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Société Civile n°62 - octobre 2006

Les manuels de l’économiquement correct

L’économie dans les manuels


L'économie dans les manuels

Les manuels de ce dossier ne sont pas aussi marxistes qu’ils l’étaient dans les années 1970. Toutefois, pour ce qui est de l’économie, les manuels privilégient l’Etat et les pouvoirs publics dans leur rôle de régulation du marché. L’économie d’aujourd’hui est mondialisée, le libre-échange s’impose un peu partout et c’est pour cela que l’Etat est essentiel. Pour illustrer ces idées, on privilégie les auteurs keynésiens, les revues plutôt de gauche et étatistes ou bien les dessins et les représentations politiquement et économiquement corrects. Une économie de marché inévitable mais créatrice d’inégalités et de pauvreté. Méfiance aussi à l’égard des entreprises, des multinationales et, implicitement, des Etats-Unis. Pour ce qui est de la société civile, seuls les mouvements alter-mondialistes sont mentionnés tandis que l’individu n’est jamais pris en compte. Ce dossier propose une analyse de texte, s’efforce de voir exactement ce que disent les manuels. Les commentaires seront réduits au minimum. Nous nous mettrons dans la situation de l’élève qui découvre une matière ou qui prend connaissance de nouvelles informations. Nous partons donc du principe qu’il ne sait pas grand-chose sur le sujet.

Manuel de Sciences économiques et sociales (1ère ES), sous la direction de Marc Montoussé, Editions Bréal.

Les « Indications complémentaires » en début de manuel sont très claires :

« On montrera que le marché ne fonctionne pas (et n’a jamais fonctionné) sans règles de droit, qu’il suppose l’existence d’un certain nombre d’institutions (organisations professionnelles, tribunaux de commerce…) et le développement de nouveaux droits (droit de la concurrence et de la consommation). La participation au marché requiert des comportements adaptés : des exemples pris dans l’histoire et dans l’actualité permettront de montrer que les formes de socialisation du marché sont indispensables à son fonctionnement. » (…) « On s’attachera à mettre en évidence l’ambivalence du marché. On fera prendre conscience aux élèves que le marché ne peut exister sans règles encadrant le comportement des échangistes et sanctionnant le non-respect des obligations contractuelles. On montrera, en outre, que le marché peut être défaillant soit parce qu’il ne permet pas la production de certains biens et services, soit parce qu’il suscite une amplification des déséquilibres, source de creusement des inégalités et d’exclusion. En bref, il s’agit de montrer (en continuité avec ce qui a été vu à propos de l’organisation politique) qu’il n’y a pas d’économie de marché sans règles juridiques ». (p. 11) Dans l’Introduction, on nous avertit que « Le programme de la classe de première invite les élèves à poursuivre une réflexion consacrée à une question centrale : comment la société est-elle possible ? Comment la vie sociale ne débouche-t-elle pas sur la guerre de tous contre tous ? Si la société se produit elle-même, quels sont les dispositifs qui permettent d’assurer la cohésion sociale ? Cette réflexion est articulée autour de l’analyse de trois liens : le lien marchand, le lien social, le lien politique » (Programme officiel de la classe de Première). Avec ces quelques précisions, le ton est donné : méfiez-vous du marché ! Celui-ci doit être encadré, surveillé, maîtrisé. En faisant ce genre de mises en garde dès le début du manuel, l’élève part d’emblée avec un a priori idéologique.Ensuite, le manuel décrit les « liens économiques et politiques » à partir d’exemples « concrets » dont celui de la Micronésie, un des sous-ensembles de l’Océanie, avec la Mélanésie et la Polynésie. Les échanges marchands sur ces îles sont considérés comme une véritable contribution à la cohésion sociale (« les individus sont unis par une forme de solidarité ») (p.19). Ces précisions qui fleurent bon le tiers-mondisme ne s’arrêtent pas là. L’organisation politique et les élections dans ces îles sont données comme exemples.Une fois entrés dans le vif du sujet, le manuel nous explique (p.32) la mesure des échanges extérieurs à l’aide d’une citation tirée de la revue Alternatives économiques : « (…) un produit peut ainsi être « made in China », mais son achat peut donner lieu à un flux de revenus bien plus élevé au profit des Etats-Unis, sous la forme de rémunération de licences ou de brevets ». C’est toujours la même revue qui est citée dans le chapitre consacré à la monnaie : « La monnaie comme lien social » et « La monnaie comme lien politique ». (p. 65). Plus loin, c’est l’économiste étatiste Jacques Généreux qui nous explique « le contrôle de la Banque centrale sur la création monétaire » (voir l’encadré sur les économistes).Pierre Bourdieu avec sa « domination des classes » et son « capital économique et social » ouvre le chapitre intitulé « Classes sociales et stratifications sociales ». Il est vrai, ce chapitre est complété par les approches de Weber et de Boudon mais la position marxiste est renforcée par de nombreuses citations tirées des revues comme Alternatives Economiques et Le Monde Diplomatique. Bourdieu réapparaît ensuite pour expliquer les inégalités de réussite scolaire grâce à sa théorie sur La reproduction : tout individu se situerait dans une position de classe et serait caractérisé par un « habitus » de classe. Comment donner envie aux élèves de s’en sortir lorsque les manuels leurs disent qu’un enfant n’est pas doué scolairement par nature mais par culture, que ce n’est pas la peine de travailler pour réussir si l’on est fils d’ouvrier ou d’agriculteur. Que l’enseignement n’aurait jamais servi qu’à reproduire la « classe dominante » et tout ce qui se passe à l’école découle de facteurs extérieurs à celle-ci. Malgré l’indigence scientifique et la fausseté de cette théorie (Bourdieu a écrit son ouvrage après une « enquête » dans un lycée parisien. Un seul et à Paris. N’importe quel sociologue qui fait correctement son métier dira que cet échantillon n’est nullement représentatif de toute l’école française), elle continue à occuper une place de choix dans l’enseignement français depuis déjà les années soixante-dix.Pour ce qui est de l’Organisation politique (chapitre 5), l’Etat est le maillon le plus important et précède celui consacré au Marché et à la société. Les élèves apprennent donc que « la marchandisation de l’économie et de la société est néanmoins limitée par certaines règles et par la persistance de rapports sociaux non marchands ». Nous voilà rassurés d’autant plus que les auteurs du manuel font appel à un article du Monde sur la compagnie Ryanair pour nous démontrer que la « concurrence déloyale » est sévèrement condamnée par les Tribunaux, un entretien avec Nicole Notat, une citation de l’historien de gauche J.K. Galbraith, une photo d’une école cadenassée par un maire en colère contre la fermeture d’une classe élémentaire, un tract publicitaire qui dénonce « l’intrusion de l’entreprise dans l’école » (voir ci-joint) et même à un paragraphe du livre Dégraissez-moi ça ! de Michael Moore, l’excité gauchiste d’outre Atlantique. « Le marché n’est pas efficace pour certains biens et il n’alloue pas égalitairement (sic) les ressources. L’intervention des pouvoirs publics est donc indispensable pour protéger et encadrer la concurrence. Ils doivent par ailleurs prendre en charge certaines activités pour lesquelles le marché est défaillant » (chapitre 7). Les paroles (voir ci-joint) de la chanson de Jean-Jacques Goldman, Les Restos du cœur, font comprendre aux élèves que le marché est la cause de la pauvreté et du malheur des milliers de SDF affamés qui hantent nos rues.

Grâce à la réglementation, « les pouvoirs publics luttent contre les inégalités, corrigent les défauts du marché et redistribuent les revenus ». Au moins deux chapitres sont consacrés au rôle des pouvoirs publics et aux politiques de l’Etat mais aucun ne soulève la question d’un possible échec de certaines politiques publiques. L’Etat est infaillible.

Manuels de sciences économiques et sociales (1 ère), sous la direction de Christophe Longuet, Editions Hatier

Le premier Dossier de ce manuel consacré aux « Activités économiques et sociales » s’ouvre en page 12 avec deux articles de Libération et un d’Alternatives économiques. « Quand l’Internet dissout l’Etat », c’est le titre d’un autre article de la revue d’Alternatives économiques qui nous effraie quelques pages plus loin. Toutefois, ce manuel est beaucoup plus éclectique que le précédent dans le choix des citations et aussi plus théorique et les élèves peuvent lire des textes moins idéologiques. Toutefois, l’entreprise n’est toujours pas considérée comme une créatrice de richesses et le marché est la bête à dompter. Un article de Serge Marti publié dans Le Monde énumère les « dangers d’une approche strictement économique du marché » : les groupes pharmaceutiques ne se soucient guère de la santé des populations africaines, les accidents des chemins de fer britanniques et la vache folle (sic) sont imputables aux privatisations.

Comme le marché est défaillant, il faut compter sur l’action menée par les mouvements de contestation (les alter-mondialistes) et les ONG (Greenpeace). Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’il s’agit là des seuls « représentants de la société civile » mentionnés par le manuel. Non contents de ne donner que ces exemples, les auteurs du manuel considèrent que le marché est « myope » et qu’il peut devenir « néfaste à la collectivité s’il est laissé à lui-même ». Les biens collectifs ne sont pas forcément pris en charge par le secteur public non marchand, comme on le voit dans les pays connaissant une régulation marchande plus poussée qu’en France ; aux Etats-Unis, aucun service n’est exclu a priori du marché, l’Etat paie la pension des prisonniers à des entreprises privées, santé et éducation sont en grande partie privées, etc. » (p.231). Cette assertion est doublement contestable : d’abord, la santé et l’éducation sont largement financées par l’Etat aux Etats-Unis, plus qu’en France, ensuite, en France, il existe bien un important secteur privé éducatif et un autre dans le domaine de la santé.

« Une des fonctions de l’Etat : la redistribution ». C’est à lui d’assurer la cohérence sociale et de prendre en charge « les plus démunis ». Pour illustrer cela, le manuel propose à l’élève trois textes avec pratiquement le même contenu en faveur de l’Etat-providence. Ce n’est pas étonnant lorsque ce sont les revues Alternatives économiques et Problèmes économiques qui les fournissent… L’intervention de l’Etat peut avoir des limites comme le précise le chapitre 10. Mais ces limites sont très bien désignées car il existe le risque des « effets pervers » comme par exemple la privatisation des chemins de fer britanniques (page 301). Et la dissertation de la fin du manuel pose la question-réponse imparable : « Pourquoi l’économie de marché ne peut-elle pas se passer de l’intervention économique et sociale ? »

Manuel de Sciences économiques et sociales, Terminale ES, Editions Nathan

En commentant la notion de « croissance économique », le manuel nous met tout de suite en garde : dès la page 12, on apprend que « la croissance touche inégalement les différents pays, de sorte que les inégalités entre régions du monde ne cessent d’augmenter ». Même si l’on reconnaît que « la croissance réduit la pauvreté », des « documents » tirés de la revue Alternatives Economiques et du Rapport sur le développement humain du PNUD (organisme des Nations-Unies) dénoncent « la concentration du revenu au sommet de la hiérarchie sociale (qui) compromet les politiques d’éducation publique universelle et de qualité ». Car la croissance a ses limites : « les relations humaines ne sont-elles pas plus difficiles dans des sociétés où l’enrichissement économique est devenu une valeur essentielle ? Les activités humaines ne sont-elles pas en train de détruire la planète ? » (page 32). Toujours dans ce chapitre sur la croissance économique, il faut remarquer que sur plus de 50 pages, l’entreprise et son rôle de créatrice de richesses – et donc de croissance – n’est pratiquement pas mentionnée.

Dans le chapitre sur « Les transformations de l’investissement », le manuel insiste plus sur le « rôle croissant des administrations publiques » (page 67) et beaucoup moins sur celui de l’entreprise ; le chapitre sur « Le progrès technique » n’oublie pas de souligner l’apparition des « working poor(s) » aux Etats-Unis (page 87), celui sur les inégalités est parsemé de textes provenant de la revue – vous l’avez deviné – Alternatives économiques. L’entreprise, la mondialisation, le marché seraient des facteurs « normaux » d’accroissement des inégalités.

Même si le libre-échange est considéré comme le facteur important de la réussite de certains pays comme les dragons asiatiques, l’interventionnisme de l’Etat apparaît comme inévitable. Les « Travaux pratiques » (page 312) posent une question-réponse : « La mondialisation est-elle responsable du chômage en France ? » Tous les textes qui accompagnent ces travaux prouvent que la mondialisation s’accompagne de la destruction d’emplois partout dans le monde. Quelques pages plus loin, un sujet de dissertation est intitulé : « Dans quelle mesure les firmes multinationales imposent-elles leur logique aux Etats-nations ? ».

« Faut-il renoncer à contrôler ce processus au motif qu’il serait synonyme de modernité, ou faut-il le transformer, le réguler dans une logique de solidarité sociale et environnementale et dans le souci de préserver les cultures locales ». On a rarement vu des questions plus orientées que celle-ci. Tout le chapitre dédié à la mondialisation culturelle (page 320) est construit comme cette question. La mondialisation induirait une « marchandisation de la culture, comme en témoignent l’américanisation des sociétés européennes (exemple d’Halloween) »2 (page 334) et la victoire quasi universelle d’une idéologie (le libéralisme). Dans ces conditions, il est tout à fait normal de s’orienter vers de « nouvelles régulations », voire même vers une « gouvernance mondiale » comme le préconisent les mouvements alter-mondialistes. D’ailleurs, le sujet de dissertation proposé aux élèves est le suivant : « La mondialisation est-elle favorable au développement ? ». Pour leur faciliter le travail, le manuel propose des textes de Joseph Stiglitz, Bill Clinton et Zaki Laïdi, pas vraiment des défenseurs de la mondialisation (page 338).

Enfin, les derniers chapitres traitent des services publics et du rôle des politiques tant aux niveaux national qu’européen pour assurer la cohérence des sociétés d’aujourd’hui. « Généralement fournis par des entreprises ou des administrations en situation de monopole, ces services publics sont spécialement développés en France, où ils sont une expression essentielle de la solidarité nationale » (page 378).

A lire également dans ce dossier

- L’économie et les entreprises dans les manuels d’économie
- Une revue de fonctionnaires pour les fonctionnaires
- La mondialisation et les alter-mondialistes dans les manuels d’histoire
- Tout le monde n’a pas la chance d’avoir été communiste


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