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  Société Civile n°47 - Archives - mai 2005

La Grande-Bretagne loin devant la France


Au moment où ce numéro paraît, les résultats des élections britanniques seront déjà connus. Quelle que soit l’issue de ces élections, le but de cette enquête est de montrer l’extraordinaire vitalité de ce pays après les réformes des Conservateurs et leur continuité sous le gouvernement de Tony Blair. Et aussi de rétablir la vérité sur certains aspects méconnus ou déformés de la société britannique.

La revanche de Miss Maggie

Qui a oublié « Miss Maggie », la célèbre chanson – agressive et vulgaire – de Renaud dédiée à Mme Thatcher, l’ancien Premier ministre britannique. Ce n’était pas une exception, mais la règle, à une époque où il était de bon ton de traiter de noms d’oiseaux le leader conservateur anglais et aussi le président américain, le comédien raté, le cow-boy Ronald Reagan. Les raisons de cette haine qui se manifestait avec volupté dans tous les milieux, artistiques, intellectuels et politiques, tenaient au fait que le retour au pouvoir des conservateurs en Grande-Bretagne d’abord et aux Etats-Unis ensuite, avait apporté une réorientation radicale des politiques économiques dans ces deux pays, vers plus de liberté et moins de contraintes bureaucratiques, plus d’initiative individuelle et de privatisations et moins d’impôts pour moins d’Etat.

En effet, il y a 26 ans, au mois de mai 1979, le nouveau Premier ministre britannique, Margaret Thatcher, annonçait le programme de la « révolution conservatrice » s’appuyant en particulier sur la privatisation de nombreuses entreprises et l’introduction de la concurrence au sein même de l’Etat, tant au niveau des services publics qu’à l’intérieur de l’administration. Il faut dire aussi que la Grande-Bretagne de la fin des années 1970 était l’enfant malade de l’Europe avec un des taux d’imposition les plus élevés (83 % de taux maximum), un chômage largement au-dessus de la moyenne européenne, une inflation galopante et un recul de l’investissement sans précédent (en 1980, le PIB britannique était inférieur de 30 % au PIB français).

Face à cette situation catastrophique, aggravée par des grèves à répétition dans tous les secteurs d’activité, Thatcher change de cap et lance une vaste campagne de privatisations. En peu de temps, elle transfère au privé les télécommunications, les transports (routier, aérien et maritime), le gaz et l’électricité, les banques et de nombreuses autres entreprises se trouvant dans le giron de l’Etat. Les impôts baissent : en seulement 7 ans, le taux de 83 % est descendu à 40 %. Parallèlement, elle met en place la technique des marchés internes ( internal markets ) dans les services publics qui offre l’avantage du choix au consommateur et écarte la répartition du financement public par décision administrative (si les usagers ne sont pas contents des services d’une administration, celle-ci peut voir ses crédits coupés).

Pour mener à bien ces réformes, elle s’est attaquée à la rigidité et à la bureaucratie des relations sociales en obligeant les syndicats à utiliser le vote secret dans toutes les décisions concernant le déclenchement d’une grève et a aussi mis un terme aux politiques antidémocratiques du « closed shop » (système qui n’acceptait que les travailleurs syndiqués).

N’en déplaise à ses détracteurs, Margaret Thatcher a non seulement été élue trois fois de suite, mais elle est aussi devenue très populaire, bénéficiant, à chaque élection, de plus du tiers du vote ouvrier.

Aujourd’hui, la Grande-Bretagne est méconnaissable. C’est le pays le plus dynamique d’Europe, avec une croissance moyenne de 3 % par an, un chômage à 2,7 % (en 20 ans, les Anglais ont créé 6 millions d’emplois marchands de plus que la France) et un PIB maintenant supérieur de 10 % au PIB français. Toutefois, ce n’est pas seulement dans ces statistiques impressionnantes que se trouve la grande victoire de Mme Thatcher. C’est aussi – et surtout – dans le fait que tous les pays suivent aujourd’hui son exemple et mettent en pratique des réformes qu’elle avait menées il y a un quart de siècle. De l’Irlande aux pays de l’Est en passant par les pays du Nord de l’Europe, les gouvernements privatisent et dérégularisent.

Même la bureaucratie bruxelloise, sévèrement épinglée dans son fameux discours de Bruges comme une potentielle ennemie de la Grande-Bretagne, ne fait que prêcher la déréglementation économique, l’ouverture à la concurrence, la privatisation des entreprises et la baisse des dépenses publiques. C’est exactement ce que préconisait Miss Maggie « durant ces quelque onze années (qui) constituent probablement la révolution la plus féconde qui ait eu lieu dans l’Europe de ce siècle, et la plus contagieuse pour le reste du monde ». [1]

Mais où sont les « exclus » anglais ?

Comme pour les Etats-Unis, la Grande-Bretagne a souvent été accusée par nos étatistes de mettre en place des politiques « libérales » qui feraient des ravages parmi les populations les plus pauvres. Or, la situation des catégories sociales les plus démunies non seulement ne s’est pas détériorée mais elle s’est nettement améliorée. Le cas des SDF (« sans domicile fixe ») est frappant. En 1998, la Grande-Bretagne ne comptait que 1 850 SDF permanents, deux fois moins que 10 ans plus tôt. En 2003, le nombre de sans-abris n’est que de 504 dont seulement quelques dizaines à Londres. Par comparaison, en France on compte plus de 100 000 sans-abris permanents dont environ 20 000 en région parisienne. Or, en consultant plusieurs études publiées par Eurostat, on peut constater que le taux de pauvreté français après transferts sociaux est pratiquement le même qu’en Grande-Bretagne, alors que les prélèvements obligatoires dans ce pays sont de 10 points inférieurs à ceux de la France. D’après l’organisme européen, le poids des transferts hors retraites dans le revenu disponible représente 24 % en France et 27 % en Grande-Bretagne, ce qui est au-dessus de la moyenne européenne (25 %). Et ce n’est pas tout : la part des transferts parvenant aux personnes qui sont les plus exposées au risque de pauvreté monétaire (disposant, d’après les normes européennes, de moins de 60 % du revenu médian) est plus importante en Grande-Bretagne qu’en France : 64 % contre 54 %, alors que la moyenne européenne est de 55 %.

Il faudrait enterrer une fois pour toutes le mythe de la redistribution en France comme excuse au poids très important des prélèvements obligatoires.

FranceGrande-BretagneUnion Européenne (moyenne)
Poids des transferts (hors retraites) dans le revenu disponible des bénéficiaires 24 % 27 % 25 %
Part des transferts sociaux (hors retraites) revenant aux personnes les plus pauvres54 % 64 % 55 %
Poids des prélèvements obligatoires 47 % 37 % -
Source : Eurostat (2004)

Un salaire minimum ?

En avril 1999, Tony Blair a instauré un salaire minimum horaire de 3,60 £ (5,20 euros) pour les adultes. Une « révolution » dans ce pays où c’est le marché qui règne. Et un prétexte inespéré pour les étatistes français qui soulignent qu’en Grande-Bretagne l’Etat intervient pour « corriger » ce marché. Or, cette mesure nécessite quelques explications. D’abord, le montant fixé par Blair était largement en dessous du montant officieux, qui se pratiquait dans les entreprises et qui s’élevait à plus de 5 £ (7,35 euros). Ensuite, Blair n’a pas fixé un salaire minimum mais trois salaires minimums. Un pour les 16-17 ans, un autre pour les 18-21 ans et, enfin, un troisième pour les plus de 21 ans. Avec des différences qui peuvent monter jusqu’à 50 % entre le premier et le troisième. Rien à voir avec le SMIC français.

Principale destination pour les investisseurs

La Grande-Bretagne est aujourd’hui la destination préférée des investisseurs étrangers. Elle attire 40 % du total des investissements américains et asiatiques de toute l’Union européenne. En 2004, la Grande- Bretagne a été le pays qui a attiré le plus d’investissements (après les Etats-Unis) : 672 Mds de dollars contre 500 Mds pour la Chine et 430 Mds pour la France. Les raisons de ces succès ? Un marché du travail flexible, très peu de blocages administratifs, des charges et des impôts très bas. Un Rapport (2003) de l’OCDE montre d’ailleurs que c’est le pays le plus ouvert aux investissements étrangers parmi les 28 membres de cette organisation. De plus, malgré les délocalisations, même l’industrie manufacturière a connu des investissements en hausse de 2,5 % en 2004 alors que dans toute l’UE elle est en chute libre (- 12,5 % en Allemagne).

Quelques différences France - Grande-Bretagne (1992-2004)
Croissance du PIBChômage Dette publiqueDéficit public (% du PIB en 2004)
France + 20 % De 10,7 % à 10 % De 45 % à 73 % 3,3 %
Grande-Bretagne + 40 % De 10,6 % à 2,7 % De 49 % à 50 % 2,9 %
Source : OCDE (2004)

Des emplois publics ?

Toujours d’après une partie des médias et des analystes économiques, le secteur public serait à l’origine de près de la moitié des créations d’emplois britanniques depuis 1997. Cette création d’emplois dans le secteur public expliquerait aussi en très grande partie la croissance récente de la Grande-Bretagne (deux fois plus élevée que dans le reste de l’Europe). Mais si ce critère était valable, alors la France devrait connaître la plus forte croissance économique au monde ces 20 dernières années, tant l’emploi public a augmenté depuis le début des années 1980. D’ailleurs, l’investissement public a été en moyenne (entre 1994 et 2004) plus élevé en France qu’en GB : 3,2 % contre 1,9 % du PIB.

Ensuite, d’après le Center for Policy Studies, think-tank conservateur, l’emploi public aurait augmenté de 600 000 postes depuis 1997 tandis que le secteur privé aurait créé au moins 1 million d’emplois nouveaux. Enfin, il ne faut pas confondre emplois dans le secteur public avec créations de postes de fonctionnaires. Le secteur public britannique a été largement déréglementé, privatisé, découpé en Agences avec un statut de droit privé (il est utile de rappeler que Margaret Thatcher a supprimé le ministère de la Fonction publique il y a 20 ans). Les nouveaux employés ne sont pas des fonctionnaires mais des personnes embauchées sur contrat comme dans le secteur privé. Environ 80 % du total des fonctionnaires travaillent dans ces Agences et un fonctionnaire sur cinq seulement travaille à Londres.

A quand des job centres français ?

« On s’est inspiré des job centres britanniques » a affirmé, non sans fierté, le ministre de la Cohésion sociale, Jean-Louis Borloo dès les premières moutures de sa loi. Une gestion « active » du chômeur devrait remplacer la gestion « administrative » du passé. Le rapport Marimbert, soulignant dès janvier 2004 le besoin urgent d’un guichet unique français à l’image des job centres, aurait-il été lu par le ministre [2] ? Ou, encore mieux, le ministre serait-il parti visiter un job centre de l’autre côté de la Manche ? On peut en douter.

Car entre les services de l’emploi britanniques et nos ANPE ou ASSEDIC français, les ressemblances sont difficiles à trouver. Lorsque la loi Borloo met un terme au monopole de placement de l’ANPE le 18 janvier 2005, il faut savoir que les Anglais, eux, n’ont jamais connu le monopole de placement. Une première tentative anglaise de règlementer les agences privées de placement eut lieu en 1974, sans résultat. Aujourd’hui, la Grande-Bretagne compte 580 agences privées par million d’actifs contre seulement 2 par million en France.

Dans la gestion du chômage, les job centres sont incontournables pour comprendre la réussite britannique dans la guerre contre le chômage. Devenus la vitrine de la politique active « anti-chômage » de Tony Blair, ces job centres ont fait leurs preuves : un véritable guichet unique, avec, en face du chômeur, un seul interlocuteur qui à la fois propose des postes et décide du versement des indemnités de chômage. En d’autres mots, une aide active et un contrôle renforcé. De surcroît, délivrés par des agents de formation commerciale, embauchés sur contrats de droit privé et souvent récompensés selon leurs performances. Le placement d’un chômeur dans une région sinistrée ou un secteur en difficulté peut ainsi être primé. Le chômeur, quant à lui, doit justifier de ses recherches d’emploi, faute de quoi les indemnités d’une durée maximale de six mois peuvent être suspendues. Le résultat est là : 11.5 % de chômage des jeunes en 2003, contre 20.8 % en France. Ou encore, 2 chômeurs seniors sur 3 qui sortent du chômage en moins d’un an, contre seulement 1 sur 3 en France [3].

En France, on est encore loin de voir des job centres à l’anglaise. Le guichet unique reste un rêve. Les agents resteront des fonctionnaires souvent éloignés des réalités du marché du travail et des besoins de chômeurs. Le contrôle de ces derniers a été refusé par les syndicats qui n’en voulaient pas dans la loi Borloo.

Si Jean-Louis Borloo ne s’est pas trompé dans son enthousiasme devant les job centres, sa loi est encore loin des réalités.

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Suite de cet article :
Emploi : la Grande-Bretagne caracole en tête


Sur les mêmes sujets :

[1] Mario Vargas Llosa : Les enjeux de la liberté, Gallimard, 1994

[2] Rapport au Ministre des affaires sociales, du travail et de la solidarité sur le rapprochement des services de l’emploi. Jean Marimbert, janvier 2004.

[3] OCDE, chiffres 2003.

[4] Le taux d’emploi est la proportion de personnes disposant d’un emploi parmi celles en âge de travailler (15 à 64 ans)

[5] Entreprises à développement rapide.

[6] Perspectives économiques de l’OCDE (2005).

[7] La recherche d’efficacité dans les services publics date des années Thatcher et de l‘adoption de la Charte du Citoyen qui repose sur un principe simple : obliger par la loi le secteur public à faire ce que fait le secteur privé pour des raisons commerciales.

[8] Voir à ce sujet le rapport de l’IGAS n°2002-105 intitulé « Le système de santé en Angleterre »

[9] En France, il n’est pas rare que la CPAM paie des factures de l’hôpital en plus du budget global sans en faire état

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