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  Société Civile n°77 - février 2008

Les mythes sur les inégalités en France et aux Etats-Unis

Préjugés et réalités économiques


Chaque semaine, la presse se fait l’écho de la montée inexorable des inégalités. Toutes les études sont bonnes pour déplorer l’augmentation des revenus des très riches, l’écart croissant des revenus ou, dernièrement, à l’occasion de la publication par l’Insee de l’étude « France, portrait social, édition 2007 », l’essoufflement de la réduction des inégalités. Il est bon de faire le point sur la situation réelle des inégalités en France et aux États-Unis.

La question des inégalités occupe une place centrale dans le discours médiatique français. Leur réduction, ou leur suppression, est au centre des réclamations de divers groupes de pression et programmes politiques de gauche comme de droite. Les revendications de suppression des inégalités sont souvent un moyen de renforcer l’égalitarisme, forme dévoyée de l’égalité. En effet, il substitue à l’égalité de droits la volonté d’imposer une égalité de fait et justifie la mise en place de politiques de redistribution de plus en plus lourdes. L’observation plus fine des données sur les inégalités bat pourtant en brèche bon nombre de lieux communs et tend à démontrer que le poids de l’État et la réduction des inégalités ne sont pas forcément corrélés. L’étude comparée de la France et des États-Unis révèle que n’est pas forcément plus égalitaire le modèle que l’on croit.

MYTHE N° 2 L’Amérique redistribue moins que la France

Distribution des prélèvements sur le revenu des ménages

Les États-Unis, société dynamique et plus libre et entreprenante que la France, génère naturellement des inégalités de revenu plus fortes. Alors que les 20 % de personnes les plus riches (quintile supérieur) gagnent 2,6 fois ce que gagnent les 20 % de personnes les plus pauvres en France, ce rapport est de 4 aux États-Unis (cf. tableau). De là à condamner la société américaine comme plus injuste, puisque plus inégale, il n’y a qu’un pas que nos commentateurs franchissent aisément. Pour autant, cette différence n’est pas la preuve que notre modèle français est plus redistributif que celui de la société américaine. En effet, les études de l’OCDE montrent qu’aux États-Unis, le système de redistribution réduit plus les inégalités que le nôtre. L’intervention de la puissance publique américaine réduit l’écart entre les plus riches et les plus pauvres de 42 % quand l’action de l’État français ne le réduit que de 36 %. La dépense publique américaine est donc mieux ciblée, bien que plus faible (36 % du PIB aux États-Unis contre 54,4 % pour la France, source : OCDE, 2004).

Rapport interquintile des revenus en France et aux États-Unis avant et après transferts sociaux
S80/S20 avant redistributionS80/S20 après redistributionRéduction des inégalités
USA 6,88 3,99 - 42 %
France 4 2,55 - 36,25 %
Source : OCDE

En détaillant la part des transferts publics allant aux plus riches et aux plus démunis de ces deux pays, comme le montre le 1er graphique p. 13, on s’aperçoit que les Américains les plus pauvres reçoivent légèrement plus que leurs homologues français (24 % contre 22 % des transferts totaux). Ce meilleur ciblage de l’action de l’État entraîne une part plus grande des revenus des transferts dans les revenus des ménages pauvres américains. Alors que les transferts sociaux représentent 21,7 % du revenu des plus pauvres en France, ils atteignent 22,9 % aux États-Unis. Une dernière iniquité flagrante de notre système est mise en valeur dans le 2e graphique p. 13. Alors que les ménages américains les plus pauvres ne payent que 1,8 % du montant total des prélèvements, leurs homologues français contribuent à hauteur de 7 %. À l’autre bout de l’échelle des ménages, les Français les plus riches contribuent moins que les Américains les plus aisés. Frédéric Bastiat avait cette jolie formule à propos de l’État : « Au fait, l’État n’est pas manchot et ne peut l’être. Il a deux mains, l’une pour recevoir et l’autre pour donner, autrement dit, la main rude et la main douce ». On constatera qu’à notre époque, les mains de l’État français sont à la fois plus rudes et moins douces pour les plus défavorisés que celles de L’Oncle Sam.

Mais aussi :

- MYTHE N° 1 Les États-Unis, un pays de plus en plus inégalitaire
- MYTHE N° 3 Il y a plus de personnes pauvres aux États-Unis qu’en France
- MYTHE N° 4 La France est un pays égalitaire
- La charité privée, grande oubliée des études sur les inégalités

Conclusion

L’existence d’inégalités de fait, naturelles et inévitables dans une société libre, est évidemment plus fortement marquée dans les pays aux politiques moins interventionnistes comme aux USA. Plus riche et plus dynamique dans son ensemble, la société américaine possède toutefois autant de personnes pauvres que la France. La comparaison de la situation française à la situation américaine montre que la redistribution peut être à la fois plus efficace en profitant aux plus pauvres avec des prélèvements publics pourtant plus faibles. À la plus grande efficacité des politiques de redistribution au profit des populations nécessiteuses, on doit ajouter l’engagement plus fort de la société civile américaine. Il convient donc de torde le cou à quelques préjugés trop largement partagés sur l’horreur américaine, où les plus pauvres n’auraient rien et les plus riches gaspilleraient tout.

Cette courte comparaison permet également de relever une particularité française. La recherche de l’égalitarisme qui semble animer les politiques français se traduit finalement par la création d’inégalités criantes entre les secteurs protégés par l’État et la loi et les secteurs concurrentiels. Le système français, essayant de corriger les inégalités n’arrive qu’à en créer de nouvelles, sans pour autant rendre la redistribution plus efficace. Plus insidieusement, cette dichotomie existant entre le secteur protégé et le secteur concurrentiel s’accorde de moins en moins avec la croissance économique de la France, qui perd progressivement des places dans les classements mondiaux. Au fur et à mesure du retard économique et scientifique que nous prenons sur les autres pays industrialisés, se renforce la perception des inégalités, de moins en moins justifiables entre certaines personnes privilégiées, profitant du système, et les autres.


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