Un jour de mai 2000, Lionel Jospin, frappé d’une lucidité inhabituelle dans cette matière, avait déclaré au festival de Cannes : "Il faut constituer des groupes cinématographiques de taille européenne, capables de rivaliser avec l’industrie américaine". Cette déclaration relevait apparemment d’un simple bon sens : pour lutter contre la concurrence américaine, l’Europe développe Airbus contre Boeing, et les "majors" pétrolières Shell, Total et BP contre Esso et Texaco.
Or l’industrie du cinéma présente de nombreux points communs avec l’industrie pétrolière : ses résultats sont aléatoires, de nombreux films ne rencontrant pas, sans qu’on puisse le prévoir, de succès public, de même que de nombreux forages d’exploration sont des "puits secs". Les conditions de la réussite sont les mêmes pour les entreprises de ces deux secteurs : une taille suffisante pour produire de nombreux films (ou forer de nombreux puits), car les succès, rares mais très rentables, peuvent ainsi financer les échecs ; une préparation très soignée des tournages (ou des forages), faisant appel aux meilleurs talents mondiaux, pour réunir le maximum de chances de succès.
D’ailleurs, plusieurs "majors" cinématographiques françaises commencent à concurrencer les "majors" cinématographiques américaines : les films de Luc Besson, "le Spielberg français", et de sa société de production Europa Corp, rencontrent des succès internationaux (Léon, le 5ème élément, Jeanne d’Arc, etc.) ; Gaumont, et les sociétés de production de TF1 et de Canal+, sont aussi de brillants représentants du cinéma français. Comme le préconisait Lionel Jospin, la politique française devrait encourager le développement de ces futurs Airbus du cinéma.
La politique de M. Aillagon est exactement l’inverse : sous le prétexte fallacieux que seuls des "auteurs" indépendants pourraient faire des films de qualité, on encourage une production excédentaire de films sans aucune chance de succès. 150 films, c’est-à-dire les trois quarts des films français produits chaque année, sont vus par moins de 100.000 spectateurs. Les recettes que procurent les spectateurs des salles de cinéma aux producteurs de ces films sont donc très faibles, inférieures à 2% du coût de ces films. Ceux-ci sont financés à plus de 98% par l’intervention des pouvoirs publics, soit directement, soit sous forme d’obligations imposées aux chaînes de télévision.
Les producteurs de ces films sans succès sont pour la plupart des "indépendants", produisant chacun un film tous les ans, ou tous les deux ans. Leurs 150 films donnent certes du travail aux acteurs et techniciens du cinéma français. Mais une aussi forte demande fait monter les rémunérations de tous ces collaborateurs de l’industrie cinématographique, poussant ainsi les plus gros producteurs à délocaliser leurs tournages. Comme l’écrit M. Aillagon, les financements initiés par l’Etat ont "incontestablement entraîné l’inflation de certains coûts". Ce système d’art officiel est donc un système pervers, poussant à la production de nombreux mauvais films et gênant la production des meilleurs producteurs.
C’est pourtant ce système que veut encore développer M. Aillagon : sa "réforme" double les impôts perçus sur la vente de vidéocassettes et DVD, un secteur en expansion de 30% par an. Cette mesure, qui rapportera 20 M€ supplémentaires en 2004, et davantage les années suivantes, lui permet de créer un "observatoire de la production cinématographique" (il faut bien des postes de fonctionnaires pour caser quelques amis) ; de multiplier par 6 (de 1,5 à 10 M€) les subventions aux collectivités locales afin de leur permettre de financer des "indépendants" ; de doubler (de 1,5 à 3 M€) les subventions "sélectives" à la préparation de films ; et d’augmenter de 10% (+2 M€) l’avance sur recettes qui est une subvention déguisée aux copains des membres d’une commission du Centre National du Cinéma. Bref on augmentera encore le nombre de films sans la moindre chance de succès.
"Tout ce qui est fait pour le cinéma est bon pour la France" a déclaré M. Aillagon au Conseil des Ministres . Il se trompe : sa "réforme" est bonne pour les "auteurs" sans succès, et pour les nombreux parasites de cette profession. Elle est mauvaise pour le cinéma français comme pour la France.


