prix de l’électricité sur le marché de gros européen. La fermeture de nombreuses centrales à gaz, fuel, charbon et lignite en Europe, puis de centrales nucléaires en Allemagne, Belgique et Suisse, pourrait pousser les prix des MWh à la hausse, notamment pendant les périodes où les productions éolienne et solaire sont faibles. Une hausse renforcée si la consommation d’électricité continue à ne pas baisser de 1 à 2% par an comme planifié mais reste stable ou augmente de 0,35% comme actuellement.  

Les coûts de production des futurs EPR sont plus incertains, les chiffres fournis par EDF et la SFEN (70-90 euros par MWh) dépendant beaucoup des coûts de financement (qui assume les risques) et de la taille de la série de réacteurs engagée simultanément, et étant critiqués par d’autres organismes. 

Conclusion

Le report soudain des 50% de nucléaire à une date inconnue était inévitable, mais il montre la fragilité des projections actuelles. EDF, très fort dans la partie aval, doit conserver ses compétences dans tous les modes de production (thermique, nucléaire, hydraulique, éolien, solaire) pour que cette entreprise et son personnel soient en mesure d’équilibrer les risques  et de s’adapter aux évolutions à venir, qui vont de 75% jusqu’à zéro nucléaire, et de 25 à 100% renouvelables.     

L’indépendance des activités de transport (RTE) et de distribution (Enedis) serait conforme aux règles d’ouverture à la concurrence. RTE a déjà trois actionnaires, EDF, CDC et CNP. Enedis est une société de services, filiale d’EDF, qui gère des réseaux appartenant aux collectivités locales. Il existe déjà quelques gestionnaires de réseaux de distribution hors Enedis, comme à Strasbourg, montrant que cette solution pourrait être étendue sans problème. La création d’une entreprise indépendante, reprenant les activités de vente au détail d’EDF (électricité et gaz), recentrerait EDF sur son cœur de métier de producteur et permettrait à cette nouvelle entreprise de se battre à armes égales contre les concurrents très proches des clients finaux comme Total Sprint, Engie, Gtifs Alterna, Direct Énergie, Energem, Enercoop, ENI,Planète Oui, Proxelia, Total Spring, Énergie d’ici, Énergies du Santerre, EkWateur, Ilek, Plüm Énergie, Selia...

Au total, les activités actuelles d’EDF seraient réparties entre quatre entreprises indépendantes mieux focalisées, devant permettre à EDF de redevenir techniquement performante, comme au temps où elle mettait en production trois nouveaux réacteurs par an, rassurante pour ses clients, ses salariés, ses actionnaires et pour l’image de la technologie française.


[1] De la même façon, les concurrents de la SNCF sont inquiets de dépendre de la SNCF pour les services dans les gares et pour l’attribution des créneaux horaires et des réseaux. Les modestes expériences passées (fret ferroviaire et liaisons internationales) ont montré que ces inquiétudes sont justifiées.   

Commentaires

  • Par reiller • Posté le 08/09/2018 à 08:35 Pour la partie que je connais, le nucléaire, votre article est surprenant. D'abord EDF n'a été qu'ensemblier: le réacteur acheté clé en main ,la turbine aussi. Ensuite la DG était équipée d'une bonne équipe d'économistes (Boiteux...) ,équipe disparue avec l'arrivée des DG politiques. Puis l'équipe qui gérait la construction a été intégrée à l'exploitant, et de ce fait est morte ,sans compter les années sans chantiers... Enfin le CEA tient toutes les ficelles :combustible neuf, retraitement du combustible, autorité de sureté, stockage des déchets,...); et c'est ce que le service public fait de plus mauvais! ETC ,à votre disposition pour expliciter.
  • Par Pellen • Posté le 07/09/2018 à 08:31 Toujours les projections de Philippe François resteront artificielles, voire spécieuses, tant que ce dernier feindra d'ignorer que l'État français n'acceptera jamais d'abandonner la mainmise politique, au sens partisan du terme, qu'il exerce sur les actuelles EDF, RTE et Enedis et qu'il est bien décidé à continuer d'exercer sur des avatars prétendant, mimer, demain davantage qu'aujourd'hui, la soi-disant concurrence européenne sur les kWh électriques. Sur ce thème, j'engage Philippe François à prendre connaissance du communiqué ci-après de Lionel Taccoen, le directeur de publication de la « lettre géopolitique de l’électricité », pour se faire une idée authentique de la situation : - Note d'actualité sur l'évolution des factures d'électricité en France et en Allemagne. - France: Plusieurs médias français ont fait état en août "d'une première étude d'Eurostat " indiquant que le prix de l'électricité pour les ménages français était plus élevé que dans quinze pays de l'Union Européenne . La conclusion de ces médias était que le nucléaire français, produisant la plus grande partie du courant, perdait de sa compétitivité puisque dans plus de la moitié des nations de l'UE, l'électricité était devenue moins chère que chez nous. Cette "première étude d'Eurostat" (Eurostat est le service de statistiques de l'Union Européenne) est en fait un résumé du tableau public des prix de l'électricité d'Eurostat "nrg_pc_204", publié et mis à jour chaque semestre depuis une dizaine d'années. Il est exact que les familles de seize pays de l'UE , et non quinze, payent leur kWh moins chère qu'en France. Ce n'est pas nouveau.Il s'agit pour la plupart des pays de l'Est européen additionnés de la Grèce. Les factures d'électricité conviennent à un niveau de vie nettement plus bas que chez nous. Une augmentation du prix du courant, il y a quelques années en Bulgarie a provoqué des émeutes et la chute du gouvernement. Ces seize pays représentent moins de 140 millions d'habitants sur les 510 millions de l'UE. Presque les 3/4 des autres Européens payent donc leur courant plus cher qu'en France. L'important n'est pas là. En 2017, les ménages français payaient leur kWh de 16 à 17% moins cher que la moyenne européenne. Mais en 2010, ils le payaient 31% moins cher. Que s'est-il passé? On pourra se reporter à notre Lettre d'octobre 2017 intitulée "La politique française de l'électricité. les faux pas" (sur www.geopolitique-electricite.com ). En deux mots: les données d'Eurostat et de la Commission de Régulation de l'Energie indiquent , qu'hors inflation, les factures françaises ont cru de 21% de 2010 à 2016. La part due à la production (hors subventions des renouvelables) est restée constante (29% des factures). Le nucléaire n'y est donc pour rien.Par contre les taxes ont bondi, surtout du fait des aides aux renouvelables et représentent désormais 35% des factures .L''acheminement (transport et distribution,30% des factures) a augmenté aussi . Désormais près du tiers des investissements du transport sont dus, comme le dit excellemment notre Réseau de Transport d'Electricité (RTE) "à l'adaptation à la transition énergétique" , bref en grande partie liée aux renouvelables. Il est exact que la France perd progressivement ses prix attractifs dus au nucléaire. La raison n'est pas une perte de compétitivité de ce dernier, mais les aides aux renouvelables. - Allemagne: (données provenant d'Eurostat) L'Allemagne est désormais , depuis le second semestre 2017 le pays de l'Union Européenne où le kWh pour les ménages est le plus cher.: 30,48 centimes d'euros (le double du prix français) contre 30,10 centimes au Danemark, son grand rival dans le domaine.Il est vrai que pour résoudre les questions d'intermittence , l'Allemagne entretient un parc électrique hypertrophié, alors que le petit Danemark compte sur les capacités électriques de ses voisins, dont l'Allemagne pour compenser les sautes de vent.. Sigmar Gabriel, lorsqu'il était vice-chancelier allemand , avait réformé l'Energiewende (la transition énergétique locale), en indiquant qu'il parviendrait peut-être à stabiliser les prix, mais pas de les diminuer. C'est perdu...L'Allemagne, le Danemark, et probablement l'Australie du Sud, ont les prix les plus élevés de l'électricité au monde, pour les nations avancées.Les parts des renouvelables intermittents (solaire et éolien) y sont aussi les plus élevées. Comme dit le média financier Forbes "pourquoi les renouvelables si bon marché donnent-elles de l'électricité si chère" ?
    • Par p.francois • Posté le 09/09/2018 à 08:02 Merci pour vos arguments, précisions et références. Comme vous, l’iFRAP s’est inquiétée de l’augmentation du prix de l’électricité due au déploiement massif de méthodes de production encore inefficaces. Le cas à venir des éoliennes marines dont le surcoût pour les consommateurs n’a été réduit part le nouveau gouvernement que de 40 à 25 milliards d’euros est un terrible exemple. L’iFRAP est convaincue que le pouvoir d’achat et le niveau de vie de très nombreux français sont faibles et ne doivent pas être réduits par des mesures inutiles et nuisibles. Je suis très conscient des obstacles considérables auxquels se heurtent les réformes proposées dans cette note. Mais des réformes proposées par l’iFRAP qui semblaient inouïes finissant par devenir réalité (ouverture à la concurrence du transport ferroviaire, réforme des retraites, début d’autonomie des universités…), il est logique de poursuivre ce travail de conviction.

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