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Société Civile n°58 - mai 2006

L’épargne des Français confisquée par l’État

Le taux d’épargne élevé des ménages français ne profite pas à l’économie



- Des apparences trompeuses : le taux d’épargne élevé des ménages français ne profite pas à l’économie.
- Le drainage forcé de l’épargne : l’épargne française a financé le déficit public ces 20 dernières années.
- L’assurance-vie : une manne pour les finances publiques que l’initiative parlementaire pourrait réformer.
- Les dépôts à vue ou comment l’Etat détrousse les épargnants.
- La fiscalité de l’épargne : Pourquoi les Français investissent dans les titres d’Etat, plutôt que dans les entreprises ?
- Faute d’être financées par l’épargne des ménages français, les entreprises françaises passent progressivement sous contrôle étranger.
- Préparer sa retraite : une occasion manquée.

En 1999, l’iFRAP publiait un dossier intitulé "L’Etat dilapide l’épargne des Français", dans lequel nous montrions que les placements d’épargne de nos compatriotes, grâce à une fiscalité attractive, étaient détournés du financement de l’économie pour sombrer dans le trou de la dette publique. Au détriment des entreprises et de l’emploi mais aussi des épargnants eux-mêmes car leur patrimoine ne progresse que faiblement au regard des efforts d’épargne consentis année après année.

En 2006, la situation ne s’est pas redressée : le financement des entreprises françaises est toujours insuffisant et les investisseurs étrangers ont remplacé les épargnants français à la Bourse de Paris. Quant au patrimoine financier des ménages, il croît certes mais parce que la France reste dans le peloton de tête en terme de taux d’épargne. Et à défaut d’investir en actions, les Français ne profitent pas d’une vraie valorisation à long terme de leurs capitaux, occasion manquée de préparer leur retraite.

Des apparences trompeuses

A regarder à première vue les statistiques, la situation des épargnants français semble confortable. Un taux d’épargne qui se maintient au-dessus des 15% selon l’INSEE (10% selon l’OCDE) plaçant la France dans le peloton de tête des pays occidentaux.

source : OCDE - Economic Outlook

Mais les apparences sont trompeuses car si l’on veut savoir si les ménages français se sont réellement enrichis sur cette période, il faut regarder leur patrimoine total et financier et son évolution au cours des dix dernières années. On constate alors que leur patrimoine n’a crû qu’au prix d’efforts constants en matière d’épargne, et qu’il ne s’est pas valorisé. Tout le contraire de la situation américaine, où l’ "effet richesse" a joué à plein.

Ce que montre le graphique n°2 est une différence fondamentale de comportement en matière d’épargne :

Les ménages français ont vu leur patrimoine total passer de 3 959,2 milliards d’euros à 7 037,3 milliards d’euros entre 1995 et 2003, soit une progression globale de 3 078 milliards d’euros courants, largement due à une progression de leurs terrains et logements. Leur patrimoine financier (dépôts, placements en valeurs mobilières ou en assurance-vie) a progressé de 1646 milliards en 1995 à 2 850 milliards en 2004. Or le flux cumulé de leur épargne financière sur cette période représente la totalité de la progression corrigée de l’inflation. Autrement dit leur enrichissement est principalement dû à un effort d’épargne important.

Et pendant ce temps aux États-Unis, le patrimoine des ménages est passé de 32 730,8 milliards de $ à 64 023,1 milliards de $ entre 1995 et 2005, une progression importante également due à l’augmentation du patrimoine immobilier. Malgré un endettement en hausse, la Réserve Fédérale américaine estime à 100 000 dollars par ménage la valeur nette médiane du patrimoine total, c’est-à-dire la valeur des actifs nette des dettes, soit 5 fois leur revenu disponible.

Quant à leur patrimoine financier, il est passé de 21 483 milliards de $ en 1995 à 38 464,9 milliards en 2005, soit une progression de 16 981,9 milliards de dollars courants. Sur la même période, le flux cumulé d’acquisition d’actifs financiers a représenté 5 307,7 milliards de $, soit 20 % de la progression du patrimoine corrigée de l’inflation, le solde venant de la valorisation du patrimoine.

Source : Federal Reserve Bank

Comment expliquer une telle valorisation ? L’orientation des flux de placements des ménages américains se ventile sur 3 grandes familles : les dépôts, les mutual funds et les pension funds.

Les mutual funds ou fonds mutuels sont des fonds de gestion collective qui ont bénéficié d’un transfert depuis la détention d’actions en direct. Ils sont investis à 80 % en actions et obligations d’entreprises. Les fonds de pension qui sont le principal support de préparation de retraite des ménages sont également largement investis en actions et parts de mutual funds et obligations d’entreprises (70%). Le patrimoine financier des ménages américains a donc bénéficié de la valorisation des titres d’entreprises.

Cette augmentation considérable de la richesse des ménages américains les a encouragés à réduire leur taux d’épargne, consacrant une part toujours plus importante de leurs revenus à la consommation qui a été très soutenue ces dernières années. Un effet richesse qui a été renforcé par les facilités du refinancement sur le marché hypothécaire, la valeur des biens immobiliers ayant crû, les possibilités d’emprunt ont en effet été augmentées d’autant. Le taux d’épargne dans sa définition officielle a atteint des niveaux historiquement très bas, qui ont affolé les économistes officiels, redoutant de voir la machine économique américaine financée par des capitaux étrangers. Passant de 9,6% dans les années 70, 9,1% dans les années 80, puis 5,9% dans les années 90 et proche de zéro en 2000, le comportement d’épargne des ménages américains a attiré toutes les critiques sur les dangers d’une si faible accumulation.

Mais il apparaît aussi que le taux d’épargne tel qu’il est officiellement mesuré ne reflète que très mal la réalité. L’épargne peut être définie comme du revenu non consommé. Mais il peut être aussi mesuré par l’accroissement de la richesse des ménages si cette richesse n’est pas consommée. En théorie ces deux mesures doivent se rejoindre mais en pratique un écart s’est creusé, surtout dans les années 90. Car la définition officielle de l’épargne exclut les plus-values potentielles. Ces plus values ont atteint 6 à 10 fois la valeur officielle de l’épargne dans les années 90, même si en 2000 elles ont été largement négatives pour se redresser à nouveau. Par ailleurs, Heritage Foundation montre que les revenus de l’épargne aux États-Unis sont considérables (en 2003,12 283 dollars de plus-values réalisées pour un revenu de 47.583 $, soit un quart du revenu).

William G. Gale, économiste, conclut1 que si on inclut ces plus-values dans l’épargne des ménages américains, celle-ci reste raisonnable et les capacités d’investissement de l’économie américaine restent préservées.

Le drainage forcé de l’épargne française

Pendant ce temps les ménages français financent la dette publique qui monopolise depuis 25 ans le marché obligataire.

Aujourd’hui encore, les ménages français orientent 50% de leurs flux de placements (120 milliards d’euros en 2004) dans l’assurance-vie, alors que les assureurs sont les premiers acquéreurs de titres de la dette publique française, et 20% dans les dépôts à vue, notamment ceux défiscalisés dont 50% de l’encours est placé sur les marchés financiers. Bref, c’est environ 50 milliards d’euros – près de la moitié de leur épargne financière – qui sont placés chaque année dans les caisses de l’Etat. Et pour quel rendement ? Cela fait bien longtemps que le déficit public ne couvre plus que les frais de fonctionnement de la sphère publique, et plus ses investissements. Dans le même temps, une part croissante du capital des entreprises françaises passe progressivement sous contrôle étranger. Une situation qui rend de plus en plus hypocrite les sursauts de "patriotisme économique" alors que les efforts de rentabilité de nos entreprises profitent aux investisseurs étrangers, fonds de pension en tête.

Si le patrimoine des Français s’est si faiblement valorisé ces vingt dernières années, c’est parce qu’ils ont massivement investi dans la dette publique, délaissant l’investissement en entreprise. Le tableau suivant détaille en encours et en flux les familles de placement des Français.

Ventilation du patrimoine des ménages – 2004
(encours et flux en milliards d’euros)
PlacementsEncoursFlux
Monnaie36,2 4,5
Dépôts à vue 235,2 15,9
Placements à vue (livrets A, bleu, jeunes, populaire…)367,9 24,7
Placements à échéance 28,5 -2,0
Epargne contractuelle 271,6 4,3
Placements en assurance-vie 896,4 57,6
Obligations 44,6 -2,7
OPCVM monétaires 30,7 -2,4
OPCVM non monétaires 229,1 -8,5
Actions et autres participations465,6 19,7
Autres132,6 10,6
TOTAL2 850,0121,8
Source : Bulletin de la Banque de France n°137 – mai 2005

Ce drainage de l’épargne française vers les caisses de l’Etat s’opère par l’intermédiaire de deux grandes familles de placement : l’assurance-vie (58 milliards d’euros de placements en 2004 soit 49% du total) et les dépôts à vue (24 milliards d’euros de flux de placements en 2004, soit 20% du total), et au détriment de l’épargne en actions.

A lire également dans ce dossier :

- Une épargne élevée qui ne profite pas à l’économie
- L’assurance-vie : une manne pour les finances publiques
- La fiscalité de l’épargne : Pourquoi les Français investissent dans les titres d’Etat, plutôt que dans les entreprises ?
- Incapables d’être financées par l’épargne des ménages français, les entreprises françaises passent progressivement sous contrôle étranger
- Une occasion ratée de préparer leur retraite et de développer l’emploi

Sandrine Gorreri 

Cet article est une synthèse (ou un extrait) du Dossier de notre mensuel Société Civile n°58.

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