
Dans un volumineux rapport du Sénat datant de juin 2003, le sénateur Gérard Larcher dresse un constat accablant de la situation de La Poste et de son incapacité à se réformer et s’adapter au monde d’aujourd’hui :
une (franchement) mauvaise qualité de service, avec un taux de remise du courrier de 50 à 75 % seulement à J +1, un pourcentage d’au moins 5 % de cas aberrants, des dates de cachet fantaisistes ou manifestement fausses, etc. (une étude réalisée par Que Choisir donne des résultats encore pires) ;
une modernisation technique très en retard (tri automatique) ;
un réseau inadapté qui n’a pas changé depuis des décennies, et n’a pas suivi l’évolution de la population. C’est ainsi que, sur 17 000 bureaux de poste, 6 500 ont une activité inférieure à 4 heures par jour, et 3 700 inférieure à 2 heures. 6 700 bureaux dans les agglomérations de moins de 1 000 hab. ont au total une activité égale aux 500 bureaux des villes de plus de 200 000 hab. La comparaison avec les pharmaciens, un peu plus nombreux sur la totalité du territoire, est instructive : dans les villes de moins de 2 000 hab. la densité de bureaux de poste est le double de celle des pharmaciens, elle n’en est que le cinquième dans les villes de plus de 15 000 hab. Autrement dit, la densité postale est le reflet de la démographie d’avant-hier ;
un culte obsolète de l’omniprésence immobilière inutile, qui ne fait pas partie du service public (le public demande qu’on lui fournisse un service, pas des bureaux) et qui coûte évidemment très cher ;
un accès aux services défectueux pour le public, qui ne trouve pas les services demandés là où il le désirerait, et subit des files d’attente insupportables dans les grandes villes.
une activité qui s’étiole, avec la perte des grands comptes qui sont les plus rémunérateurs, passés à la concurrence depuis son ouverture qui a plus ou moins coïncidé avec les grandes grèves des années quatre-vingt-dix, insupportables pour les entreprises, et une diminution du courrier postal (apparition du courrier électronique), de sorte que le CA était annoncé en baisse de 8 % de 2004 à 2007.
Une absence de développement dans les secteurs nouveaux et les plus rémunérateurs, causant une faiblesse financière alarmante du groupe.
Des tarifs postaux trop bas, imposés par l’État, des comptes plombés par des obligations hors service public ou dépassant ce qui est la règle habituelle en Europe, comme la remise du courrier 6 jours sur 7 au lieu de 5, l’exclusion du bénéfice de la compensation par l’État de la charge des 35 heures, comme du régime des exonérations sociales sur les bas salaires, un soutien à la presse non pris en charge par l’État, un statut de quasi irresponsabilité envers les « usagers », un statut de fonctionnaire s’appliquant aux deux tiers du personnel, couplés à une dette du régime de retraites de ces fonctionnaires réellement gigantesque (2 Mds € par an et 52 Mds € au total) et à une conscience professionnelle de ce personnel pour le moins insuffisante, voilà qui fait de La Poste un coelacanthe cuirassé émergeant des profondeurs du passé, auquel les pouvoirs publics n’ont pas la volonté – ou la capacité politique – de s’attaquer.
Exception française : nos voisins partaient d’une situation similaire, et loin de rester englués dans leur monopole, leurs opérateurs historiques l’ont utilisé au mieux de leurs intérêts, pendant les années de transition vers le régime européen de concurrence, pour parvenir à un remarquable développement d’entreprises florissantes.
Exemple le plus frappant, La Deutsche Post, devenue la Deutsche Post World Net pour signifier son implication internationale, est maintenant une société anonyme à capitaux mixtes, qui a procédé à des acquisitions comme DHL et le Britannique EXEL, dont le personnel est à statut essentiellement privé, qui a modernisé son réseau et l’a, comme les autres opérateurs, confié à des franchisés, qui ont diminué grandement son personnel de postiers. Mais le courrier ne représente plus que le tiers de son activité, contre 60 % pour La Poste française, et après une période de réorganisation, son personnel total est maintenant supérieur de 75 % à celui de son homologue français.
Une évolution semblable peut être notée à propos de la Poste néerlandaise (TNT Post). Privatisée dès 1989, TNT, dont le personnel a vu son statut changer brutalement, se lance dans des opérations de croissance internationale qui font d’elle un acteur mondial majeur. Son chiffre d’affaires a dépassé 10 Mds € en 2006, à comparer avec les 15,5 Mds de l’activité hors Banque Postale de La Poste française (TNT n’a pas d’activité bancaire par elle-même), et son bénéfice est supérieur à celui de cette dernière.
Et ce chiffre d’affaires ne comprend déjà plus l’activité logistique, dont il est symptomatique de voir qu’elle a été vendue à un groupe français privé, Geodis, et non à l’établissement public La Poste. En revanche, la filiale française de TNT Express est le numéro 1 français du transport des colis et documents pour les entreprises. Un meccano international qui se constitue et dont le champion français est largement absent : en 2006, 3 milliards € de chiffre d’affaires à l’international (15 % du total) pour La Poste, contre 35 milliards € (58 % du total) pour DPWN.
Mais ces opérateurs européens ne se contentent pas d’être des entreprises puissantes qui alimentent le PIB et les caisses de leur nation, ils sont aussi des prestataires de services qui satisfont leurs clients. Ils ont défini des critères d’accessibilité et des nombres minimaux de points de contact avec la population, en termes de distance aussi bien que de nombre d’habitants desservis.
Par ailleurs, en Allemagne, aux Pays-Bas, mais aussi en Suède comme en Suisse, le pourcentage de distribution du courrier à J +1 excède 95 %, soit au minimum 25 % de mieux qu’en France.
Les Pays-Bas ont augmenté quant à eux de 30 % leurs points de contact avec la clientèle, et la distribution se fait 6 jours sur 7. En Grande- Bretagne les obligations de service public sont extrêmement lourdes. Et les grèves revêtent dans ces pays un caractère exceptionnel… Au total les jérémiades des syndicats et de différents partis politiques brandissant à tout propos la crainte de la « casse » du service public ne reposent sur rien. Elles tournent même carrément le dos à la vérité, car la performance du service public français s’abritant derrière son monopole historique est largement inférieure à celle des opérateurs nationaux étrangers qui se sont réformés sous l’aiguillon de l’ouverture à la concurrence et se sont attachés à proposer une qualité de service sans défaut. Au contraire, La Poste a en France d’ores et déjà perdu quantité de grands comptes pour défaut de fiabilité.
D’autre part prétendre que l’Europe méconnaît les obligations de service public n’est aussi que pur mensonge. La directive de 1997 sur les services postaux a bel et bien défini les OSU.
Là encore la France, qui se targue des grands principes par lesquels elle définit le service public, ne respecte pas comme on l’a vu avec son réseau postal obsolète, le principe cardinal d’adaptabilité, c’est un comble !
C’est évidemment à l’État qu’il revient de sortir La Poste de son immobilisme. L’Europe l’impose, la viabilité de l’entreprise La Poste aussi. Non seulement les réformes ne sont pas faites, mais la marche de l’entreprise est entravée par nombre de boulets de nature politique dont l’État se doit de la débarrasser : aides à la Presse, tarifs trop bas, exclusion du bénéfice de la compensation des 35 heures et des exonérations de charges sur les bas salaires, charge des retraites… L’État, au nom de la paix sociale, ou du pouvoir d’achat, ou encore de la nécessité de contenir le déficit public, se défausse là d’obligations qui sont les siennes ou refuse à La Poste les moyens normaux d’existence d’une entreprise. C’est là l’effet détestable bien connu de l’intervention de l’État dans la marche des entreprises qu’il contrôle et dont il use pour satisfaire des besoins parfaitement étrangers à ces entreprises.
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Cet article est une synthèse (ou un extrait) du Dossier de notre mensuel Société Civile n°(79).
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