Le tableau ci-dessous donne, par ordre décroissant des pertes constatées pour leur dernière année de présence à la tête de leur entreprise, le hit-parade des énarques qui ont coûté le plus cher aux entreprises françaises.
| Entreprises | Dirigeants | à la tête | Chiffres d’affaires | Bénéfice net | Principales acquisitions - Commentaires | ||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| de | à | avant | fin | hausse | avant | fin | |||
| Vivendi | Jean-Marie Messier | 1996 | 2002 | 24,80 | 58,10 | 134% | -0,6 | -23,30 | Canal+, Universal,Echostar, USA Networks, Maroc- telecom, Houghton Mifflin, MP3.com, etc. |
| Fr-Télécom | Michel Bon | 1995 | 2002 | 21,80 | 46,60 | 114% | 1,5 | -20,70 | Orange, Equant-Blobalone, NTL, Mobilcom, etc. |
| Cr.Lyonnais | JY Haberer | 1988 | 1993 | - | 27,50 | - | - | -2,60 | chiffres de 1994 |
| Cr.Foncier | Georges Bonin | 1982 | 1995 | 0,08 | 0,72 | 800% | 0,0 | -1,70 | - |
| Alstom | Pierre Bilger | 1999 | 2002 | 11,10 | 21,40 | 93% | 0,3 | -1,40 | Cegelec, ABB power |
| Air France | Bernard Attali | 1988 | 1993 | 5,00 | 8,40 | 68% | 0,2 | -1,30 | Air Inter, UTA |
| UAP | Jacques Friedman | 1993 | 1996 | 19,20 | 23,30 | 21% | 0,2 | -1,00 | - |
| Suez | Gérard Mestralle | 1995 | - | 16,50 | 46,10 | 179% | -0,7 | -0,90 | Lyonnaise des Eaux, SITA, Nelco, Calgon, United Water |
| GAN | François Heilbro | 1986 | 1994 | 4,70 | 20,00 | 326% | 0,3 | -0,80 | - |
| Cap-Gémini | Paul Hermelin | 2000 | - | 4,30 | 7,00 | 63% | 0,3 | -0,50 | Ernst & Young Consulting |
| Bull | Guy de Panafieu | 1997 | 2001 | 3,70 | 2,50 | -32% | 0,1 | -0,20 | - |
| Cerus | Alain Minc | 1986 | 1991 | - | - | - | 0,1 | -0,20 | 88:OPA sur Société Générale de Belgiquedernière année chiffres de 1992 |
| Moulinex | Pierre Blayau | 1996 | 2000 | 0,80 | 2,70 | 238% | 0,0 | -0,10 | fusion Brandt : 4/00 ; dépôt de bilan:9/01 |
| Le Monde | Alain Minc | 2000 | - | 0,24 | 0,44 | 83% | 0,0 | -0,03 | Midi Libre, Vie Catholique, Nouvel Obs |
| NMPP | Yves Sabouret | 1994 | 2003 | - | 0,40 | 0% | - | - | - |
| Wanadoo | Nicolas Dufourcq | 1996 | 2002 | 0,05 | 2,10 | 4100% | 0,0 | 0,00 | MSN France, Nordnet, Euronet-Internet, Alapage, Lince telecomunicaciones, Freeserve, Marcopoly, Eremas |
| Evaluer une gestion par le bénéfice, ou la perte, de la dernière année n’est pas à l’abri des critiques : le successeur "nettoie les comptes" ; la conjoncture (par exemple, éclatement de la bulle internet) peut affecter le résultat ; des pertes apparaissant les années suivantes pourraient être imputées à la gestion précédente (Crédit Lyonnais par exemple), etc. Sans être parfait, ce critère est cependant le moins contestable de tous. Le tableau ci-dessus n’est nullement exhaustif. Il ne comprend pas par exemple la Banque Worms (présidée par Jean-Michel Bloch-Lainé de 1984 à 1992) qui a fait perdre plus de 2 Mds d’€ à ses actionnaires successifs (UAP, AXA, Deutsche Bank) depuis 1991. Il ne comprend pas la banque Pallas-Stern (Pierre Moussa), qui a déposé son bilan en 1995, et ruiné de nombreux déposants. Il exclut Carrefour, qui a développé son chiffre d’affaires de 66% sous la présidence de Michel Bon (absorption d’Euromarché) sans croissance du bénéfice, ni Renault, dont le bénéfice 2002 hors Nissan (0,7 Mds d’€) est le même qu’en 1991, année précédant la nomination de Louis Schweitzer comme président (malgré l’absorption de Dacia, Volvo , Samsung), ni bien d’autres. | |||||||||
Comme on peut le constater, la plupart de ces champions ont fortement développé leur entreprise, généralement par acquisitions. Le doublement du chiffre d’affaires en 5 ans est pratiquement de règle. Cette frénésie d’achats est généralement financée par endettement. Evidemment, la fuite en avant n’améliore pas les résultats. Mais comment s’explique-t-elle ? La plupart de ces énarques ont été parachutés à la tête d’une entreprise qu’ils ne connaissaient pas, dans un secteur qu’ils ignoraient. Il est très difficile dans ces conditions d’apporter une idée nouvelle, une orientation, une direction originale et motivante.
Comment dès lors ne pas perdre la face, devant des collaborateurs qui connaissent le secteur et l’entreprise ? La réponse est simple : en les entraînant sur des terres nouvelles, vers des entreprises inconnues d’eux, et même des activités ou des pays différents. Les acquisitions, offrant des perspectives de promotion à vos collaborateurs, vous rendent populaire. Comme toute l’entreprise, patron en tête, se tourne vers l’extérieur, le développement du métier d’origine est délaissé, d’autant plus que chacun sait que le patron ne s’y intéresse pas.
Comme en outre le patron a été formé par l’administration, où il n’a jamais vu un client ni un ouvrier, jamais calculé un prix de revient ou établi un planning de production, qu’il ignore comment motiver une équipe, s’informer sur la concurrence, créer un produit nouveau, bref qu’il n’est pas formé à son métier, il est inévitable, quelle que soit la qualité des personnes, qu’elles échouent. Il est même extraordinaire que certains réussissent, à vrai dire pour la plupart dans les métiers bancaires, proches de l’administration (Michel Pébereau à la BNP, Daniel Bouton à la Société Générale, Charles de Croisset au CCF).
Les échecs sont cependant si nombreux et retentissants que la conclusion doit en être tirée : les habitudes prises dans l’administration, le manque de préparation au poste, leur ambition sans mesure, rendent dangereux le parachutage d’énarques à la tête d’entreprises privées.
A-t-on besoin d’une école pour hauts fonctionnaires ?
Pour en finir avec l’ENA
Une institution à la réputation inversement proportionnelle à la connaissance qu’on en a, par Philippe Raphaël, ancien élève de l’ENA
"L’ENA, un immense gâchis de talents et d’intelligences !", interview de Michel Fourgous, député UMP des Yvelines
Embouteillage au sommet de l’administration
Les énarques dans le privé



