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  Société Civile n°41 - Archives - 10 novembre 2004

La flexsécurité : pivot du "miracle danois"

Plan Borloo : les silences, les dangers


Un des grands traits de la politique française est la constance. De droite ou de gauche, les gouvernements continuent souvent sur la même voie que leurs prédécesseurs. C’est le cas de la politique de l’emploi avec le plan qui vient d’être lancé par le ministre Jean-Louis Borloo. D’un côté, celui-ci marche sur les pas de Martine Aubry en multipliant les dispositifs de "parking" pour les jeunes, les stages et autres contrats d’insertion dont l’aboutissement ne fait plus aucun doute si ce n’est l’augmentation du taux de chômage des jeunes et des dépenses publiques ; de l’autre, il apporte sa touche personnelle en s’inspirant d’un modèle étranger, le Danemark. Or, là aussi, le ministre ne prend que ce qui l’arrange et passe à côté de l’essentiel, la flexibilité du marché du travail danois avec une grande liberté accordée aux employeurs.

L’analyse est partagée par tous : chômage des jeunes galopant, dépassant même les 50% dans les zones les plus défavorisées, logique d’assistanat, chômage structurel malgré les dépenses de protection sociale parmi les plus élevées de l’Europe. Dans son chapitre "emplo " du projet de loi pour la cohésion sociale, Jean-Louis Borloo marque une ambition à la hauteur de son budget de près de 13 milliards d’euros : sortir la France de cette crise. La méthode pour y arriver ? S’inspirer des modèles étrangers ayant fait leurs preuves, comme celui du "miracle danois" dorénavant largement cité par le rapport Camdessus, par Nicolas Sarkozy devant l’Assemblée nationale et par Gérard Larcher, ministre délégué aux Relations du travail parti à Copenhague étudier le modèle de "flexsécurité" avec une délégation de syndicalistes. Mais la lecture du Plan Borloo laisse perplexe. Du modèle danois, le ministre a gardé seulement les exemples des allocations de chômage généreuses, d’un certain contrôle des chômeurs et d’une notion de "flexsécurité". Pourtant, l’exemple danois, comme celui du Royaume-Uni, porte en lui une vraie solution à la crise française, au chômage des jeunes, au faible taux d’activité et au sentiment d’insécurité des salariés et chômeurs français.
Enquête sur ce que le Plan Borloo a omis.

Après les modèles suédois et néerlandais, c’est maintenant au tour du Danemark de se faire une place dans la politique française. Il est vrai que ce petit royaume du nord a de quoi surprendre : en l’espace de 10 ans, le Danemark a réduit son chômage de moitié, le taux d’emploi est aujourd’hui le plus élevé de toute l’Europe et le chômage de longue durée ne concerne qu’un chômeur sur cinq, contre un chômeur sur deux en France [1] . Partie du même niveau de chômage des jeunes il y a vingt ans, la France se trouve aujourd’hui toujours au même taux élevé, alors que le Royaume-Uni a baissé de moitié son chômage et le Danemark de deux tiers (voir graphique ci-dessous). Et le contexte peut faire rêver. Syndicalisme puissant mais pragmatique (environ 80% de salariés sont syndiqués), tradition de conventions collectives et de dialogue social, Etat providence généreux et un climat économique attractif pour les créations d’emplois et d’entreprises aussi bien pour les Danois que pour les investisseurs étrangers. Peu étonnant que Jean-Louis Borloo ait été séduit. Et lorsque son ministre délégué aux Relations du travail est revenu ravi de sa visite éclair de 2 jours à Copenhague, résumant ce qu’il a vu en 3 mots, "dialogue, compromis, responsabilité", il n’y a plus l’ombre d’un doute - le Danemark est définitivement un modèle pour la France.

Source OCDE

Le ministre ne se trompe certainement pas en prenant le Danemark comme exemple. La "flexsécurité" danoise, avec d’un côté une flexibilité du droit du travail et de l’autre une sécurité généreuse accordée aux chômeurs sous forme d’allocations conséquentes, porte en elle une vraie solution pour la France. Seul hic, la solution n’est pas celle évoquée dans le Plan Borloo. Pire, en refusant de voir la réalité du Danemark, le ministre, se définissant pourtant comme un homme de terrain, passe à côté d’un modèle qui pourrait réellement relancer l’emploi et combattre le chômage français.

Si Gérard Larcher était parti au Danemark il y a un demi-siècle, il serait probablement tout aussi fasciné par le goût du "dialogue, compromis, responsabilité" des Danois. Tel est le système scandinave depuis des décennies, avec le taux de syndicalisation le plus élevé dans le monde et une forte réticence pour les conflits et les grèves. Il y a vingt ans déjà, les Danois se sont serré la ceinture par un "régime pomme de terre", acceptant de geler leurs salaires et les embauches dans la fonction publique. Le "dialogue" est une donne presque institutionnelle au Danemark puisque le marché du travail est régularisé en grande partie par des conventions collectives et non par des lois. Les rôles du patronat et des syndicats étant ainsi d’une importance extrême, le "compromis" et la "responsabilité" sont des conditions sine qua non du fonctionnement du pays. Certes, le "miracle danois" est né dans ce contexte. Mais cela n’explique en rien pourquoi le chômage a baissé de manière aussi significative et pourquoi les entreprises embauchent massivement.

"Il faut laisser l’employeur libre d’embaucher et de licencier"

Loin de l’image idyllique que l’on peut avoir en France d’un modèle social-démocrate scandinave généreux bâti autour d’un Etat providence imposant, le Danemark est l’un des pays européens qui ont le mieux su se transformer profondément pendant les 20 dernières années. Les fondements du "miracle danois" s’expliquent en très grande partie par le slogan du ministre danois des Affaires sociales de la fin des années 1990 : "Il faut laisser l’employeur libre d’embaucher et de licencier".

L’OCDE établit, selon des critères reconnus par tous ses membres, une comparaison entre le marché du travail des pays de l’organisation en prenant en compte, entre autres, la difficulté de licencier, la rigidité du Code du travail et les lois régissant le marché du travail temporaire. Un coup d’oeil sur ces statistiques confirme qu’il existe une différence colossale entre la France et le Danemark en matière de flexibilité sur le marché du travail et que, surtout, le Danemark a évolué considérablement depuis 1990.

Ce que le Plan Borloo ne nous dit pas, c’est que le marché du travail danois est aujourd’hui parmi les plus flexibles des pays de l’OCDE. La liberté de licencier est quasi totale : l’employeur n’a aucune indemnité à payer pour les salariés de moins de 12 ans d’ancienneté. Pour les salariés de 12 à 15 ans d’ancienneté, l’indemnité est d’un mois de salaire, de 15 à 18 ans d’ancienneté de deux mois, et de 3 mois au-delà. Le préavis peut varier en fonction de conventions collectives de quelques jours à plusieurs mois. Le plus souvent, le préavis est de 2 à 3 semaines.

Aussi, les employeurs danois n’hésitent-ils pas à embaucher, puisqu’ils savent qu’ils pourront débaucher lorsque cela sera nécessaire, sans procédure administrative ni indemnités trop lourdes. Pendant la période d’accroissement de la flexibilité du marché du travail, entre 1993 et 1999, le chômage danois a ainsi baissé de plus de 60%, soit d’environ 200.000 chômeurs, et, encore plus important, le chômage de longue durée est tombé de 145.000 à 40.000 chômeurs. En même temps, 2/3 de la croissance s’est produite dans le secteur privé et 200.000 emplois ont été créés dans ce seul secteur.

Transposé à la France, cela voudrait dire une création de près de 2.2 millions d’emplois dans le seul secteur privé sur une période de 7 ans, soit plus de 314.000 emplois par an.

300.000 emplois marchands supplémentaires par an, voilà ce qui aurait dû intéresser notre ministre de l’Emploi. Et pourtant, ces chiffres n’ont pas été évoqués, et la France gardera probablement sa place parmi les pays de l’OCDE avec le marché du travail le plus rigide et le chômage structurel le plus élevé.

Toutefois, Bercy ne doit pas ignorer le couple flexibilité/chômage : en prenant le Danemark comme exemple, le ministre d’Etat Nicolas Sarkozy l’a réaffirmé récemment devant l’Assemblée nationale : "notre droit du travail [.] doit être réformé pour s’adapter à de nouveaux défis, car il est devenu bien trop rigide et pénalise tant les salariés que les entreprises". Une comparaison faite par la Banque mondiale, mise à la disposition des investisseurs et dirigeants d’entreprises recherchant le pays idéal pour établir leur entreprise, confirme la rigidité exceptionnelle de la France, loin derrière les pays nordiques et anglo-saxons.

Flexibilité du marché du travail des pays européens
PlaceFlexibilité d’embaucheConditions d’embaucheFlexibilité de licenciementRéglementations du marché du travail
1DanemarkDanemarkAutricheDanemark
2AutricheSuèdeDanemarkAutriche
3BelgiqueNorvègeBelgiqueNorvège
4Royaume-UniAutricheNorvègeSuède
5IrlandeRoyaume-UniFranceRoyaume-Uni
6Pays-BasFinlandeIrlandeBelgique
7SuèdeAllemagneSuèdeIrlande
8NorvègeFrancePays-BasFrance
9FranceItalieRoyaume-UniAllemagne
10AllemagneIrlandeItaliePays-Bas
Source : Banque Mondiale "Doing Business" 2000 et 2004

Atout considérable pour l’attraction du Danemark, Invest in Denmark, organisme rattaché au ministère des Affaires étrangères danois, n’hésite pas à insister sur cette flexibilité du marché du travail lorsqu’il s’agit d’attirer des investisseurs étrangers en Danemark. Pas de restrictions concernant le temps de travail, les entreprises peuvent travailler 24 heures sur 24 et 365 jours par an, facilité d’embaucher et de débaucher. S’ajoutent à cela des cotisations de sécurité sociale de moins de 1.6% pour l’employeur, une main d’ouvre très qualifiée et un goût prononcé pour la paix sociale, en d’autres mots, pas de grève. Aussi le Danemark a-t-il attiré sur son sol, entre 1994 et 2003 plus d’investissements directs étrangers que l’Italie, la Corée du Sud ou le Japon, selon l’OCDE.

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Suite de cet article :
La mobilité au service de l’emploi


Sur les mêmes sujets :

[1] Pour une description plus détaillée du modèle danois, voir Société Civile n°41, Le miracle danois, un modèle pour la France ?

[2] Voir NAP2004, le Plan d’action pour l’emploi, publié par le ministère de l’emploi danois

[3] Jasper Lingaard Christensen, Université de Aalborg, 1995

[4] Plein emploi, Jean Pisani, onseil d’Analyse Economique, 3 décembre 2000, page 156

[5] OCDE 2003

[6] OCDE 2001

[7] Projet de loi de programmation pour la cohésion sociale, 15 septembre 2004, page 11

[8] OCDE 2000

[9] Ugebrevet A4 du 18 octobre 2004, numéro 35

[10] Emploi ; le contresens français. Quelques vérités trop simples pour être entendues. Chambre de Commerce et d’Industrie. Juin 2004

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