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Livre | La Grève, de Ayn Rand

Le 31 janvier 2013 par Philippe François

Des chercheurs, des industriels, des entrepreneurs, de futurs entrepreneurs, des retraités, des étudiants, des artistes, des investisseurs, des sportifs, des personnes très qualifiées, d’autres très peu qualifiées, quittent la France. Une sorte de « grève » de la part de catégories pourtant très peu portées sur ce mode d’action.

Dans la ligne de « Le meilleur des mondes » publié en 1930 par Aldous Huxley et de « 1984 » de George Orwell en 1949, « La grève » de Ayn Rand publié en 1957 propose à son tour sa vision des menaces qui pèsent sur notre société : excessif, contestable, choquant même, mais bien dans le rôle de vigie des intellectuels.

Mises à part les péripéties sentimentales justifiant la catégorie « Roman », les 1.200 pages de « La Grève » [1] racontent la lutte homérique entre les « pillards » et les « créateurs ». Les pillards sont les responsables politiques qui s’immiscent dans les choix des individus et dans la gestion des entreprises, de la culture, des media ou de la science, ainsi que les personnes de ces secteurs qui ont choisi de collaborer avec ces politiques. Les créateurs ou entrepreneurs, sont ceux (industriels, artistes, intellectuels, ouvriers) qui revendiquent leur autonomie et leur responsabilité et les mettent en pratique.

L’environnement économique et sociétal de 1957 n’est évidemment pas celui de 2013. Les novateurs ne s’investissaient ni dans les tablettes numériques ni dans les thérapies géniques mais dans les réseaux de chemins de fer, la sidérurgie ou le pétrole. Un demi-siècle plus tard, les méthodes des pillards restent les mêmes : renforcer leur pouvoir et leurs avantages, protéger le passé et les amis en place. Il est étonnant pour des Français que le cadre de ce roman soit les États-Unis. Mais la crise de 1929, puis la guerre de 1939-1945, avaient nécessité ou justifié une gestion bureaucratique de l’économie. La tentation de ceux qui avaient manipulé les manettes pendant une vingtaine d’années, était naturellement de maintenir ce dirigisme. On est aussi stupéfait qu’un si volumineux roman à thèse ait rencontré un tel succès, traduit dans 17 pays [2] et se vendant à vingt-deux millions d’exemplaires au total dans le monde dont sept millions aux Etats-Unis. Ce qui frappe dans ce roman, c’est la « franchise » des prises de position, éloignées de la langue de bois, des formulations correctes actuelles. Exemple :

Position des entrepreneurs

« Si je travaille, c’est pour gagner de l’argent. Si je fais des bénéfices, c’est parce que je vends un produit à des gens qui en ont besoin, qui acceptent de l’acheter et de le payer à sa juste valeur. Ce produit, je ne le fabrique pas à mes dépens pour leur seul bénéfice. Et eux ne l’achètent pas à perte pour me faire gagner de l’argent. Je ne sacrifie pas plus mes intérêts aux leurs qu’ils ne sacrifient les leurs aux miens. »

Position des pillards

« Si tu crois que ces magnats de l’industrie, qui font les malins avec leurs moteurs et leurs fourneaux, sont puissants. On va les arrêter ! Les ratiboiser ! Les abattre ! (…) Pas pour nous, mais pour le peuple, s’empressa-t-il d’ajouter. Voilà toute la différence entre les affaires et la politique. Notre but n’a rien d’égoïste, nous ne recherchons pas le profit, nous ne faisons pas des pieds et des mains pour gagner de l’argent, nous n’en avons pas besoin.  »

Pour promouvoir leur politique, les pillards mettent en place des mécanismes comme le « Bureau de la planification économique et de la gestion des ressources nationales  [3] » . Peu à peu ces organismes envahissants règlementent les prix, le niveau de production, les lieux de production, les produits, les salaires, les embauches, les licenciements et les profits. D’après l’auteur, quand il va à son terme, le processus se déroule en cinq étapes :

  • 1. En 1957 déjà, la menace que les partisans du statu quo, les opposants à la prise de risque et au progrès font courir à la société, est dénoncée. Trois innovations majeures : un acier révolutionnaire, des trains capables de rouler à 200 km/h et un générateur électrique (un peu magique, il faut le reconnaître) sont au centre du conflit entre les entrepreneurs et les organismes en place. Même l’huile de schiste est évoquée, témoin de cette confiance dans l’avenir et dans les capacités des individus :

« Ce n’est rien à côté de ce que je vous réserve ! Il montra la montagne. Tout le monde se demande ce que je vais en faire… De l’huile de schiste. On la disait trop chère à extraire ? Eh bien, attendez de voir le système que j’ai mis au point ! Ce sera le pétrole le moins cher qui ait jamais sauté au nez, en quantité illimitée. »

  • 2. Pour Ayn Rand, le combat entre les pillards et les entrepreneurs est inégal parce que les entrepreneurs ont une pulsion irrépressible à entreprendre. Pendant très longtemps, ils cherchent à s’accommoder des contraintes et des obstacles mis en place par les pillards. C’est le cas de l’héroïne qui souffre d’un attachement viscéral au réseau de chemin de fer que son grand-père a créé. Elle en arrive à négliger son intérêt personnel et consacre sa vie à le sauver, malgré les obstacles que lui créent les responsables politiques et leurs complices industriels.

« Les hommes compétents ? Tant pis s’il leur arrive de souffrir, peu importe la cause. Je sais seulement qu’il faut les sanctionner pour que les incompétents aient leur chance. Franchement, que ce soit juste ou non, je m’en moque. Quand il s’agit d’aider les faibles, je m’enorgueillis de ne pas rendre justice aux forts ».

A ce stade de l’évolution, les pillards encouragent les entreprises qui dépendent de l’État et les cartels [4] aux dépens des concurrents et des consommateurs. Témoignage d’un industriel :

« Nous nous sentirons en sécurité pour la première fois depuis des siècles. Nous ne serons plus à la merci d’un farfelu lancé dans une innovation quelconque. Plus personne n’essaiera de nous évincer, de nous piquer nos marchés, de casser les prix ou notre image en faisant croire que nous sommes hors du coup. »

  • 3. Dans ce contexte, la situation économique du pays où se passe l’action (Les États-Unis) empire régulièrement, et à chaque étape de dégradation, les pillards réagissent en renforçant les règlementations et les contraintes. On en arrive à un stade où la tentation de spolier complètement les entrepreneurs devient irrésistible.

« Toutes les entreprises industrielles et commerciales, toutes activités confondues, devront demeurer opérationnelles ; leurs propriétaires ne pourront se retirer, abandonner la direction de leurs affaires, fermer vendre ou transférer leur entreprise sous peine de la voir nationaliser, ainsi que tout ou partie de leur patrimoine.  »

  • 4. Mais il y a encore pire. Quand la situation devient vraiment catastrophique, que la misère et la violence sévissent dans tout le pays, les pillards n’ont pas honte de faire appel aux entrepreneurs et à chercher à tirer parti de leur sens moral et des responsabilités.

« Nous sommes très désireux de profiter de vos compétences exceptionnelles et de vos conseils avisés sur les problèmes industriels que rencontre notre pays ».

On assiste à un sauve-qui-peut stérile, les pillards n’étant pas disposés à prendre en compte les solutions proposées par les entrepreneurs, qui se résument à : liberté, concurrence et donc dissolution du Bureau de la planification économique et de la gestion des ressources nationales .

  • 5. Pour la plupart des entrepreneurs, il aura, curieusement, fallu en arriver à ce niveau de délabrement de la situation pour qu’ils se décident à se mettre en grève. Dans ce roman, ils ne partent ni en Suisse, ni au Royaume-Uni, ni en Belgique, ni au Canada, ni en Russie, mais ils se retirent dans une vallée sécrète du Colorado où ils veulent construire une société de liberté et de responsabilité. Une solution évidemment illusoire, décrite avec une forme de naïveté digne de Robinson Crusoé.

En 1957, dans « La Grève  », Ayn Rand a décrit un monde où les personnes les plus talentueuses sont exploitées, puis brimées avant d’être carrément empêchées d’exercer leurs talents. La France est loin de la situation qu’elle a décrite, même si chacun peut constater des analogies.



[1] Traduit par Sophie Bastide-Foltz, édition Les belles lettres

[2] Sauf en France où il n’est disponible en français que depuis un an

[3] Cf. : Commissariat au Plan, Ministère du redressement productif, Investissements d’avenir, Politique industrielle, Banque publique d’Investissement

[4] cf. SNCF, EDF, appels d’offres pour les centrales éoliennes et photovoltaïques



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Commentaires :

  • Philippe - 02/02/13 19:37

    Fabrice Luchini ne s'est pas prononcé sur ce livre, mais il est intéressant qu'il ait dit dans son interview du 16 janvier  (...) Lire la suite

  • yves buchsenschutz - 02/02/13 18:59

    Ayn Rand a aussi écrit, plus connu je pense, "Le Rebelle" (Fountainhead en anglais), qui a été porté à  (...) Lire la suite

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