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  Société Civile n°40 - Archives - 10 octobre 2004

L’Université française, le bateau ivre


Cette phrase est due à Alain Renaut : "L’université française est un bateau ivre que le moindre écueil peut faire chavirer" Ce n’est plus un secret pour personne : l’université française se trouve dans une crise grave qu’une armada d’ "experts" et de journalistes s’efforce vainement de cacher à l’opinion publique. La crise, certes, n’est pas nouvelle, mais elle atteint un niveau inimaginable. Qu’une profonde réforme soit nécessaire et inévitable semble être admis par tous : pourquoi, dès lors, tant d’hésitation ? Pourquoi cette paralysie face à une Alma mater qui semble assez intouchable pour que les quelques ministres de l’Éducation qui ont tenté d’y apporter des changements, aient été vite remerciés ?

Quand on sait, et tout le monde au fond le sait, que dans un pays démocratique la formation de la jeunesse et surtout de l’élite est déterminante, on peine à comprendre cet immobilisme. Or la qualité de l’enseignement supérieur a beau constituer la clé de voûte de la démocratie, on s’obstine à traiter l’université en parent pauvre. Pour trouver les clés de cette incohérence, il est nécessaire de plonger dans l’histoire et de remonter aux origines [1].

I. Statu quo

Pour avoir une idée précise de l’université actuelle, il est nécessaire de regarder les chiffres et leur évolution. En 2002, il existe en France 81 universités et un peu plus si l’on y ajoute les établissements assimilés. Ce chiffre n’inclut pas les grandes écoles, ni leurs classes préparatoires, ni les sections de techniciens supérieurs. À la rentrée 2001-2002 on compte ainsi 1.515.000 étudiants inscrits dans les diverses facultés, et 2.100.000 si l’on y inclut les détenteurs d’une carte d’étudiant inscrits dans l’un des 3.600 établissements publics ou privés qui dispensent une formation post-baccalauréat. Si l’on fait une rapide comparaison avec les chiffres des années précédentes, on trouve une multiplication par cinq tous les trente ans. En 1938 il y avait 60.000 étudiants inscrits en université et on en recensait 300.000 en 1968. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes : au fil des années, l’université est devenue une institution de masse. Mais si le facteur démographique joue un rôle important dans la crise actuelle, il n’explique pas tout, loin s’en faut. Pour citer la très juste remarque d’Alain Renaut, il s’agit moins d’un problème démographique que structurel. D’autres pays développés ont connu une augmentation semblable, sans que de cette massification résulte une crise. Il faut reconnaître qu’ils ont géré différemment le "problème". Avant d’aller plus loin, il me semble essentiel d’insister sur un phénomène typiquement français, donc unique et, avouons le, peu connu, qui concerne l’existence des grandes écoles. Il s’agit d’établissements dont la caractéristique principale réside dans le concours préalable et nécessaire pour y avoir accès, après deux années de classes préparatoires. Ces classes scientifiques et littéraires accueillent, avec leurs homologues ouvrant l’accès aux écoles de commerce, 70.000 candidats chaque année. Les grandes écoles ont en commun avec l’université la reconnaissance par l’État de l’établissement et des diplômes délivrés. Par contre, la différence concerne la sélection scrupuleuse à l’entrée (concours national et numerus clausus), un nombre d’admis plutôt modeste (rarement plus de 4.000 étudiants) et une formation de cinq à six ans après le baccalauréat.

Le passé

Dans la mesure où la trajectoire de toute institution sociale est le produit du passé, il est nécessaire, pour comprendre l’enseignement supérieur français tel qu’il se présente de nos jours, d’opérer une rapide reconstitution historique. Le début commence plutôt bien : l’université française fait partie, avec celles de Bologne, Oxford et Prague, des premières institutions du savoir de haut niveau. Créée au XIIIe siècle à Paris, La Sorbonne cherchait à satisfaire un triple objectif : former au savoir, élaborer le savoir et recruter l’élite. Comme l’université médiévale était une institution cléricale, il s’agissait d’élite religieuse. Mais à mesure qu’évoluaient les divers besoins de la société, cette élite s’est progressivement élargie et laïcisée. C’est à partir de la fin du XVIIIe siècle que l’université française connaît ses premières crises : l’élargissement et la diffusion du savoir exigent un enseignement plus ouvert, moins théorique et moins dogmatique que celui qu’on dispensait traditionnellement. Pour pallier ces insuffisances, on voit naître des "écoles spéciales" et des "écoles supérieures professionnelles" en divers domaines, plus orientées vers des pratiques et des progrès scientifiques. Les universités, jugées incompatibles avec les principes d’égalité et de liberté issus de la Révolution, furent condamnées et donc supprimées par la Convention en 1793 (il s’agissait de trente-deux établissements) et il fallut attendre la IIIe République en 1896 pour qu’en soient décidées la réouverture et la réforme. C’est dire que l’introduction des disciplines nouvelles, la discussion des idées issues des dernières découvertes, bref l’élaboration du savoir, ont eu lieu, pendant un siècle, hors des universités. Il n’est guère besoin d’insister sur le fait que la formation de l’élite, pour ces raisons, se réalisait par le système parallèle des grandes écoles.

Deux systèmes parallèles : le riche et le pauvre

En un mot, l’enseignement supérieur français reste profondément marqué par l’opposition entre la filière des grandes écoles (qui écrèment le système universitaire), et celle des facultés. Il n’est pas négligeable de rappeler un autre indicateur pour mesurer la différence entre les deux systèmes : si l’un est riche, l’autre est scandaleusement pauvre. Certes l’État dépense 16 milliards d’euros en 2001 pour son enseignement supérieur, mais cette somme est répartie d’une manière très inégale entre universités et grandes écoles [2]. Concrètement : 6.500 euros ont été investis en moyenne, pour chaque étudiant universitaire et près du double, à savoir 12.600 euros pour son homologue des classes préparatoires de grandes écoles. Si cette disproportion des coûts entre les deux formations peut étonner les observateurs étrangers, curieusement, elle n’a jamais vraiment choqué personne parmi les responsables politiques français. Il s’ensuit que la filière des grandes écoles fournit au pays la future élite, alors que les universités préparent leur public à un avenir pour le moins incertain, voire dérisoire. La remarque de J.-H. Lorenzi et J.-J. Payan [3] ne manque pas d’ironie, qui rappelle que ceux qui décident de l’avenir de l’université française sont issus des concours et des écoles les plus prestigieuses du pays.

La répartition des étudiants entre les filières à l’université n’est pas sans conséquence sur l’avenir. En effet, il y a de quoi s’étonner en apprenant que près d’un tiers des étudiants suivent des cursus de lettres et sciences humaines sans trop de débouchés professionnels. À cela s’ajoute que près de 40% des étudiants de premier cycle quittent les facultés sans aucun diplôme (nombre trois fois plus élevé que dans les autres pays démocratiques). La situation est incontestablement préoccupante.

On aurait toutefois tort de prétendre qu’aucun homme politique ne se soucie du sort des universités. Nombreux sont ceux qui tentent d’apporter diverses améliorations, sans trop de succès. On peut s’interroger sur les raisons de l’échec de ces tentatives. Pourquoi Alain Devaquet en 1986 ou plus récemment Claude Allègre, en 2000, ont-ils été contraints de démissionner ? Pourquoi, dans un pays où chacun sait que l’université ne participe plus au progrès de la science, n’arrive-t-on pas à trouver une solution, ne serait-ce que partielle ? Nous allons tenter d’apporter quelques explications à ces faits.

Si l’on devait caractériser l’université française par un seul mot, ce serait la détresse. Elle subit une carence matérielle, budgétaire et intellectuelle. Il est inutile d’insister sur le fait que les trois sont liés, donc indissociables.

Avant tout, il faut rappeler que l’université française est ouverte à tous, sans sélection et pour une somme dérisoire. Mais cette quasi-gratuité justifie-t-elle la vétusté des locaux ? Les bâtiments universitaires sont probablement les plus crasseux et les plus délabrés de tous les pays développés. Ce n’est pas tellement étonnant si l’on réalise, par exemple, que l’Université de Paris X-Nanterre, construite en 1964, a été conçue pour recevoir 14.000 étudiants et que, trente ans plus tard, elle devait en accueillir 35.000. La situation à Tolbiac (l’Université Paris 1) ou à Jussieu (Université de Paris VI et Paris VII) n’est guère plus enviable. Il serait contestable d’établir un parallèle entre la " beauté " des locaux et le niveau de la connaissance. On peut toutefois poser la question de savoir si l’état des locaux ne reflète pas l’importance que leur accordent les responsables politiques. Personne ne peut nier aujourd’hui le délabrement des universités : les salles sont petites et souillées, les couloirs remplis de graffitis, les toilettes manquent souvent de porte et de lumière. Le bureau pour le personnel enseignant est inconnu ou, s’il existe, il est partagé par quatre ou cinq individus. Il en résulte que tout travail sur place est exclu, de même que la réception des étudiants. Certains enseignants, renommés dans leur discipline, se plaignent de ne pouvoir recevoir leurs collègues étrangers à l’université, parce qu’elle leur fait honte. Les moyens mis à la disposition des enseignants sont nuls : ni crayon, ni stylo, ni feuilles, bref aucune fourniture, sans parler d’ordinateurs ou de matériels d’impression. La photocopieuse, si elle existe (et si elle marche !), est réservée à l’administration ou aux tirages des travaux dirigés des étudiants : en aucun cas aux travaux de recherche de l’enseignant. Ces faits ne concernent ni les études médicales, ni le droit, mais sont le lot des universités de masse. Il faut l’avouer : la pauvreté des universités françaises est unique parmi les pays développés et leur état est comparable à celui des universités des pays du tiers monde.

Revenons cependant au budget, car il permet une explication partielle de cette situation d’exception. Nous avons vu que, bien que la dépense moyenne par étudiant des universités soit inférieure à la moyenne des pays de l’OCDE, elle représente néanmoins une somme considérable. Ce qui pose surtout problème c’est la répartition de ce budget : 30% de l’ensemble est affecté aux étudiants des grandes écoles et de leurs classes préparatoires, qui ne représentent que 3% du nombre total des étudiants, consciencieusement triés sur le volet. Concrètement, cela signifie que le coût d’un élève à l’École polytechnique est plus de trente fois supérieur à celui d’un étudiant à l’université. Certes, les grandes écoles ont accès à des ressources supplémentaires autres que celles des universités. Du fait de mesures réglementaires, de règles administratives et d’ "une culture d’irresponsabilité économique et sociale" n’ont pas pu les obtenir. Des étrangers - professeurs ou experts - lorsqu’ils apprennent que les étudiants des grandes écoles non seulement sont confortablement logés et bénéficient d’une infrastructure luxueuse, mais qu’ils touchent un salaire confortable, n’en croient pas leurs oreilles. En effet, quand on sait qu’une grande partie des étudiants des facultés sont obligés de travailler pour financer, ne serait-ce que partiellement, leurs études (les bourses sont rares et maigres), il y a de quoi être étonné.

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Suite de cet article :
l’indigence des bibliothèques universitaires françaises
Les retombées de la centralisation : une absence de concurrence entre établissements universitaires
La "reproduction" du système


Sur les mêmes sujets :

[1] Il s’agit de la première partie d’un dossier plus vaste sur les Universités qui sera traité dans plusieurs numéros de Société Civile

[2] A ce sujet, on renvoie le lecteur aux lecteurs d’A.Renaut, J.-H.Lorenzi § J.J. Payan et L. Schwartz, tous cités par la suite

[3] J.-H. Lorenzi et J.-J. Payan, L’Université maltraitée, Plon, 2003

[4] J.-F. Spitz, "Les trois misères de l’universitaire ordinaire", Le Débat, 2000, n° 108, p. 12

[5] Y. Meny, "L’Université française et la concurrence", Le Monde, 2003, 21 mai

[6] J.-H. Lorenzi et J.-J. Payan, op. cit., p.38

[7] ibid. p. 46

[8] J.-H. Lorenzi et J.-J. Payan, op. cit. p. 13

[9] A. Renaut, op. cit. , 2002, p. 84

[10] J.-H. Lorennzi et JJ. Payan, op. cit. p. 39

[11] P. Bourdieu et J.-P. Passeron, La Reproduction 1971, Paris, Minuit

[12] .-F. Spitz, op. cit., p. 7

[13] Ibid.

[14] Réponse de J. Lang à B. Dugue, candidat en épistémologie

[15] Cette impunité qui explique également l’ "incivilité cognitive" pratiquée par bon nombre d’universitaires, de manière systématique. J. Lazar, "L’incivilité cognitive, une autre facette de la violence", Mauss, 2001, n° 18

[16] J.-P. Colin, Rituels pour un massacre, Genève, Georg, p. 36

[17] Où la situation par ailleurs ne semble nullement meilleure. Lire à ce sujet l’analyse remarquable de François de Closets, Toujours plus !

[18] 1984, LGS-Poche. Une étude excellente a été réalisée sur ce sujet par R. Boudon, Effets pervers et ordre social, 1977, Paris, Puf, qui n’a rien perdu de sa pertinence

[19] A. Renaut, op. cit., 2002, p. 28

[20] Société Civile, n° 37 a consacré une analyse très détaillée à la science de l’éducation, autre discipline réputée très influencée par l’idéologie

[21] Voir l’article publié dans Le Monde, le jeudi 17, juin 1993

[22] L’hebdomadaire Newsweek, a récemment consacré un article aux universités : Learning the hard way, 2003, sept. 15. Tous les dirigeants européens sont d’accord pour créer un système universitaire autonome et flexible. S’il ne s’agit pas de copier le système nord-américain, ce dernier reste néanmoins le modèle pour tous. Mais chut ! L’Amérique n’est pas un exemple à copier !

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