Quand on sait, et tout le monde au fond le sait, que dans un pays démocratique la formation de la jeunesse et surtout de l’élite est déterminante, on peine à comprendre cet immobilisme. Or la qualité de l’enseignement supérieur a beau constituer la clé de voûte de la démocratie, on s’obstine à traiter l’université en parent pauvre. Pour trouver les clés de cette incohérence, il est nécessaire de plonger dans l’histoire et de remonter aux origines [1].
I. Statu quo
Pour avoir une idée précise de l’université actuelle, il est nécessaire de regarder les chiffres et leur évolution. En 2002, il existe en France 81 universités et un peu plus si l’on y ajoute les établissements assimilés. Ce chiffre n’inclut pas les grandes écoles, ni leurs classes préparatoires, ni les sections de techniciens supérieurs. À la rentrée 2001-2002 on compte ainsi 1.515.000 étudiants inscrits dans les diverses facultés, et 2.100.000 si l’on y inclut les détenteurs d’une carte d’étudiant inscrits dans l’un des 3.600 établissements publics ou privés qui dispensent une formation post-baccalauréat. Si l’on fait une rapide comparaison avec les chiffres des années précédentes, on trouve une multiplication par cinq tous les trente ans. En 1938 il y avait 60.000 étudiants inscrits en université et on en recensait 300.000 en 1968. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes : au fil des années, l’université est devenue une institution de masse. Mais si le facteur démographique joue un rôle important dans la crise actuelle, il n’explique pas tout, loin s’en faut. Pour citer la très juste remarque d’Alain Renaut, il s’agit moins d’un problème démographique que structurel. D’autres pays développés ont connu une augmentation semblable, sans que de cette massification résulte une crise. Il faut reconnaître qu’ils ont géré différemment le "problème". Avant d’aller plus loin, il me semble essentiel d’insister sur un phénomène typiquement français, donc unique et, avouons le, peu connu, qui concerne l’existence des grandes écoles. Il s’agit d’établissements dont la caractéristique principale réside dans le concours préalable et nécessaire pour y avoir accès, après deux années de classes préparatoires. Ces classes scientifiques et littéraires accueillent, avec leurs homologues ouvrant l’accès aux écoles de commerce, 70.000 candidats chaque année. Les grandes écoles ont en commun avec l’université la reconnaissance par l’État de l’établissement et des diplômes délivrés. Par contre, la différence concerne la sélection scrupuleuse à l’entrée (concours national et numerus clausus), un nombre d’admis plutôt modeste (rarement plus de 4.000 étudiants) et une formation de cinq à six ans après le baccalauréat.
Le passé
Dans la mesure où la trajectoire de toute institution sociale est le produit du passé, il est nécessaire, pour comprendre l’enseignement supérieur français tel qu’il se présente de nos jours, d’opérer une rapide reconstitution historique. Le début commence plutôt bien : l’université française fait partie, avec celles de Bologne, Oxford et Prague, des premières institutions du savoir de haut niveau. Créée au XIIIe siècle à Paris, La Sorbonne cherchait à satisfaire un triple objectif : former au savoir, élaborer le savoir et recruter l’élite. Comme l’université médiévale était une institution cléricale, il s’agissait d’élite religieuse. Mais à mesure qu’évoluaient les divers besoins de la société, cette élite s’est progressivement élargie et laïcisée. C’est à partir de la fin du XVIIIe siècle que l’université française connaît ses premières crises : l’élargissement et la diffusion du savoir exigent un enseignement plus ouvert, moins théorique et moins dogmatique que celui qu’on dispensait traditionnellement. Pour pallier ces insuffisances, on voit naître des "écoles spéciales" et des "écoles supérieures professionnelles" en divers domaines, plus orientées vers des pratiques et des progrès scientifiques. Les universités, jugées incompatibles avec les principes d’égalité et de liberté issus de la Révolution, furent condamnées et donc supprimées par la Convention en 1793 (il s’agissait de trente-deux établissements) et il fallut attendre la IIIe République en 1896 pour qu’en soient décidées la réouverture et la réforme. C’est dire que l’introduction des disciplines nouvelles, la discussion des idées issues des dernières découvertes, bref l’élaboration du savoir, ont eu lieu, pendant un siècle, hors des universités. Il n’est guère besoin d’insister sur le fait que la formation de l’élite, pour ces raisons, se réalisait par le système parallèle des grandes écoles.
Deux systèmes parallèles : le riche et le pauvre
En un mot, l’enseignement supérieur français reste profondément marqué par l’opposition entre la filière des grandes écoles (qui écrèment le système universitaire), et celle des facultés. Il n’est pas négligeable de rappeler un autre indicateur pour mesurer la différence entre les deux systèmes : si l’un est riche, l’autre est scandaleusement pauvre. Certes l’État dépense 16 milliards d’euros en 2001 pour son enseignement supérieur, mais cette somme est répartie d’une manière très inégale entre universités et grandes écoles [2]. Concrètement : 6.500 euros ont été investis en moyenne, pour chaque étudiant universitaire et près du double, à savoir 12.600 euros pour son homologue des classes préparatoires de grandes écoles. Si cette disproportion des coûts entre les deux formations peut étonner les observateurs étrangers, curieusement, elle n’a jamais vraiment choqué personne parmi les responsables politiques français. Il s’ensuit que la filière des grandes écoles fournit au pays la future élite, alors que les universités préparent leur public à un avenir pour le moins incertain, voire dérisoire. La remarque de J.-H. Lorenzi et J.-J. Payan [3] ne manque pas d’ironie, qui rappelle que ceux qui décident de l’avenir de l’université française sont issus des concours et des écoles les plus prestigieuses du pays.
La répartition des étudiants entre les filières à l’université n’est pas sans conséquence sur l’avenir. En effet, il y a de quoi s’étonner en apprenant que près d’un tiers des étudiants suivent des cursus de lettres et sciences humaines sans trop de débouchés professionnels. À cela s’ajoute que près de 40% des étudiants de premier cycle quittent les facultés sans aucun diplôme (nombre trois fois plus élevé que dans les autres pays démocratiques). La situation est incontestablement préoccupante.
On aurait toutefois tort de prétendre qu’aucun homme politique ne se soucie du sort des universités. Nombreux sont ceux qui tentent d’apporter diverses améliorations, sans trop de succès. On peut s’interroger sur les raisons de l’échec de ces tentatives. Pourquoi Alain Devaquet en 1986 ou plus récemment Claude Allègre, en 2000, ont-ils été contraints de démissionner ? Pourquoi, dans un pays où chacun sait que l’université ne participe plus au progrès de la science, n’arrive-t-on pas à trouver une solution, ne serait-ce que partielle ? Nous allons tenter d’apporter quelques explications à ces faits.
Si l’on devait caractériser l’université française par un seul mot, ce serait la détresse. Elle subit une carence matérielle, budgétaire et intellectuelle. Il est inutile d’insister sur le fait que les trois sont liés, donc indissociables.
Avant tout, il faut rappeler que l’université française est ouverte à tous, sans sélection et pour une somme dérisoire. Mais cette quasi-gratuité justifie-t-elle la vétusté des locaux ? Les bâtiments universitaires sont probablement les plus crasseux et les plus délabrés de tous les pays développés. Ce n’est pas tellement étonnant si l’on réalise, par exemple, que l’Université de Paris X-Nanterre, construite en 1964, a été conçue pour recevoir 14.000 étudiants et que, trente ans plus tard, elle devait en accueillir 35.000. La situation à Tolbiac (l’Université Paris 1) ou à Jussieu (Université de Paris VI et Paris VII) n’est guère plus enviable. Il serait contestable d’établir un parallèle entre la " beauté " des locaux et le niveau de la connaissance. On peut toutefois poser la question de savoir si l’état des locaux ne reflète pas l’importance que leur accordent les responsables politiques. Personne ne peut nier aujourd’hui le délabrement des universités : les salles sont petites et souillées, les couloirs remplis de graffitis, les toilettes manquent souvent de porte et de lumière. Le bureau pour le personnel enseignant est inconnu ou, s’il existe, il est partagé par quatre ou cinq individus. Il en résulte que tout travail sur place est exclu, de même que la réception des étudiants. Certains enseignants, renommés dans leur discipline, se plaignent de ne pouvoir recevoir leurs collègues étrangers à l’université, parce qu’elle leur fait honte. Les moyens mis à la disposition des enseignants sont nuls : ni crayon, ni stylo, ni feuilles, bref aucune fourniture, sans parler d’ordinateurs ou de matériels d’impression. La photocopieuse, si elle existe (et si elle marche !), est réservée à l’administration ou aux tirages des travaux dirigés des étudiants : en aucun cas aux travaux de recherche de l’enseignant. Ces faits ne concernent ni les études médicales, ni le droit, mais sont le lot des universités de masse. Il faut l’avouer : la pauvreté des universités françaises est unique parmi les pays développés et leur état est comparable à celui des universités des pays du tiers monde.
Revenons cependant au budget, car il permet une explication partielle de cette situation d’exception. Nous avons vu que, bien que la dépense moyenne par étudiant des universités soit inférieure à la moyenne des pays de l’OCDE, elle représente néanmoins une somme considérable. Ce qui pose surtout problème c’est la répartition de ce budget : 30% de l’ensemble est affecté aux étudiants des grandes écoles et de leurs classes préparatoires, qui ne représentent que 3% du nombre total des étudiants, consciencieusement triés sur le volet. Concrètement, cela signifie que le coût d’un élève à l’École polytechnique est plus de trente fois supérieur à celui d’un étudiant à l’université. Certes, les grandes écoles ont accès à des ressources supplémentaires autres que celles des universités. Du fait de mesures réglementaires, de règles administratives et d’ "une culture d’irresponsabilité économique et sociale" n’ont pas pu les obtenir. Des étrangers - professeurs ou experts - lorsqu’ils apprennent que les étudiants des grandes écoles non seulement sont confortablement logés et bénéficient d’une infrastructure luxueuse, mais qu’ils touchent un salaire confortable, n’en croient pas leurs oreilles. En effet, quand on sait qu’une grande partie des étudiants des facultés sont obligés de travailler pour financer, ne serait-ce que partiellement, leurs études (les bourses sont rares et maigres), il y a de quoi être étonné.
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l’indigence des bibliothèques universitaires françaises
Aucune étude sur l’enseignement supérieur, en outre, ne sera complète si l’on oublie les bibliothèques universitaires, lieu par excellence des instruments de recherche. Encore une fois, la différence entre grandes écoles et universités est patente : les premières, pour ne citer que l’École normale de la rue d’Ulm, possèdent une bibliothèque bien fournie et très confortable, alors que les universités - parisiennes ou provinciales peu importe - souffrent d’une pauvreté chronique qui frôle le scandale.
Pour ceux qui en doutent, il suffit de se promener devant la "fameuse" bibliothèque Sainte-Geneviève, en plein Quartier Latin, à n’importe quelle heure de la journée et de voir la longue queue des étudiants, hiver comme été, qui attendent qu’une place se libère. Sans parler des horaires ! Une bibliothèque universitaire, dans la plupart des pays développés est ouverte pratiquement toute la journée et même pendant les vacances scolaires. En France, au contraire, elles ferment souvent à 18 h et n’ouvrent pas pendant les congés. Le très courageux Alain Renaut avoue sans ambages qu’il conseille à ses étudiants de DEA en philosophie, de faire la recherche dans une bibliothèque universitaire québécoise (en raison de la facilité de la langue) où une semaine de séjour semble être plus efficace que dans une bibliothèque française. Même sur un sujet où la bibliographie est constituée pour l’essentiel, d’ouvrages écrits en français ! Suite à cela, peut-on être surpris en apprenant que 90% des élèves des grandes Écoles sortent diplômés, tandis que le taux de réussite dans les universités est de l’ordre de 30% ?
Quant à la détresse intellectuelle, on peut parler d’une vraie misère. On touche ici le point le plus délicat de la question. Car certains aimeraient bien faire croire que la France n’a rien perdu de son "rayonnement" d’antan. Or cela est faux et chacun le sait, même si ce constat fait partie des tabous jalousement préservés. Pour s’en convaincre, il suffit de voir les palmarès des prix Nobel ou d’autres récompenses internationales, le nombre des traductions de livres français dans des pays développés, sans oublier le nombre des étudiants étrangers (en baisse considérable) qui souhaitent compléter leurs études en France. Bien entendu, on ne peut pas tout mettre sur le dos de la pauvreté des universités. Mais il est difficile de séparer les divers aspects. Ainsi, si l’infrastructure universitaire est de plus en plus délabrée, si la recherche à l’université pose des problèmes cruciaux aux étudiants comme aux enseignants, il s’ensuit qu’elle attire de moins en moins de personnes "valables".
La plupart des enseignants des facultés, au lieu de s’intéresser à la science et au savoir, en viennent ainsi à s’occuper davantage de l’administration et de diverses réunions qu’à leur recherche. Il n’est pas rare par exemple de trouver des bibliographies distribuées par un professeur, dont l’ouvrage le plus récent date de quinze ans ! Et pourtant, on pourrait rappeler qu’en France les enseignants universitaires sont des enseignants-chercheurs, ce qui veut dire qu’ils devraient autant se consacrer à la transmission de la connaissance qu’à la recherche. Mais comme la pauvreté des bibliothèques est "abyssale, les chercheurs français ont appris à se passer des livres dont ils auraient besoin pour progresser dans leurs recherches" [4] . Cependant cette seconde activité exige la présence de bonnes bibliothèques ou au pire, un bon salaire qui permettrait l’achat de livres et de revues scientifiques. Quand on connaît le maigre salaire des enseignants, on peut s’interroger sérieusement sur cette question. Toutefois, en ce qui concerne les salaires, il faudrait nuancer. Car, pour le travail que certains enseignants fournissent, on pourrait avancer qu’ils sont grassement payés. D’autres, qui font de la recherche, écrivent des articles, des livres, lisent des travaux de leurs collègues, bref s’adonnent sérieusement à leur profession d’enseignant-chercheur, sont très chichement rémunérés. En réalité, personne ne contrôle ce qui se passe vraiment dans les cours. Quant à la publication des livres dans les maisons "prestigieuses", elle peut rapporter quelquefois une somme assez importante. Cet exploit peut néanmoins susciter la jalousie des collègues (surtout s’ils n’appartiennent pas au même clan) et produire un effet boomerang lors d’une demande de subvention ou d’avancement, par exemple.
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Les retombées de la centralisation : une absence de concurrence entre établissements universitaires
L’Université française reste une affaire d’État, excessivement centralisée, même si au moment de sa renaissance, au début de la IIIe République, il y avait eu un timide espoir de changer de cap. Quoi qu’il en soit, les diverses réformes passent sans provoquer le moindre changement. Ainsi, en France, on n’est pas professeur de l’Université X ou Y, mais professeur des Universités. Sur le papier, toutes les universités sont égales, même si tout le monde sait que les normaliens ou les élèves sortant des grandes écoles, après avoir passé une thèse, ne feront qu’un passage éclair dans une "petite" université de province, chose que, par ailleurs, tout le monde trouve naturel. Bref, toutes les universités sont égales et tous les enseignants sont fonctionnaires de l’État. Cela signifie qu’aucune compétition n’existe entre les établissements. "Or on sait bien, dans le "milieu", que tel diplôme, telle filière, etc. valent plus ou moins que leurs équivalents dans une autre université. Mais chut ! Il faut faire comme si.", disait récemment Yves Meny, le président de l’Institut universitaire de Florence [5].
Cette situation "égalitaire" n’incite pas vraiment les enseignants à poursuivre leur recherche ; celui qui publie et participe à la direction des revues et collections et celui qui "administre" et ne fait que répéter le même contenu du cours durant des décennies, sans ouvrir une revue depuis la soutenance de sa thèse, risquent d’avoir la même carrière. Mieux encore : du point de vue de l’avancement, l’ "agitation" administrative et syndicale peut s’avérer beaucoup plus payante que la publication d’articles et de livres. Ces derniers sont même souvent considérés comme des produits "louches", servant à obtenir des faveurs imméritées.
Aucune concurrence n’est donc admise entre les universités. Mais ce qui est pire pour ne pas dire scandaleux, c’est que l’Université française s’oppose farouchement à toute sélection. En France, et encore une fois il s’agit d’une exception parmi les pays de l’OCDE, toute idée de concurrence est prohibée à l’entrée des universités [6]. Cela leur interdit de posséder une véritable "identité", contrairement à Harvard, MIT, Oxford, Cambridge, pour ne citer que quelques établissements où l’on veille sur ses institutions, et où l’on vise l’insertion professionnelle de ses étudiants. Quelques établissements français, dirigés par des individus lucides, ont pu déjouer, après des années de guérilla, les règles communes en pratiquant la sélection. L’Université Paris Dauphine représente l’un de ces fleurons et c’est pourquoi ses étudiants n’ont pas trop de mal sur le marché du travail. C’est aussi pourquoi cette université se bat pour obtenir le label "grande école", malgré la difficulté de l’entreprise dans le climat actuel de frilosité.
D’un côté, le terme de sélection reste tabou dans l’Université française, alors que de l’autre, elle n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui ; il est vrai qu’ "il s’agit d’une sélection aveugle, injuste, incohérente et surtout inégalitaire" [7]. Car elle intervient tôt ou tard dans le vie des individus où qu’ils soient. En France, elle joue contre les défavorisés, ceux qui n’ont pas été bien orientés et dont la famille connaît mal le système. Le jeune issu d’un milieu favorisé rentrera systématiquement dans une filière "porteuse" et donc sélective, qui lui assurera une place sur le marché du travail. Tous les étudiants sortant des grandes écoles (Polytechnique, HEC, École normale supérieure, etc.) ont un "billet d’entrée" sur le côté ensoleillé de la vie et ce ticket reste valable jusqu’à la fin. Et pourtant le mot sélection continue à faire peur aux hommes politiques. Or, que le refus de sélection représente le comble de l’hypocrisie, tout homme politique digne de ce nom le sait. Mais on se souvient encore de la grande mobilisation des étudiants contre la loi préparée par Alain Devaquet, qui se termina par la démission du ministre. Ajoutons à cela que les syndicats de gauche, malgré la faiblesse de leurs effectifs, jouent un rôle immodéré dans les Universités Françaises (comme ailleurs). Il suffit de prononcer le mot sélection pour qu’ils mobilisent d’innombrables étudiants prêts à descendre dans la rue. On ne peut en effet qu’être d’accord avec un diagnostic ainsi formulé : "derrière (..) la sélection des étudiants, se cache un système archaïque dans ses principes, hypocrite dans sa gestion et inefficace dans sa stratégie" [8].
Pour toutes ces raisons, dans le système actuel, le sort d’un jeune est souvent scellé à dix-huit ans, car il n’est pas assez mûr pour bien choisir (ou n’est pas bien conseillé) et sera dans l’impossibilité par la suite de rattraper la "faute". Il ne faut surtout pas être dupe : dans notre système "super-démocratique" tout se joue très tôt. La préparation des grandes écoles commence à l’âge du collège, voire plus tôt ! Les parents se battent et certains sont prêts à faire des sacrifices sérieux (par exemple l’achat d’un appartement dans le quartier où se situe le "bon établissement") afin d’y assurer une place à leur progéniture. Pourtant, un observateur aussi intelligent qu’audacieux (et de surcroît normalien !) ose avancer que le "sort de certains se décide de façon définitive à 17 ans, non pas sur leurs compétences ou sur leurs mérites, mais sur la plus ou moins grande capacité de leurs familles à maîtriser les arcanes d’un système occulte" [9] . Deux autres conseillers du gouvernement Jospin constatent, non sans cran, que l’origine du blocage français se situe à ce niveau-là. "La sélection précoce ne fait pas toujours beaucoup de place aux esprits les plus originaux, ni aux caractères bien trempés, et leur préfère souvent des profils plus conformistes" [10]. Reste à savoir si un système archi-centralisé a vraiment besoin d’esprits originaux. Tout laisse à penser qu’il peut survivre parfaitement (pour ne pas dire mieux) sans eux. Ils n’ont qu’à aller ailleurs ! Aux États-Unis, par exemple. Et ils y vont souvent.
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La "reproduction" du système
Peu de mots ont connu un tel succès en science sociale que le mot reproduction ! Succès colossal, pour ne pas dire planétaire ! Selon la thèse de la reproduction [11] , développée par deux sociologues marxistes (et normaliens), le système scolaire, au lieu de supprimer les inégalités initiales, les reproduit par le moyen d’une "violence symbolique". Cette thèse a été, depuis quelques années, l’objet de nombreuses critiques et il n’est pas utile d’y revenir ici. Je fais cependant appel au terme de reproduction, car j’estime amusant qu’on en ait vilipendé l’iniquité, sauf quand il s’agissait du recrutement des enseignants. Ce qui veut dire que le système universitaire est en effet un système vicié, non, comme le prétendaient les deux sociologues, par sa "violence symbolique", mais parce que, donnant carte blanche aux commissions universitaires, il permet la reproduction de la médiocrité dans une totale légitimité. Je m’explique, car peu connaissent ce système et encore moins osent en parler.
Dans la plupart des pays démocratiques les autorités ne peuvent pas être indifférentes à la compétence des personnels qui assurent l’éducation de la future élite. J’évoquerai deux bonnes raisons à cela : la réputation de l’université est un garant primordial pour attirer les étudiants, et la qualité de la recherche menée dans les départements - qualité évaluée en Angleterre par un comité national - commande le montant des crédits. Cela signifie que l’établissement a tout intérêt à recruter les meilleurs. En France où la concurrence n’existe pas entre les universités, il n’y a aucune raison de recruter les meilleurs éléments. Ce système de recrutement n’a rien à voir avec l’intérêt scientifique ou intellectuel. Tout au contraire, il permet l’épanouissement du plus grand népotisme. Il serait certes erroné de prétendre que, dans les pays analogues, la possibilité de triche ou de favoritisme n’existe pas : la nature humaine semble identique partout ! Dans la plupart des cas, cependant, des garde-fous ont été mis en place pour empêcher les combines. Ainsi, aux États-Unis, les doctorants d’une université X ne "candidatent" pas à cette même université ; il s’agit moins d’une règle absolue que d’une éthique. En France c’est le contraire ! "Le localisme règne en maître et, bien souvent, le résultat de cette politique d’échanges et de clientélisation est que les décisions de recrutement sont prises avant tout examen des candidatures" [12]. Il s’ensuit que bien souvent les "candidats les plus médiocres sont promus grâce à l’appui de leur patron, qui se crée ainsi un client fidèle et corvéable à merci pour toutes les tâches dont il ne veut pas [13]." Il faut d’ailleurs rappeler que les commissions universitaires étant souveraines, la pratique la plus absurde peut être exercée dans la plus grande légitimité. C’est ainsi qu’un candidat "malheureux" osant écrire au Ministre de l’ Éducation pour contester la décision de la commission qui l’a écarté, se voit répondre : "une commission de spécialistes, qui délibère, est souveraine" [14]. Autant dire qu’elle peut agir en toute impunité, car aucune contestation n’est possible [15]. C’est également ainsi qu’un candidat américain, professeur et doyen de l’UCLA, qui a postulé à un emploi de professeur des Universités à Paris 1, a été écarté au profit d’un candidat local. L’ironie du sort est, que quelques années plus tard, ce même professeur américain a été désigné par un jury international pour le Prix de Vautrin Lud (la plus haute distinction internationale en géographie, "le Nobel des géographes"). N’est-il pas dommage que l’Université de Paris 1 se soit privée de cet enseignant ? Dommage pour qui me dira-t-on ? Car on en est là : dans le système actuel, engager le "meilleur" candidat, ne correspond à l’intérêt de personne ! N’oublions pas non plus que la plupart des facultés subissent la pression de syndicats de gauche et que la grande majorité des enseignants sont d’anciens membres du parti communiste. Il ne s’agit pas d’une minorité qui s’entraide, mais d’une majorité réelle qui négocie, échange et troque les postes entre ses membres. Si en sciences sociales et humaines leur règne est incontestable, la situation n’est guère différente dans les sciences exactes. Autant dire que l’appartenance idéologique, sans conteste. prime tout.
Reste à comprendre comment une telle situation peut être acceptée par le gouvernement, qu’il soit de gauche ou de droite. La réponse va de soi : l’université ne fait partie des priorités d’aucun gouvernement. De toute façon, l’élite du pays est assurée par les grandes écoles et les gouvernements ne veulent pas faire de vagues. Et pourtant, dans les dernières années, de nombreuses contestations ont eu lieu. Mais lorsqu’une voix s’élève dans un silence assourdissant, elle est vite étouffée. D’un autre côté, les syndicats de gauche ont pu, encore une fois, habilement détourner le problème et l’exploiter à leurs fins. Après son entrée rue de Grenelle en 1997, Claude Allègre qui avait décidé de dire la vérité "fut vite vilipendé, traîné dans la boue, littéralement diabolisé par les syndicats et une large partie de l’opinion [16]." Pourtant, ce ministre était socialiste et membre d’un syndicat de gauche ! Il est inutile de mentionner le nom de Luc Ferry, qui a depuis toujours affiché son appartenance à la droite. Mais cette fois, c’est le gouvernement de droite qui l’a rapidement remercié. Pourtant il était, pour le moins, prudent ! Mais, je le répète : on ne peut pas toucher au système universitaire !
Les conséquences
Une question s’impose : à qui profite ce système ? La réponse n’est pas difficile à trouver : avant tout aux enfants de milieu aisé qui n’ont pas réussi à intégrer les grandes écoles et peuvent, pour une somme modique, se former tout en restant dans le pays. La société française, plus que d’autres pays occidentaux, est caractérisée par son système de réseaux très efficaces, où ces enfants tireront, justement grâce à leurs relations familiales, le meilleur bénéfice de leur diplôme. Reste à expliquer pourquoi l’opinion publique se résigne à cet état de choses. La vérité, aussi absurde qu’elle soit, c’est qu’elle ne le connaît pas. Les médias font la sourde oreille, la plupart des journalistes sont eux-mêmes complices (sans oublier les différents cumuls : de nombreux journalistes sont en même temps chercheurs au CNRS [17] ou font des interventions ponctuelles dans les universités) et savent parfaitement qu’il s’agit d’un sujet explosif. En somme, il n’est de l’intérêt de personne d’annoncer que l’université française ne forme pas d’intellectuels, que le niveau de la plupart des enseignants est plus que médiocre et qu’à cause de cette médiocrité, le niveau de la recherche à l’université baisse d’année en année incitant ainsi les meilleurs éléments qui souhaitent faire de la recherche ou de l’enseignement, à quitter le pays.
Imaginons maintenant que les étudiants sachent, dès leur entrée à l’université, qu’ils ont très peu de chances de trouver un travail à la sortie. Ils ne s’y inscriront pas ? Ce n’est pas sûr. Car même s’ils n’ont aucune possibilité d’entrer dans une grande école, ils préfèrent avoir un diplôme et un titre qui leur permettent de se présenter aux concours, certes avec un résultat très aléatoire [18] . Dans les disciplines où le CAPES et l’agrégation existent, ils peuvent au moins espérer réussir ces concours et devenir enseignants du secondaire. Mais A. Renaut en a fait la remarque : 13.000 étudiants en philosophie sont inscrits dans les universités, dont un peu plus de 2.000 qui entament leur quatrième année de formation, au terme de laquelle ils peuvent affronter les concours de recrutement pour l’enseignement du second degré. Or, il n’ y avait au total que 150 postes offerts au CAPES et à l’agrégation, pour 1856 candidats inscrits à l’agrégation et 2.451 au CAPES en 2000 [19].
Dans les disciplines où les concours existent (je parle des concours du secondaire) la situation de l’enseignement universitaire est convenable, dans la mesure où les agrégés du secondaire préparent souvent une thèse pour quitter rapidement leurs établissements et entrer à la faculté, assurant ainsi une qualité "minimale" à l’enseignement. Cependant cela signifie la baisse du niveau au secondaire du même coup. (Même si les agrégés, surtout s’ils sont normaliens, vont souvent tenter d’entrer dans l’École Nationale d’Administration - "L’École parmi les Écoles" - pour ensuite faire carrière au gouvernement ou plus rarement dans une grande entreprise). Bref, s’ils entrent à l’université, leur présence garantit un certain niveau. En revanche, dans les "nouvelles" disciplines où il n’existe pas de concours, une confusion totale règne au niveau de l’enseignement. Si l’on s’en tient au seul exemple des sciences de la communication et de l’information, discipline créée après 1968 et très recherchée par les étudiants dans les années 1980 et 90, on constate que la situation y est nettement pire [20]. Peu d’années ont suffi pour que l’on découvre le peu de débouchés sur le marché du travail qu’offrait ce diplôme, délivré par des enseignants qui, de surcroît, n’avaient pas eux-mêmes reçu la formation requise. La plupart d’entre eux, en effet, n’étaient pas venus d’une discipline voisine (sciences politiques, journalisme ou sociologie par exemple) mais des milieux les plus divers, et avaient été nommés en fonction de leurs relations politiques et syndicales plutôt qu’en raison de leur connaissances scientifiques ou de leurs travaux. Cela ne les a nullement empêchés de régner sans entrave pendant des décennies et de décider du recrutement des enseignants (aussi brillants qu’eux-mêmes), en écartant du même coup ceux qui pouvaient leur porter ombrage. La France est, à notre sens, le seul pays démocratique où les responsables politiques ont négligé une discipline universitaire à ce point. Certes, en 1992 le gouvernement annonçait sa volonté de supprimer "purement et simplement" les premiers cycles d’enseignement des sciences de l’information et de la communication et une année plus tard, en 1993, le Comité national d’évaluation des universités (CNE) publiait un rapport inquiétant sur la situation de l’enseignement et de la recherche dans cette même section [21]. Malgré cela, tout a continué comme avant, ou presque. La modification viendra - on peut l’espérer - de quelques jeunes, récemment recrutés, qui sont conscients de la faiblesse scientifique de la discipline et n’ont plus envie de "jouer le jeu". Eux, peut-être, exigeront un changement. Les années à venir seront à cet égard déterminantes.
Au moment où l’Europe se constitue et où les responsables politiques tentent de trouver un dénominateur commun pour les universités européennes, la réforme est devenue inévitable [22]. La fuite des cerveaux français, qui n’obtiennent pas des postes à l’université ou à la recherche est catastrophique. Le dernier gouvernement en place semble saisir l’enjeu et, malgré l’intense contestation syndicale, il tente d’agir. Parviendra-t-il à effectuer les changements nécessaires ? Rien n’est moins sûr.
A lire également dans ce dossier :
II - Une réforme nécessaire, mais…
III - Le recrutement
Lettre ouverte d’un chercheur
[1] Il s’agit de la première partie d’un dossier plus vaste sur les Universités qui sera traité dans plusieurs numéros de Société Civile
[2] A ce sujet, on renvoie le lecteur aux lecteurs d’A.Renaut, J.-H.Lorenzi § J.J. Payan et L. Schwartz, tous cités par la suite
[3] J.-H. Lorenzi et J.-J. Payan, L’Université maltraitée, Plon, 2003
[4] J.-F. Spitz, "Les trois misères de l’universitaire ordinaire", Le Débat, 2000, n° 108, p. 12
[5] Y. Meny, "L’Université française et la concurrence", Le Monde, 2003, 21 mai
[6] J.-H. Lorenzi et J.-J. Payan, op. cit., p.38
[7] ibid. p. 46
[8] J.-H. Lorenzi et J.-J. Payan, op. cit. p. 13
[9] A. Renaut, op. cit. , 2002, p. 84
[10] J.-H. Lorennzi et JJ. Payan, op. cit. p. 39
[11] P. Bourdieu et J.-P. Passeron, La Reproduction 1971, Paris, Minuit
[12] .-F. Spitz, op. cit., p. 7
[13] Ibid.
[14] Réponse de J. Lang à B. Dugue, candidat en épistémologie
[15] Cette impunité qui explique également l’ "incivilité cognitive" pratiquée par bon nombre d’universitaires, de manière systématique. J. Lazar, "L’incivilité cognitive, une autre facette de la violence", Mauss, 2001, n° 18
[16] J.-P. Colin, Rituels pour un massacre, Genève, Georg, p. 36
[17] Où la situation par ailleurs ne semble nullement meilleure. Lire à ce sujet l’analyse remarquable de François de Closets, Toujours plus !
[18] 1984, LGS-Poche. Une étude excellente a été réalisée sur ce sujet par R. Boudon, Effets pervers et ordre social, 1977, Paris, Puf, qui n’a rien perdu de sa pertinence
[19] A. Renaut, op. cit., 2002, p. 28
[20] Société Civile, n° 37 a consacré une analyse très détaillée à la science de l’éducation, autre discipline réputée très influencée par l’idéologie
[21] Voir l’article publié dans Le Monde, le jeudi 17, juin 1993
[22] L’hebdomadaire Newsweek, a récemment consacré un article aux universités : Learning the hard way, 2003, sept. 15. Tous les dirigeants européens sont d’accord pour créer un système universitaire autonome et flexible. S’il ne s’agit pas de copier le système nord-américain, ce dernier reste néanmoins le modèle pour tous. Mais chut ! L’Amérique n’est pas un exemple à copier !
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