Le campus de Jussieu regroupe trois établissements : l’Université Paris 6 (qui occupe environ 64% des surfaces ), l’Université Paris 7 (qui occupe environ 33% des surfaces) et l’Institut de Physique du Globe de Paris (qui occupe environ 3% des surfaces).
Ce campus se répartit sur deux terrains, l’îlot Cuvier Guy de la Brosse et l’immense terrain de l’ancienne Halle aux vins (12 ha environ).
L’ensemble immobilier comprend :
un groupe de bâtiments situés dans l’Îlot Cuvier Guy de la Brosse,
les barres de Cassan disposées en L en bordure du quai Saint Bernard et de la rue Cuvier,
un ensemble de bâtiments préfabriqués répartis sur le campus,
le gril d’Albert dont la structure métallique est floquée avec de l’amiante, qui constitue l’élément principal du campus (310.000 m2 / 420.000 m2)
A l’heure où l’Etat brandit partout le "principe de précaution" comme le remède à tout problème passé, existant ou à venir, il est absolument incapable de trouver une solution au drame de ce campus. Ni la bureaucratie de l’Education nationale, ni l’établissement public chargé de gérer le chantier de désamiantage n’ont été capables ou n’ont voulu établir un diagnostic technique complet de l’état des lieux en respect des DTU (Directives techniques unifiées). Dans ces conditions et face à un diagnostic technique partiel il ne faudra pas s’étonner que les choix et les décisions arrêtés puissent être contestés tant sur le plan de la sécurité publique que sur le plan financier.
C’est le ministre André Malraux qui confie à un architecte, Edouard Albert [1], théoricien de l’architecture spatiale et cinétique, un projet ambitieux : construire la plus grande université scientifique européenne grâce à une architecture d’avant-garde. Le plan définitif est présenté par Albert en 1963, faisant apparaître un imposant quadrilatère de 275 m sur 333 m, 350 000 m2, constitué d’un socle comprenant deux niveaux (sous-sol et rez-de-chaussée niveau Saint Bernard) servant d’appui à un parvis sur lequel viennent se déployer suivant une trame régulière 37 barres sur pilotis reliées par 23 tours cylindriques servant à la distribution verticales des accès plus une tour centrale implantée au centre de ce parvis.
La construction démarre en février 1964 et dure, malgré le décès de l’architecte en 1968, jusqu’en 1971, lorsque le chantier s’interrompt. Du coup, le projet initial des tours à étages décalés, inspiré du "modèle de l’oiseau de Braque" [2] a été oublié au profit d’une tour de 24 niveaux dont la construction a été menée à bien par un groupe de plusieurs architectes.
Toutefois, l’idée originelle d’Albert a été préservée : construire une Université qui doit se distinguer par sa "légèreté et sa fluidité". Les barres en "L" devaient répondre autant à des contraintes fonctionnelles qu’à des impératifs de réalisation. Il fallait construire rapidement 64 tours cylindriques de béton et constituer un bâtiment soumis à un "jeu d’articulations et de soulèvements" qui dégage "une vaste esplanade au-dessus de la ville rythmée par une ossature tubulaire associée à d’imposantes poutres-gondoles qui renforcent l’idée d’apesanteur". De plus, "les couples de fenêtres, qui coulissent verticalement, enrichissent par leur mouvement aléatoire le rythme de la structure".
À l’usage, ce bâtiment conçu pour accueillir 25.000 étudiants est très controversé :
sur le plan architectural et urbain, il présente les défauts d’un "grand ensemble", où cohabitent plus de 40.000 usagers qui vivent isolés les uns des autres sur des plateaux indépendants ouvrant sur les tours directement accessibles sans contrôle depuis la rue. La seule protection possible est la fermeture des grilles d’enceinte de cette citadelle venant interrompre le tissus urbain parisien. De plus, le parvis est victime de phénomènes de vents liés à la tour centrale qui le rendent quasiment impraticable sans qu’aucune solution puisse y remédier.
sur le plan de la fonctionnalité et sur sa capacité à répondre aux exigences de sécurité imposées à des Établissements Recevant du Public de première catégorie.
sur le plan technique avec les interrogations portant sur les capacités de résistance mécanique de la structure métallique, sur sa pérennité et sur sa capacité à résister au feu.
Aujourd’hui, cette construction "spatiale et cinétique" pour un campus "hyper urbain" se révèle être un ensemble plein de dangers, difficilement contrôlable. Et la réalisation des travaux en présence du public ne peut que constituer un facteur aggravant des risques d’accidents.
Les premiers travaux de protection contre l’amiante ont commencé dès le début des années 1980 lorsqu’un collectif intersyndical dénonce la présence de cette substance dans les murs de l’Université. En novembre 1995 un Rapport conclut à la nécessité d’une opération massive de déflocage ce qui pousse le Président de la République à déclarer l’année suivante qu’ "avant la fin de l’année, il n’y aura plus d’étudiants à Jussieu, parce qu’il y a un risque". La vie des étudiants ne semble pas avoir beaucoup d’importance, car ce vou ne fut jamais réalisé.
Depuis près de 25 ans, de nombreuses études, missions, opérations se sont multipliées pour trouver une solution aux dangers de Jussieu. Cette avalanche de "mesures" a rendu complètement opaque le suivi des travaux et a instauré une véritable omerta sur le dossier Jussieu. Voici, par ordre chronologique, quelques repères qui démontrent le manque de coordination des pouvoirs publics et l’inconscience devant ce problème :
mars 1978 - un décret interdit l’utilisation de l’amiante dans les immeubles d’habitation. Certains travaux "légers" commencent à Jussieu, ils prennent fin en 1982,
octobre 1994 : création du comité anti-amiante, création de la mission Jussieu présidée par le ministre de l’Education nationale,
novembre 1995 : une étude approfondie sur la situation de l’amiante à Jussieu est réalisée à la demande du ministre
mars 1996 : un bureau central de coordination amiante est créé pour superviser la mise en ouvre de travaux de protection,
septembre 1996, l’Etat décidait d’engager les travaux de désamiantage et de mise en sécurité électrique qui devaient durer 3 ans pour un montant réévalué de 800 millions à 1,2 Mds de francs. Pour ce faire, l’Etat choisissait à partir d’appels d’offres un maître d’ouvre et un programmiste et décidait de créer un établissement public (Etablissement Public du Campus de Jussieu),.
dès 1997, le maître d’oeuvre désigné fera un certain nombre de diagnostics qui feront apparaître de très gros problèmes portant sur la capacité du bâtiment à résister à l’incendie et sur sa capacité à répondre aux impératifs de contraintes d’évacuation des usagers.
fin 1998 : le gouvernement institue la cellule interministérielle Jussieu. Elle évalue le coût de désamiantage et de mise en sécurité à 589 millions d’euros. Cette enveloppe sera revalorisée une première fois en 2001 à 681 millions d’euros.
Ainsi, le simple déflocage de l’amiante évoqué dans le premier rapport devient un vrai chantier de réhabilitation et de mise en sécurité impliquant une révision des estimations financières et de durée des travaux.
Il faut noter aussi que, dès 1995, l’université Paris 7, qui partage les locaux du campus Jussieu s’était engagée dans l’étude d’un projet de déménagement de ses activités sur d’autres sites estimant :
Que la complexité de la mise en ouvre de l’éradication de l’amiante et de sa substitution par de nouveaux traitements de protection au feu des structures métalliques conduirait forcément à la nécessité de déposer des permis de construire et donc de mettre le bâtiment aux normes de sécurité en vigueur. Ce qui aurait pour conséquence de devoir déshabiller totalement les barres.
Que l’enchevêtrement des différentes activités des trois établissements au gré de la construction et de l’évolution des établissements rendrait extrêmement complexe la programmation du chantier.
Que des laboratoires expérimentaux ne supporteraient pas plusieurs déménagements
Qu’en l’état du marché de l’immobilier parisien et de la première couronne il n’y avait pratiquement pas de bâtiments répondant aux normes ERP capables d’accueillir temporairement des activités universitaires
Que le coût global de location de locaux tampons serait, à terme, plus dispendieux que la construction de bâtiments neufs.
En novembre 1995, le Président de l’université Paris 7 proposait au Ministre de l’Éducation Nationale un projet de déménagement de son établissement sur le site Paris Rive Gauche.
Ce projet pouvait être financé par la valorisation de terrains libérés sur le campus Jussieu après le départ de l’Université Paris 7 et le regroupement des activités de l’Université Paris 6 dans le gril rénové. Le Comité antiamiante combattra longtemps le projet de déménagement de l’Université Paris 7.
Constatant la lenteur du chantier, le comité antiamiante élargit sa compétence à la sécurité des bâtiments et engage des recours devant le tribunal administratif, alors que des plaintes pour mise en danger d’autrui et complicité d’empoisonnement sont déposées. La commission départementale de sécurité interviendra plusieurs fois sur le site exigeant des travaux de mise en sécurité immédiats et contraindra l’État à fermer la tour centrale.
juin 2000 : une réunion interministérielle décide la mise en ouvre de travaux urgents de mise en sécurité
un certain nombre de travaux seront engagés pour répondre aux exigences de la Commission Départementale de sécurité et de nature à réduire les risques (trappes de désenfumage en haut des tours, encloisonnement des escaliers, dégagement des couloirs, réaménagement du parking) -
la première barre, désamiantée et rénovée, a été remise en service en novembre 2000
trois barres ont été désamiantées et sécurisées depuis juin 2001. Le rythme actuel des travaux est d’une entrée en chantier de 4 barres par an, soit un rythme deux fois plus lent que celui fixé par l’objectif initial.
En 2002, seulement 2,5 % de la surface à traiter ont été désiamiantés et mis aux normes de sécurité. Le travaux n’ont été engagés que sur 18% des surfaces. Pour ces travaux, les coûts se sont élevés, fin 2002, jusqu’à 212,5 millions d’euros.
Au total, seulement 8 barres seront rénovées fin 2003, alors qu’il y en a 37 !
D’après notre enquête, l’extrême lenteur des travaux ne s’explique pas par l’existence de problèmes techniques mais par l’absence de volonté politique et par la bureaucratie de l’Education nationale complètement dépassée par les événements. Cette administration semble peu réceptive à plusieurs rapports d’experts qu’elle avait commandés sur les normes de sécurité autres que la protection de contre l’amiante.
[1] Il a fait un autre immeuble Place d’Italie qui pose de gros problèmes de... maintenance et sécurité
[2] Les citations sont extraites du rapport du Sénat sur le patrimoine immobilier universitaire (2002). Le rapport du Sénat est très critique à l’égard des mesures prises depuis une vingtaine d’années. Toutes les décisions ont été adoptées au détriment de l’intérêt général et des contribuables, mais sous la pression des enseignants-chercheurs, des syndicats et des associations qui ont imposé de lourdes et coûteuses contraintes en matière de réhabilitation.
[3] Il faut noter que l’amiante a été interdite en France en 1996, alors que cette mesure avait été prise dès 1970 aux Etats-Unis.



